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Full text of "Jésus mieux connu et plus aimé dans son sacerdoce"

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JOHN  M.  KELLY  LIBDADY 


Donated  by 
The  Redemptorists  of 
the  Toronto  Province 

from  the  Library  Collection  of 
Holy  Redeemer  Collège,  Windsor 


University  of 
St.  Michael's  Collège,  Toronto 


HOiy  BEDEEMER  LIBRARY,  Wl^R 


^      Jésus  mieux  connu  et  plus  aimé 
dans  son  Sacerdoce 

III 


PREMIERE     PARTIE 

De  la  Connaissance  de  Jésus 
le  Verbe  incarné 

Un  Molzime  in-12  de  plus  de  500  pages 


DEUXIEME    PARTIE 

De  la  Condition  de  l'Hcinme-Dieu 

Un  Volume  in-12  de  430  pages 


En  préparation 


QUATRIEME    PARTIE 

Du  Sacerdoce  de  Jésus 


M.  E.  de  la  CROIX 

de   la   Fraterniié   Sacerdotale 


Jésus  mieux  connu 
et  plus  aimé 
dans  son  Sacerdoce 

TROISIÈME   PARTIE 


De  Jésus  dans  soi?  état  de  Victime 


DEUXIÈME    ÉDITIO-N 


f^A 


PARIS 
MAISON   DU   BON -PASTEUR 

228,   Boulevard  Péreire 


HOLY  fiEDEEMER  LIBRARY.  mmOR 


IMPRIMATUR 

Romas,  die  31'  Maii  1923 

Fr.  Albertus  Lepidi,  O.  P. 
5.  P.  A/K  Mag. 


IMPRIMATUR 

Parisiis,  die  27'  Februarii  1924 

A.  Odelin,  V.  g. 


TOUS     DROITS     RESERVES 


LETTRE  DE  SA  SAINTETE  PIE   XI 

A    L'y^UTEUR    DE    l'QuYRAGE 

Jésus  mieux   connu  et  plus   aimé 
dans  sep  Sacerdoce 


SECRÈTAIRERIE  D'ÉTAT  Du  Vatican.  16  Décembre  1924 

DE  SA  SAINTETÉ 


Mon  Très  Révérend  Père, 

Le  Souverain  Pontife  a  agréé  avec  une 
paternelle  bienveillance  le  filial  hommage  que 
vous  Lui  avez  adressé  des  trois  premiers  vo- 
lumes de  la  collection  :  «  Jésus  mieux  connu  et 
plus  aimé  dans  son  Sacerdoce  ». 

Vous  avez  voulu,  dans  une  noble  pensée  de 
zèle,  contribuer  à  faire  connaître  davantage 
à  ses  prêtres  et  à  ses  fidèles  Jésus  dans  son 
Sacerdoce  éternel,  et  c'est  la  raison  d'être  de 
votre  travail. 


Dans  un  premier  volume,  qui  est  comme 
l'introduction  à  l'ouvrage  tout  entier,  vous  mon- 
trez la  nécessité  et  la  grandeur,  l'importance 
et  les  conditions  de  la  connaissance  de  Jésus, 
Verbe  incarné.  Votre  second  livre  étudie  la  per- 
sonne adorable  du  Sauveur,  dans  le  sein  de 
son  Père  et  dans  les  phases  de  sa  vie  terrestre, 
dans  son  Sacerdoce  et  son  Sacrifice. 

Puis  c'est  la  Victime  que  vous  considérez  ; 
ce  sera  ensuite  le  Sacrificateur,  et  enfin  vous 
terminerez  en  montrant,  dans  l'Eucharistie,  le 
Prêtre  et  la  Victime  dans  l'acte  du  Sacrifice, 
puis  dans  sa  gloire. 

Sa  Sainteté  vous  félicite  des  efforts  que 
votre  zèle  apostolique  vous  a  fait  entreprendre 
en  vue  de  faire  connaître  et  aimer  davantage 
Jésus  dans  son  Sacerdoce  :  n  'est-ce  pas  le  cen- 
tre de  tous  les  mystères  de  V Incarnation  et  de 
la  Rédemption  ? 

Le  Saint  Père,  en  vous  remerciant  de  votre 
hommage,  fait  des  vœux  pour  que  votre  travail 
porte  les  heureux  fruits  que  vous  désirez,  et 
vous  accorde  bien  volontiers,  comme  gage  des 
faveurs  divines,  la  Bénédiction  Apostolique. 


Veuillez  agréer,  mon  Très  Révérend  Père, 
avec  mes  remerciements  personnels,  pour  les 
volumes  que  vous  avez  bien  voulu  me  desti- 
ner, l'assurance  de  mes  sentiments  dévoués  en 
Notre  Seigneur. 

P.  Gard.  Gasparri 


Au  T.  R.  P.  Supérieur  Général 

de  la  Fraternité  Sacerdotale 


A  la   Bienheureuse 

Thérèse  de  l'Enfant -Jésus 

"Victime  de    l'Aniour  Miséricordieux 


Dans  un  religieux  sentiment 

de  piété  de  reconnaissance  cl  d'amour 

nous  prions  humblement 

la  «  petite  fleur  du  Carmel  » 

d'agréer  l'hommage 

de   ce  troisième  volume 

uniquement  consacré  à  étudier 

et  à  honorer  Jésus 

dans  son  état  de  Victime. 

Nous  le  dédions  à  la  vierge  victime 

qui  pendant  sa  vie 

a  pénétré  si  profondément 

dans  le  Cœur  miséricordieux 

de  l'auguste  Victime 

et  qui  maintenant  au  ciel 

est  enivrée  des  triomphes 

de  la  miséricorde  divine 

et  des  suavités  de  l'éternel  amour. 

Qu'elle  daigne  le  bénir 

et  étendre  sa  puissante  protection 

sur  les  Prêtres  de  Jésus 

qui  ont  reçu  la  mission  de  conserver  au  monde 

la  divine  Victime 

qu'ils  imnîolent  à  l'autel 

et  dont  ils  appliquent  aux  âmes 

les  mérites  infinis. 


PRÉFACE 


Des  circonstances  indépendantes  de  notre  vo- 
lonté nous  ont  empêché  de  publier  plus  tôt  ce 
troisième  volume,  que  les  lecteurs  des  deux  pre- 
miers ont  daigné  si  souvent  réclamer. 

Comme  ses  devanciers,  ce  volume  ne  parle 
que  de  Jésus  et  s'efforce  de  faire  pénétrer  dans 
les  esprits  la  science  de  notre  adorable  Sau- 
veur et  d'embraser  les  cœurs  d'amour  pour  Lui. 
Quoique  le  sujet  présentement  traité  puisse  être 
considéré  comme  formant  un  tout  distinct,  il 
est  toutefois  étroitement  lié  à  ce  qui  fait  l'ob- 
jet des  deux  premiers  volumes  et  il  est  une  pré- 
paration naturelle  à  ceux  qui  vont  suivre. 

Rappelons-nous  que  le  but  que  nous  nous 
sommes  proposé  dans  V ensemble  de  l'ouvrage 
est  d'acquérir  une  connaissance  exacte  et  déve- 
loppée de  Jésus  Souverain  Prêtre.  Quand  nous 
connaîtrons  Jésus  dans  ce  caractère  essentiel 
qui  nous  Le  révèle  pleinement  l'Envoyé  du  Père 
et  Le  constitue  le  Sauveur  de  l'humanité,  nous 
aurons  la  clef  de  tous  les   mystères  ;  et  tous 


4  DE   JESUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

les  autres  aspects,  sons  lesquels  notre  piété  se 
plaira  à  considérer  notre  tendre  et  adorable 
Maître,  seront  illuminés  des  clartés  de  cette  pre- 
mière et  fondamentale  vérité,  à  savoir  :  que 
Jésus  a  reçu  de  son  divin  Père  un  Sacerdoce 
éternel,  afin  de  l'exercer  dans  le  temps  par 
l'offrande  et  le  sacrifice  de  la  Victime  sans 
tache  destinée  à  devenir  la  glorification  par- 
faite de  Dieu  dans  les  siècles  des  siècles. 

Afin  de  faciliter  cette  étude,  nous  avons  cru 
dez'oir  considérer  Jésus  dans  l'ampleur  de  son 
existence  divine  et  humaine,  chaque  perfection 
en  Lui,  comme  chaque  phase  de  sa  vie  mor- 
telle, devant  faire  mieux  ressortir  son  caractère 
sacerdotal.  C'est  pourquoi  nous  n'avons  pas 
craint  de  nous  étendre  longuement  sur  l'im- 
portance capitale  de  la  connaissance  de  Jésus, 
Verbe  incarné,  et  de  consacrer  tout  un  volume  à 
sa  condition  d' Homme-Dieu.  Nous  allons  main- 
tenant pénétrer  plus  avant  dans  le  mystère. 

Jésus  est  Prêtre,  il  Lui  faut  une  Victime  ;  et 
la  Victime,  c'est  Lui  !  Si  nous  parvenons  à  com- 
prendre tout  ce  qu'est  Jésus  en  tant  que  Vic- 
time, jusqu'à  quel  point  II  est  Victime,  les  rai- 
sons pour  lesquelles  11  est  Victime,  comment  11 
a  été  Victime  à  tous  les  instants  de  sa  vie  ter- 
restre, la  profondeur  inouïe  de  souffrances  que 
comporte  cet  état  de  Victime  et  la  sublimité  de 


l'immolation  d'une  Victime  divine  dans  un  su- 
prême Sacrifice  :  nous  aurons  déjà  jeté  une 
grande  lumière  sur  son  divin  Sacerdoce. 

A  son  tour,  Jésus  Victime  appelle  Jésus  Prê- 
tre. Il  Lui  faut  un  Sacrificateur.  Tout  ce  que 
nous  aurons  contemplé  en  Jésus  Victime,  nous 
devrons  de  nouveau  le  contempler  en  Jésus 
Prêtre;  ces  deux  caractères  en  notre  adorable 
Sauveur  n'en  faisant  qu'un,  par  cela  même 
qu'il  n'est  Prêtre  que  pour  immoler  sa  Vic- 
time, et  qu'il  n'est  Victime  que  pour  être  im- 
molé par  la  puissance  de  son  divin  Sacerdoce. 

D'oîi  l'importance  exceptionnelle  de  l'étude 
de  Jésus  en  tant  que  Victime,  non  seulement 
à  cause  de  l'excellence  de  cette  étude  en  elle- 
même,  mais  encore  en  vue  des  sujets  qui  seront 
postérieurement  traités,  spécialement  dans  le 
volume  suivant,  consacré  directement  à  l'étude 
du  Sacerdoce  en  Jésus. 

Il  ne  suffit  pas  que  nous  considérions  vague- 
ment Jésus  comme  notre  Sauveur  et  Rédemp- 
teur, et  que  nous  fassions  du  mystère  de  la  Croix 
l'objet  d'une  dévotion  plus  ou  moins  superfi- 
cielle qui  nous  touche  davantage  par  les  fruits 
que  nous  en  retirons  que  par  la  connaissance 
de  la  Victime  qui  s'est  offerte  pour  nous  sauver. 
Il  nous  faut  pénétrer  dans  l'intime  du  mystère, 
autant  que  notre  faiblesse  peut   nous  le  per- 


6         DE  JESUS  DANS  SON  ETAT  DE  VICTIME 

mettre,  et  contempler  d'une  manière  réfléchie 
et  assidue  l'état  de  sacrifice  et  d'immolation 
qui  a  établi  l'Homme-Dieu  dans  une  vie  d'hu- 
miliation et  de  souffrance  perpétuelles. 

Rien  n  'est  beau  et  grand  comme  cette  étude. 
C'est  acquérir  la  science  de  Jésus  tel  qu'il  nous 
a  été  donné  par  le  Père,  tel  qu'il  a  voulu  vivre 
parmi  nous,  tel  qu  'Il  a  accompli  sa  divine  mis- 
sion sur  la  terre  et,  par  conséquent,  tel  qu'il 
nous  a  aimés  et  nous  a  manifesté  son  amour. 
Peut-on,  en  vérité,  désirer  un  sujet  plus  élevé 
de  nos  contemplations  et  trouver  un  excitant 
plus  puissant  à  marcher  dans  la  voie  du  sacri- 
fice qui  conduit  à  la  sainteté  ? 

Nous  renvoyons  le  lecteur  à  la  préface  de  la 
première  partie,  pour  mieux  comprendre  les 
divisions  du  présent  volume  et  la  méthode  que 
nous  avons  suivie. 

Nous  faisons  remarquer  qu'afin  d'embrasser 
dans  toute  son  étendue  le  mystère  de  l'état  de 
Victime  en  Jésus,  nous  avons  présenté  cet  état 
sous  des  aspects  différents  dans  les  phases  di- 
verses de  sa  vie  et  de  sa  passion  ;  ce  qui  par- 
fois nous  a  fait  reprendre  le  sujet  sous  une 
autre  forme  et  négliger  un  peu  l'ordre  chrono- 
logique, sans  cependant  engendrer  aucune  con- 
fusion ni  nuire  à  la  clarté. 


//  sera  difficile  à  un  esprit  sérieux  et  à  une 
âme  méditative  de  parcourir  ces  pages  sans  se 
sentir  épris  de  compassion  et  d'amour  pour 
Jésus,  comme  nous  l'avons  été  nous-même  en 
les  écrivant.  C'est  l'humble  prière  que  nous 
adressons  à  Jésus  Victime  pour  tous  nos  lec- 
teurs. 

Que  Jésus  soit  mieux  connu  et  plus  aimé! 
Nous  supplions  Marie,  la  Mère  des  douleurs, 
à  qui  nous  confions  ce  volume,  de  daigner  réa- 
liser ce  vœu  le  plus  ardent  de  notre  cœur. 

Jésus  seul  ! 

Paris,  Vendredi  Saint,  1924. 

Marie  Eugène  de  la  Croix 

de  la  Congrégation  de  la  Fraternité  Sacerdotale 


PRÉLI'MI'NAIRES 


ft  Jésus  a  paru  pour  abolir  le  péché  par  son  sacrifice.  Quoi- 
qu'il fût  le  Fils  de  Dieu,  il  a  dû  en  toutes  choses  être 
rendu  semblable  à  ses  frères  pour  expier  les  péchés  du 
peuple. 

«  Il  a  été  tenté  comme  nous,  sans  commettre  le  péché.  Il  a 
appris  l'obéissance  par  ce  qu'il  a  sou0^ert.  II  a  supporté 
contre  lui-même  la  contradiction  de  la  part  des  pécheurs. 

«  Abaissé  pour  un  peu  de  temps  au-dessous  des  anges,  et 
établi  pour  o^rir  des  dons  et  des  sacrifices  pour  les  pé- 
chés, il  s'est  o^ert  lui-même  sans  tache  à  Dieu,  et  il  a 
goûté  la  mort  pour  tous,  afin  que  la  mort  étant  inter- 
venue pour  le  rachat  des  iniquités  il  détruisît  celui  qui 
avait  l'empire  de  la  mort,  c'est-à-dire  le  diable. 

«  Mais  comme  sans  e^usion  de  sang  il  n'y  a  pas  de  pardon, 
il  a  sou^ert  la  croix,  méprisant  l'ignominie.  Par  une  seule 
oblation  et  après  avoir  o^ert  une  seule  victime  pour  les 
péchés,  il  a  amené  pour  toujours  à  la  perfection  ceux  qui 
sont  sanctifiés.  Car  là  où  il  y  a  rémission  des  péchés,  il 
n'est  plus  besoin  d'oblation  pour  le  péché  ;  le  sang  du 
Christ  ayant  purifié  notre  conscience  des  oeuvres  mortes, 
pour  que  nous  servions  le  Dieu  vivant. 

ce  'Notre  Seigneur  Jésus-Christ,  par  le  sang  de  l'alliance  éter- 
nelle, est  devenu  le  grand  pasteur  des  brebis.  Ocrons 
donc  par  lui  sans  cesse  a  Dieu  un  sacrifice  de  louanges. 

«  Et  maintenant  qu'il  est  assis  pour  toujours  à  la  droite  de 
Dieu,  ayons  l'espérance  d'entrer  dans  le  sanctuaire,  par  le 
sang  du  Christ,  par  la  voie  nouvelle  et  vivante  qu'il  a  inau- 
gurée à  travers  le  voile,  c'est-à-dire  à  travers  sa  chair.  » 

(Tiré  de  l'Epître  aux  Hébreux.) 


Jésus  est  et  demeurera  éternellement  l'objet 
de  nos  sublimes  contemplations  et  de  nos  inef- 
fables complaisances.  Il  est  notre  Tout  ',  et  nous 
n'avons  de  raison  d'être  que  pour  Lui  ^.  Le  con- 
naître, c'est  la  science  suréminente  qui  suffit  au 
bonheur  du  temps  comme  à  la  félicité  éternelle. 
Le  connaître  vraiment,  c'est  L'aimer;  et  L'aimer, 
c'est  déjà  Le  posséder.  Mais  pour  Le  posséder 
pleinement,  il  nous  faut  L'aimer  souverainement 
et  aimer  en  Lui  tout  ce  qu'il  y  a  de  souveraine- 
ment aimable  '--K 

Pour  arriver  à  cette  possession  amoureuse  de 
Jésus  et  à  cet  amour  tout  d'union  et  d'intimité, 
il  est  indispensable  de  Le  bien  connaître,  d'en 
avoir  une  intelligence  profonde,  de  pénétrer  en 
quelque  sorte  dans  l'intime  de  son  Etre  et  de 
se  laisser  ravir  par  ses  perfections  infinies  pour 
mieux  comprendre  ensuite  la  beauté  et  la  per- 
fection de  ses  œuvres. 


'  «  Il  est  tout  en  tous.  »  Col.,  m,  il. 

■^  «  Toutes  choses  sont  en  Lui,  et  par  Lui,  et  pour  Lui.  »  Col., 
I,  16,  17. 

3  «  Nous  avons  connu  l'amour  que  Dieu  a  pour  nous,  et  nous 
y  avons  cru.  Dieu  est  amour,  et  celui  qui  demeure  dans  l'amour 
demeure  en  Dieu  et  Dieu  en  lui,  »  I  Jean,  iv,  16. 


PRÉLIMINAIRES  il 

Jésus  est  le  Verbe  éternel,  le  Fils  unique  du 
Père,  Dieu  comme  lui,  égal  en  majesté,  en  sain- 
teté, en  perfection,  en  puissance,  en  souverai- 
neté. Tout  en  Lui  est  nécessairement  adorable, 
et  une  seule  de  ses  perfections  suffirait  à  faire  le 
bonheur  parfait  des  élus  pendant  toute  l'éternité. 
C'est  à  genoux  qu'il  nous  faudrait  prononcer  son 
Nom,  c'est  le  cœur  embrasé  que  nous  devrions 
nous  approcher  de  Lui,  c'est  dans  le  ravissement 
de  l'extase  qu'il  conviendrait  de  Le  contempler 
et  de  L'adorer.  Si,  sur  la  terre,  il  n'y  avait  pas 
tant  de  liens  qui  nous  enserrent,  et  si  nous  ne 
trouvions  hélas  !  en  nous-mêmes  tant  de  misères 
qui  paralysent  notre  bonne  volonté  et  nos  efforts, 
l'étude  et  la  contemplation  de  Jésus  devraient 
produire  en  nous  quelque  chose  de  ce  qui  se 
passe  dans  les  Bienheureux. 

Cet  objectif  divin  devrait  nous  captiver,  ces 
perfections  infinies  nous  jeter  dans  l'adoration 
profonde,  ces  beautés  ineffables  nous  ravir,  cette 
charité  incommensurable  nous  consumer,  cette 
vie  par  essence  nous  arracher  à  tant  de  principes 
de  mort  et  nous  faire  vivre  d'une  vie  toute  di- 
vine. Si  nous  ne  pouvons  arriver  jusque-là,  ce 
n'est  pas  qu'il  y  ait  quelque  chose  de  changé  en 
Jésus  et  qu'il  soit  autre  pour  nous  qu'il  n'est 
pour  les  élus  ;  mais  c'est  nous  qui  ne  savons  pas 
voir  la    vérité   dans   sa   pleine  lumière,  qui  ne 


12  DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

sommes  pas  assez  libres  et  dégagés  des  choses 
terrestres  pour  nous  envoler  dans  les  régions 
supérieures  où  Jésus  se  révèle  aux  âmes  pures 
et  saintes  ;  c'est  nous  qui,  voulant  partager  notre 
cœur  entre  Dieu  et  la  créature,  regardons  tantôt 
du  côté  du  ciel  et  tantôt  du  côté  de  la  terre  ; 
c'est  nous  qui  ne  nous  contentons  pas  des  choses 
éternelles  et  qui  ne  cessons  de  nous  accrocher 
inintelligemment  aux  choses  qui  passent  ;  c'est 
nous  enfin  qui  n'avons  pas  encore  compris  que 
ce  ne  sont  ni  nos  conceptions  personnelles  ni 
nos  connaissances  profanes  qui  donnent  la  vé- 
ritable sagesse,  mais  qu'il  n'y  a  qu'une  seule 
science  digne  de  ce  nom,  une  science  qui  ren- 
ferme et  remplace  toutes  les  autres  :  celle  de 
Jésus,  la  science  de  la  vie  éternelle. 


Ce  que  Jésus  est  aujourd'hui,  11  le  sera  éter- 
nellement. La  connaissance  que  nous  en  aurons 
sur  la  terre  ne  sera  pas  remplacée  par  une  autre 
dans  la  Béatitude,  inais  elle  ne  sera  que  déve- 
loppée et  perfectionnée.  De  sorte  que,  s'appli- 
quer ici-bas  à  connaître  Jésus  de  plus  en  plus, 
à  L'étudier  avec  amour  afin  de  Le  faire  péné- 
trer dans  son  cœur  tout  autant  que  dans  son 
esprit,  à  concentrer  en  Lui  toutes  les  aspira- 
tions de  son  âme  :   c'est  en    toute   vérité   com- 


PRÉLIMINAIRES  l3 

mencer  à  vivre  dans  le  temps  de  la  vie  du  ciel  '. 

Comment  se  fait-il,  dès  lors,  qu'il  y  en  ait  si  peu 
qui  soient  épris  de  cette  divine  science  ?  Com- 
ment expliquer  que  la  plupart  des  hommes  s'at- 
tachent à  la  bagatelle  et  à  la  vanité,  au  lieu  de 
penser  à  l'unique  chose  qui  devrait  les  préoc- 
cuper et  qui  sera  leur  destinée,  après  les  quel- 
ques années  de  vie  passées  sur  la  terre  -  ?  Hélas  ! 
c'est  le  grand  mystère  de  l'aveuglement  et  de 
l'ingratitude  des  hommes,  opposé  au  mystère 
ineffable  de  la  miséricorde  et  de  l'amour  de 
Jésus.  N'est-ce  pas  une  raison  de  plus  pour  nous, 
qui  à  certains  moments  peut-être  avons  été  du 
nombre  de  ces  égarés  et  de  ces  insensés,  de  nous 
adonner  avec  plus  d'ardeur  à  l'étude  de  ce  Jésus 
si  méconnu  et  qui  pourtant  n'aspire  qu'à  se  ré- 
véler aux  âmes  de  bonne  volonté  ? 

Comprenons  toutefois  que  la  vraie  science  de 
Jésus  est  une  science  objective  plus  que  subjec- 
tive^. Il  ne  s'agit  point  de  se  façonner  un  Jésus  à 

*  «  Dieu  a  fait  la  créature  raisonnable,  dit  Saint  Thomas,  afin 
qu'elle  eût  Xintelligeiicc  du  souverain  bien,  qu'elle  l'aimât  en 
le  comprenant,  qu'elle  le  possédât  en  l'aimant,  qu'elle  en  jouit 
en  le  possédant  et  qu'elle  fût  ainsi  éternellement  heureuse.  » 
S.  Thom.,  Op.  62,  c.  3. 

2  «  Les  hommes  ont  mieux  aimé  les  ténèbres  que  la  lumière.  » 
Jean,  m,  19. 

«  Ils  sont  vains  les  hommes  en  qui  n'est  pas  la  science  de 
Dieu.  »  Sac,  xiii,  1. 

3  «  Nous    savons    que  le   Fils  de  Dieu  est  venu  pour  nous 


14  DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

soi,  qui  corresponde  à  nos  goûts,  à  nos  idées,  à 
notre  tempérament,  pas  même  à  nos  dispositions 
spirituelles  et  à  nos  aspirations  de  perfection  ; 
ce  qui  nous  exposerait  à  une  fausse  science  de 
Jésus,  d'un  Jésus  diminué,  d'un  Jésus  de  senti- 
ment et  d'imagination,  où  notre  piété  trouverait 
plutôt  matière  à  illusion  qu'à  vérité.  Jésus  doit 
être  considéré  tel  qu'il  est  en  Lui-même  :  c'est 
en  cela  qu'il  est  divinement  adorable  et  souve- 
rainement aimable.  Si  nous  Le  connaissons  bien, 
nous  n'éprouverons  pas  le  besoin  de  Le  vouloir 
autre  qu'il  n'est  et  nous  n'aurons  pas  le  désir 
de  Le  mettre  à  notre  mesure,  mais  nous  vou- 
drons monter  jusqu'à  Lui  et  Le  contempler  dans 
la  vive  lumière  de  son  indéfectible  vérité. 

Tout  ceci  dit,  afin  de  mieux  comprendre  en- 
suite l'importance  du  sujet  traité  dans  ce  volume. 

Dans  la  deuxième  Partie  de  cet  ouvrage,  nous 
avons  considéré  Jésus  en  sa  qualité  d'Homme- 
Dieu.  Les  sublimités  de  l'Union  hypostatique 
nous  ont  révélé  le  plus  grand  des  Mystères  après 
celui  de  la  Très  Sainte  Trinité  K   Des  hauteurs 

donner  l'intelligence  et  nous  faire  connaître  le  vrai  Dieu,  et 
pour  que  nous  soyons  en  son  vrai  Fils.  C'est  lui  qui  est  le  vrai 
Dieu  et  la  vie  éternelle.  »  I  Jean,  v,  20. 

1  «  De  toutes  les  œuvres  divines,  c'est  ce  mystère  qui  sur- 
passe le  plus  la  raison,  car  on  ne  saurait  concevoir  aucun  fait 


PRÉLIMINAIRES  l5 

inaccessibles  de  la  Divinité,  nous  sommes  des- 
cendus dans  les  infirmités  de  notre  humanité 
déchue  et  nous  avons  vu  le  Créateur  et  sa  créa- 
ture s'embrasser  divinement  et  se  lier  par  des 
liens  indissolubles  et  éternels  dans  la  Personne 
du  Verbe  incarné.  Nous  avons  suivi  Jésus  dans 
les  diverses  phases  de  sa  vie  terrestre,  nous 
L'avons  contemplé  dans  chacun  de  ses  états  si 
pleins  d'enseignements  pour  nous  ;  et,  en  Le 
voyant  accomplir  les  missions  qu'il  avait  reçues 
de  son  divin  Père,  nous  avons  mieux  saisi  les 
caractères  essentiels  qui  Le  constituent  le  Sau- 
veur de  l'humanité. 

Nous  avons  vu  le  Fils  de  l'Eternel  devenu  le 
Fils  de  l'homme  ;  nous  L'avons  adoré  dans  sa 
chair  mortelle,  comme  les  anges  L'adoraient  au- 
paravant dans  son  essence  divine  ;  nous  avons 
écouté  avec  respect  les  paroles  qui  tombaient  de 
ses  lèvres,  et  nous  y  avons  reconnu  la  sagesse 
des  oracles  divins  ;  nous  avons  assisté  aux  scènes 
merveilleuses  des  innombrables  prodiges  qu'il 
multipliait  sur  son  passage,  et  nous  avons  com- 
pris que  ce  thaumaturge  avait  à  sa  disposition  la 


divin  plus  merveilleux  que  celui-ci,  qu'un  vrai  Dieu,  Fils  de 
Dieu,  devienne  un  homme  véritable.  Et  comme  c'est  la  plus 
grande  de  toutes  les  merveilles,  il  s'ensuit  que  toutes  les  autres 
merveilles  ont  pour  but  de  faire  croire  à  celle-ci.  »  S,  Thom. 
Contr.  Cent.,  L.  4,  c.  27. 


l6  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

puissance  même  de  Dieu  ;  nous  avons  été  té- 
moins de  la  sainteté  de  cette  vie  immaculée, 
que  venaient  corroborer  des  enseignements  tout 
divins,  et  nous  avons  adoré  les  perfections  du 
Saint  des  saints  dans  ce  Jésus  qui  s'est  fait  notre 
Frère  ;  nous  avons  ressenti  les  ardeurs  de  ce 
Cœur  sacré,  dont  les  battements  puissants  se 
font  encore  entendre  après  dix-neuf  siècles,  et 
nous  avons  été  ravis  par  un  amour  que  tous 
les  crimes  de  l'humanité  n'ont  pu  ralentir  ni 
diminuer. 

Nous  avons  parcouru  les  dernières  étapes  de 
cette  vie  divine  et  nous  avons  contemplé,  mon- 
tant au  Calvaire,  notre  douce  Victime  auréolée 
de  tous  les  enseignements  de  sa  sublime  doctrine 
et  des  vertus  accumulées  pendant  les  trente- 
trois  années  de  sa  vie  toute  brûlante,  comme  au 
premier  jour  de  son  Incarnation,  de  la  charité 
qu'elle  avait  puisée  dans  le  sein  de  Dieu  ;  mar- 
quée du  sceau  de  l'adorable  mission  qu'elle  avait 
reçue  de  son  divin  Père  ;  ployant  sous  le  poids 
des  péchés  du  monde  et  se  préparant  à  baigner 
tous  les  hommes  dans  son  Sang  purificateur. 

C'est  à  vrai  dire  l'humanité  tout  entière  qui 
gravit  le  Calvaire,  car  Jésus  la  porte  dans  son 
Cœur.  L'histoire  du  monde  est  comme  concen- 
trée dans  cette  heure  unique  du  temps,  où  le 
bras  vengeur  de  la  Justice  divine  s'abat  sur  l'in- 


PRELIMINAIRES  1 7 

nocente  Victime  qui  s'est  substituée  à  tous  les 
pécheurs  pour  payer  leurs  dettes  et  qui,  en  ver- 
sant son  Sang,  va  pouvoir  se  dresser  en  vain- 
queur devant  la  Miséricorde  de  Dieu  et  la  forcer 
à  pardonner. 

Au  moment  où  Jésus  rend  son  dernier  soupir, 
la  Croix  s'illumine  de  toutes  les  clartés  divines 
qui  ont  brillé  à  l'aurore  de  l'Incarnation  du  Verbe 
et  dont  la  lumière  éclairait  les  décrets  éternels 
qui  avaient  marqué  du  sceau  du  Sacrifice  la  di- 
vine Victime.  Jésus  mourant,  c'est  l'apothéose 
sublime  de  la  Miséricorde  infinie  désarmant  la 
Justice  éternelle  '.  Tout  Jésus  est  là  !  Pour  bien 
comprendre  pourquoi  II  vit,  il  faut  Le  voir  mou- 
rir. Pour  avoir  de  sa  mission  une  intelligence 
complète,  il  faut  assister  à  son  immolation.  Pour 
savoir  jusqu'où  II  est  homme,  il  faut  prendre  part 
à  sa  Passion.  Pour  reconnaître  qu'il  est  vrai- 
ment Dieu,  il  faut  ajouter  à  sa  vie  le  couronne- 
ment sanglant  de  sa  mort. 

Jésus  est  donc  avant  tout  Victime,  et  II  n'est 
tout  le  reste  que  parce  qu'il  est  Victime.  C'est  là 
la  clef  de  tous  ses  Mystères,  la  raison  d'être  de 
son    Incarnation,    le   complément   nécessaire  de 

'  «  La  miséricorde  ne  détruit  pas  la  justice,  mais  elle  en  est  la 
plénitude.  C'est  ce  qui  fait  dire  à  Saint  Jacques  (ii,  i3)  que  la 
miséricorde  sur  (tasse  la  justice.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  21,  a.  3,  ad  2. 


l8  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

sa  mission.  On  ne  peut  avoir  de  Jésus  une  con- 
naissance exacte,  sans  connaître  tout  ce  qui  Le 
constitue  Victime  :  c'est-à-dire,  qui  L'immole  et 
pourquoi  II  est  immolé,  comment  cet  état  d'im- 
molation Lui  est  essentiel  et  pénètre  tout  son 
être,  quels  sont  ses  sentiments  à  l'égard  de  son 
Sacrifice,  la  place  que  son  état  de  Victime  tient 
dans  sa  vie,  l'influence  que  cet  état  exerce  sur 
les  œuvres  qu'il  accomplit  et  les  efficacités  di- 
vines qu'il  produit. 

Nous  ne  pouvons  paraître  exagéré  en  préten- 
dant qu'il  suffirait,  à  la  rigueur,  d'avoir  de  Jésus 
Victime  une  connaissance  complète  pour  pos- 
séder pleinement  la  science  de  notre  adorable 
Sauveur*.  Tout,  en  effet,  dans  le  Verbe  incarné, 
est  commandé  par  son  Sacrifice,  tout  y  conduit 
ou  tout  en  découle.  C'est  le  fondement  de  toute 
la  Religion  et,  une  fois  ce  Mystère  bien  compris, 
tous  les  autres  s'illuminent  et  nous  apparaissent 
comme  des  satellites  gravitant  autour  de  leur 
foyer  lumineux. 

Il  est  donc  souverainement  important,  en 
poursuivant  nos  pieuses  et  si  chères  études  sur 
Jésus,  de  nous  appliquer  tout  spécialement  à  ap- 
profondir son  caractère,  sa  mission,  son  état,  sa 

1  C'est  en  ce  sens  que  Saint  Paul  s'écriait  :  «  Je  n'ai  pas 
jugé  savoir  autre  chose  parmi  vous  que  Jésus-Christ,  et  Jésus- 
Christ  crucifié.  »  I  Cor.,  ii,  2. 


PRELIMINAIRES  I9 

constitution  de  Victime,  et  l'œuvre  sublime  qu'il 
accomplit  par  son  divin  Sacrifice.  Les  considé- 
rations que  nous  en  ferons  nous  permettront  de 
pénétrer  plus  avant  dans  l'essence  divine  ;  car 
notre  Victime  n'est  adorable  et  son  Sacrifice  n'est 
efficace  que  parce  qu'elle  est  douée  de  la  nature 
et  des  perfections  divines.  C'est  un  Dieu  qui 
s'immole,  et  c'est  ce  qui  fait  la  grandeur  et  la 
sublimité  de  ce  Sacrifice  unique,  auquel  l'amour 
incréé  et  la  toute-puissance  divine  ont  donné 
des  efficacités  infinies. 

La  Trinité  tout  entière  a  participé  au  don  qui 
nous  a  été  fait  de  notre  adorable  Victime  ',  et 
c'est  entrer  dans  les  secrets  divins  que  de  cher- 
cher à  en  connaître  les  beautés. 

Rien  n'est  plus  de  nature  à  nous  faire  honorer 
Dieu  le  Père,  qui  a  daigné  sacrifier  son  Fils  et 
nous  Le  donner  en  Victime,  afin  que  nous  puis- 
sions ensuite  Le  lui  rendre  comme  la  rançon  de 
nos  péchés"^.  Du  moment  que  Dieu  nous  a  donné 

1  «  La  Rédemption  appartient  à  la  Trinité  entière  comme  à 
sa  cause  première  et  éloignée  ;  car  c'était  à  elle  qu'appartenait 
la  vie  du  Christ  comme  à  son  premier  auteur,  et  c'est  elle  qui 
a  inspiré  à  l'Homme-Dieu  de  souffrir  pour  nous.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  48,  a.  5. 

-  «  Dieu  a  tant  aimé  le  monde  qu'il  a  donné  son  Fils  unique, 
afin  que  le  monde  soit  sauvé  par  lui.  »  Jean,  mi,  16,  17. 

«  Dieu  n'a  pas  épargné  son  propre  Fils,  mais  //  l'a  livré  pour 
nous' tous.  »  RoM.,  viii,  32, 


20  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

notre  Sauveur  sous  cette  forme,  c'est  nous  met- 
tre à  l'unisson  de  ses  sentiments  et  reconnaître 
cet  inestimable  bienfait  que  de  nous  consacrer 
à  étudier  et  à  contempler  en  Jésus  son  état 
d'immolation. 

Si  du  Père  qui  donne  nous  nous  tournons  vers 
le  Fils  qui  se  donne,  nous  constatons  que  Jésus 
n'a  eu  rien  tant  à  cœur  que  son  Sacrifice.  C'était 
pour  Lui  le  moyen  essentiel  de  glorifier  son  di- 
vin Père  et  de  prouver  aux  hommes  son  amour 
infini  ;  Il  s'est  attaché  à  son  état  d'Hostie,  comme 
à  la  manifestation  la  plus  éloquente  et  la  plus 
intime  de  sa  soumission  absolue  aux  volontés  de 
son  Père  et  de  son  éternelle  charité  pour  l'huma- 
nité '.  C'est  donc  Lui  plaire  souverainement  que 
de  laisser  notre  cœur  vibrer  à  l'unisson  du  sien 
et  mettre  autant  d'ardeur  à  L'honorer  comme 
Victime  que  Lui  en  a  mis  à  s'immoler. 

Comment  enfin  correspondre  mieux  à  l'action 
sanctificatrice  du  Saint-Esprit  dans  ce  Mystère, 
qu'en  nous  appliquant  à  l'étudier  et  à  le  médi- 
ter ?  C'est  bien  en  vue  d'en  faire  une  Victime  que 
l'Esprit-Saint  a  formé  le  corps  du  Verbe  dans  le 
sein  de  Marie  et  qu'il  l'a  constitué  si  parfait,  afin 
de  lui  permettre  de  souffrir  avec  plus  d'intensité 

1  «  Le  Christ  nous  a  aimés  et  il  s'est  livré  lui-même  pour  nous 
à  Dieu,  comme  une  ablation  et  une  victime  d'agréable  odeur.  » 
Eph.,  V,  2. 


PRELIMINAIRES  21 

e(  d'acuité.  Tout  l'amour  que  l'Esprit-Saint  a  ap- 
porté dans  cette  œuvre,  la  plus  belle  et  la  plus  su- 
blime de  toutes  les  œuvres  créées,  devait  aboutir 
à  l'immolation  de  la  Victime;  et  son  rôle,  ininter- 
rompu néanmoins  pendant  toute  la  vie  du  Sau- 
veur, réapparaît  plus  actif  à  l'heure  du  Sacrifice 
suprême  ',  car  c'est  lui  encore  qui  recueillera  les 
flots  de  sang  de  l'auguste  Victime  pour  en  puri- 
fier et  sanctifier  les  âmes  jusqu'à  la  fin  des  temps. 

Quelle  science  sublime  que  celle  de  Jésus  Vic- 
time !  Bossuet  avait  raison  de  s'écrier  que  rien 
n'est  grand  dans  l'Eglise  comme  Jésus  et  que  rien 
n'est  grand  en  Jésus  comme  son  Sacrifice.  Ah  î 
tombons  à  genoux  et  ne  craignons  pas  de  nous 
laisser  émouvoir  à  la  vue  d'un  amour  poussé  jus- 
qu'à de  tels  excès.  Si  nous  n'étions  pas  si  misé- 
rables, nous  devrions,  à  notre  tour,  nous  consu- 
mer d'amour  pour  ce  Jésus  qui,  non  content  de 
s'incarner,  a  voulu  ne  sauver  le  monde  que  par 
l'effusion  de  son  Sang  et,  pour  cela,  s'est  fait 
l'universelle  Victime,  à  qui  nous  avons  nous- 
mêmes  donné  la  mort  par  nos  péchés,  en  même 
temps  que  la  Justice  divine  L'immolait  à  sa 
gloire. 

Du  moins,  livrons-nous  à  l'étude  de  Jésus  Vic- 

1  «  Le  Christ  par  l'Esprit-Saint  s'est  offert  lui-même  sans 
tache  à  Dieu.  »  Hebr.,  ix,  14. 


22  DE    JESL'S    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

time  avec  un  amour  qui  ne  se  démente  jamais. 
Soyons  ravis  d'avoir  l'occasion  d'acquérir  une 
science  aussi  belle  et  aussi  élevée  ;  mettons  nos 
soins  les  plus  attentifs  à  approfondir  ce  divin 
Mystère  et  à  chercher  à  en  avoir  une  intelligence 
intime  et  raisonnée  ;  trouvons  notre  bonheur  à 
méditer  fréquemment  sur  ce  sujet  ;  pénétrons- 
nous  de  l'importance  capitale  qu'il  y  a  pour  nous 
de  devenir  savants  dans  cette  incomparable 
science,  à  l'exemple  du  grand  Apôtre  qui  ne  con- 
naissait que  la  science  de  Jésus  Crucifié,  puisque 
éternellement  nous  devrons  contempler  et  chan- 
ter les  louanges  de  l'Agneau  toujours  immolé. 

Ne  nous  contentons  pas  toutefois  d'une  science 
théorique  ;  rendons  nos  études  et  nos  contem- 
plations pratiques,  en  les  faisant  pénétrer  dans 
notre  vie,  en  mettant  nos  actes  en  harmonie  avec 
nos  pensées  et  nos  sentiments,  en  faisant  revivre 
en  quelque  sorte  dans  nos  propres  vertus  les 
vertus  caractéristiques  de  l'auguste  Victime  que 
nous  devons  honorer,  aimer,  adorer  et  imiter. 
Plus  nous  la  considérerons  et  plus  naturellement 
nous  nous  sentirons  portés  à  nous  animer  en 
tout  de  son  esprit,  à  marcher  sur  ses  traces,  à 
poursuivre  le  même  but  et  à  unir  nos  immola- 
tions aux  siennes  '. 

'  «  Le  Christ  a  souffert  pour  vous,  vous  laissant  un  exemftle, 
afin  que  vous  suiviez  ses  traces,  »  I  Pierre,  ii,  21. 


PRÉLIMINAIRES  23 

N'ayons  pas  peur  des  sacrifices  qu'une  con- 
naissance plus  grande  de  Jésus  Victime  peut 
nous  demander.  Jésus  n'a  pas  été  malheureux, 
Lui  qui  a  librement  choisi  son  Sacrifice,  qui 
s'est  délecté  dans  les  humiliations  et  les  souf- 
frances, et  qui  a  trouvé  dans  ses  immolations 
un  aliment  à  son  immense  amour  pour  nous. 
Nous  aussi  nous  serons  heureux,  si  nous  com- 
prenons l'honneur  qui  nous  est  fait  de  ressem- 
bler à  notre  divin  Maître,  de  mêler  notre  sang 
au  sien  et  de  nous  offrir  avec  Lui  en  holocauste, 
afin  qu'il  imprime  profondément  en  nos  âmes  le 
caractère  sacré  de  son  état  d'Hostie  et  de  Victime. 

En  abordant  le  sujet  du  Verbe  incarné,  consa- 
cré et  constitué  Victime  pour  le  salut  du  monde, 
élevons  nos  âmes  vers  la  Miséricorde  infinie  de 
Dieu,  pour  la  bénir  de  nous  avoir  tant  aimés  *  ;  et 
puisque  cette  connaissance  doit  tenir  une  place 
prépondérante  dans  notre  vie,  supplions  l'Esprit 
Saint  de  nous  en  révéler  toutes  les  beautés  et  les 
grandeurs,  et  mettons  sous  la  protection  mater- 
nelle de  Marie,  la  Mère  de  notre  divine  Victime, 
l'étude  que  nous  allons  en  faire. 

1  «  Béni  soit  le  Dieu  et  le  Père  de  notre  Seigneur  Jésus-Christ, 
qui  selon  sa  grande  miséricorde  nous  a  régénérés.  »  I  Pierre,  i,  3. 


CHAPITRE   PREMIER 


Du  décret  éternel  de  l'Incarnatiop 
et  de  la  Rédemptiop 


CHAPITRE    PREMIER 


Du  décret  éternel  de  l'Iticartiatioi; 
et  de  la  Rédemptioi; 


p  Lorsque  fut  venue  la  plénitude 
des  temps,  Dieu  a  envoyé  son  Fils, 
formé  d'une  femme,  assujetti  à  la 
loi,  pour  qu'il  rachetât  ceux  qui 
étaient  sous  la  loi.  » 

GjI..  IV,  4,  5. 

Jésus  s'est  constitué  notre  divine  Victime,  11  a 
ouvert  tout  grand  son  Cœur  à  la  miséricorde, 
Il  en  a  laissé  couler  sur  nous  des  flots  d'amour 
et  de  tendresse  avant  même  de  nous  baigner 
dans  les  flots  vermeils  de  son  Sang.  Mais  pour 
nous  pardonner  et  nous  purifier.  Il  n'a  pas  dé- 
truit le  châtiment  qu'avaient  mérité  nos  péchés; 
la  Justice  divine  réclamait  inexorablement  une 
réparation,  et  c'est  parce  que  l'humanité  ne  pou- 
vait l'offrir  que  le  Verbe  de  Dieu  s'est  incarné  et 
qu'il  s'est  offert  en  Victime  ^ 

1  «  Il  a  été  convenable  à  la  miséricorde  et  à  la  justice  de 
Dieu  que  l'homme  fût  délivré  par  la  passion  du  Christ.  Cela 
convenait  à  sa  justice,  parce  que  le  Christ  a  satisfait  par  sa 


28  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Cette  mission,  Jésus  l'a  embrassée  avec  des 
ardeurs  toutes  divines,  sans  doute  parce  qu'il 
nous  aimait,  mais  aussi  et  surtout  parce  qu'il  y 
voyait  la  volonté  formelle  de  son  divin  Père 
et  l'accomplissement  de  desseins  adorables  dé- 
crétés éternellement  dans  l'essence  divine  de  la 
Trinité  Sainte.  En  effet,  pour  avoir  une  notion 
juste  des  mystères  de  l'Incarnation  et  de  la  Ré- 
demption, il  nous  faut  remonter  à  l'origine  de 
toutes  choses,  pénétrer  dans  le  sein  de  Dieu  et 
là,  assister  aux  délibérations  adorables  des  trois 
Personnes  divines,  dont  chacune  des  perfections 
infinies  réclame  l'exercice  de  ses  droits  impres- 
criptibles. Lutte  admirable,  d'où  la  Miséricorde 
sortira  victorieuse,  brandissant,  comme  un  tro- 
phée d'éternelle  et  indicible  charité,  le  décret 
vainqueur  et  mille  fois  adorable  de  l'Incarna- 
tion du  Verbe  constitué  dans  le  temps  Prêtre 
et  Victime. 

Plus  nous  remonterons  à  la  source  de  ces 
divins  inystères  et  plus  nous  en  saisirons  les 
raisons  intrinsèques,  les  motifs  adorables,  l'éter- 
nelle sagesse  et  les  incomparables  beautés  ;  plus 

passion  pour  les  péchés  du  genre  humain,  et  l'humanité  a  été 
ainsi  délivrée  par  la  justice  du  Christ.  Cela  convenait  aussi  à  sa 
miséricorde,  parce  que  l'homme  ne  pouvait  pas  satisfaire  par 
lui-même  pour  le  péché  de  toute  la  nature  humaine  ;  Dieu  lui  a 
donné  son  Fils  pour  satisfaire  à  sa  place.  »  S.  Thom.,  III  p., 
q.  46,  a.  1,  ad  3. 


DECRET    ETERNEL    DE    LA    REDEMPTION  20 

aussi  nous  en  suivrons  avec  amour  le  dévelop- 
pement, nous  verrons  avec  admiration  s'en  dé- 
rouler les  diverses  phases,  nous  en  apprécierons 
les  fruits  merveilleux  et  les  divines  efficacités. 

Il  est  donc  naturel  qu'avant  d'étudier  direc- 
tement Jésus  notre  divine  Victime,  nous  en 
considérions  l'origine  et  Le  contemplions  dans 
les  lumineuses  clartés  des  décrets  éternels  de  la 
Sagesse  incréée  qui  avait  préparé  à  l'humanité 
son  Sauveur  et  son  Libérateur.  Jésus  nous  pa- 
raîtra plus  beau,  si  nous  Le  regardons  comme 
un  don  de  l'adorable  Trinité  fait  à  la  terre  ;  Il 
nous  semblera  plus  grand  et  plus  adorable, 
lorsque  nous  Le  contemplerons  comme  sortant 
éternellement  du  sein  de  Dieu  pour  être  livré 
à  l'humanité  aux  jours  de  la  création  terrestre  ; 
Il  nous  sera  plus  divinement  aimable  et  plus 
tendrement  cher,  quand  nous  verrons  de  quelle 
miséricorde  infinie  11  est  pétri  et  avec  quel  inef- 
fable amour  les  trois  Personnes  divines  L'ont 
consacré  notre  adorable  Victime. 

I.  —  Pourquoi  les  décrets  ep  Dieu 
sont  éternels 

Il  n'y  a  pas  en  Dieu  de  succession  de  temps,  de 
progression  de  connaissance,  d'intermittence  de 
volonté.  Tout  ce  qu'il  est,  il  l'est  par  nécessité, 


30  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

et  tout  ce  qui  est  en  lui  est  aussi  nécessaire  que 
son  essence  même.  11  connaît  toutes  choses,  et 
rien  de  ce  qui  existe  ou  peut  exister  n'est  in- 
connu de  lui.  Sa  science  ne  dépend  point  de 
l'existence  des  êtres,  mais  ce  sont  les  êtres  qui 
dépendent  essentiellement  de  lui,  de  sa  puis- 
sance et  de  la  connaissance  qu'il  en  a  '.  Tout  ce 
qui  est  créé  est  un  effet  de  sa  volonté,  il  est  lui 
seul  le  principe  de  toutes  choses  ;  et  avant  que 
les  êtres  existent  dans  le  temps,  leur  existence 
a  été  décrétée  de  toute  éternité  en  lui'^. 

Ce  qui  fait  que  tout  le  créé  est  éternel  dans  la 
pensée  de  Dieu.  Et  cela,  parce  que  pour  Dieu  il 
n'y  a  ni  passé  ni  avenir,  mais  seulement  le  pré- 
sent. La  notion  du  passé  suppose  une  chose  qui 
après  avoir  existé  n'existe  plus,  comme  celle  de 
l'avenir  comporte  l'idée  de  quelque  chose  qui 
existera  mais  qui  n'existe  pas  encore.  Ces  no- 
tions ne  peuvent  se  rencontrer  en  Dieu,  car 
comme  l'existence  d'une  chose  est  plus  parfaite 


1  «  Les  choses  sont  en  Dieu  comme  un  objet  connu  peut  être 
dans  le  sujet  qui  le  connaît.  Dans  ce  sens  elles  sont  en  Dieu 
par  leurs  raisons  propres,  qui  ne  sont  d'ailleurs  rien  autre  que 
l'essence  divine  elle-même.  »   S.  Thom.,  I  p.,  q.  18,  a.  4,  ad  1. 

2  «  Par  cela  que  Dieu  donne  l'être  aux  choses  par  un  acte  de 
sa  volonté,  il  est  évident  qu'il  peut,  sans  éprouver  de  change- 
ment, appeler  de  nouveaux  êtres  à  l'existence...  et,  quoique  éter- 
nel, ne  pas  produire  les  choses  de  toute  éternité.  »  S.  Thom., 
Op.  2,  c.  97. 


DÉCRET    ÉTERNEL    DE    LA    RÉDEMPTION  3l 

que  sa  non  existence,  il  y  aurait  en  Dieu  des 
imperfections.  C'est  pourquoi  Dieu  ne  connaît 
que  le  présent  ;  tout  en  lui  est  éternel  et  im- 
muable'. En  dehors  de  lui,  les  êtres  et  les  évé- 
nements se  succèdent,  parce  qu'ils  sont  limités 
par  le  temps  et  par  l'espace  ;  mais  Dieu  assiste 
comme  d'une  hauteur  sublime  -  au  mouvement 
du  monde  et  à  la  succession  des  siècles,  et  ce 
que  nous,  nous  voyons  se  dérouler  successive- 
ment devant  nos  yeux,  lui  le  voit  dans  tout  son 
ensemble  et  d'un  seul  coup  d'oeil'. 

De  même  que,  lorsque  nous  montons  sur 
une  montagne,  l'horizon  s'agrandit  devant  notre 
rayon  visuel  et  nous  apercevons,  en  un  ins- 
tant, dans  le  lointain,  des  choses  que  ceux  qui 
sont  dans  la  plaine  ne  voient  nullement  et  qu'ils 
ne  pourront  apercevoir  que  lorsqu'ils  se  seront 
transportés  sur  les  lieux  ;  de  même  encore, 
lorsque,  par  la  pensée,  nous  jetons  un  regard 
sur  l'espace  que  nous  avons  parcouru,  ou  sur  les 

1  «  Connaître  pour  Dieu  est  son  être  même.  Or,  il  n'y  a  dans 
l'être  divin  ni  priorité  ni  postériorité  ;  mais  il  est  tout  en  même 
temps.  Donc  Dieu  ne  connaît  ni  avant  ni  après  ;  mais  il  con- 
naît tout  ensemble.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  i,  c.  55. 

■-  «  Le  Seigneur  a  regardé  du  haut  de  son  sanctuaire.  »  Ps. 
CI,  20. 

3  «  Dieu,  du  haut  de  l'éternité,  voit  d'une  manière  certaine, 
et  comme  si  elles  lui  étaient  présentes,  toutes  les  choses  qui 
doivent  s'accomplir  dans  le  cours  du  temps.  »  S.  Thom.,  Op. 
3,  c.  10. 


32  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

années  que  nous  avons  vécues,  nous  revoyons 
en  une  vision  unique  tout  ce  que  nous  avons 
considéré  antérieurement  dans  la  succession  des 
événements  et  des  choses  ;  ainsi  Dieu  voit  dans 
un  seul  regard  l'existence  entière  de  tous  les 
mondes  et  de  toutes  les  créatures  angéliques  et 
humaines,  depuis  leur  création  jusqu'à  leur  fin 
ou  leur  éternelle  destinée.  Il  n'a  pas  à  regarder 
en  dehors  de  lui  pour  connaître  l'œuvre  de  ses 
mains,  mais  il  voit  toutes  choses  dans  sa  pensée, 
et  sa  pensée  étant  éternelle  tous  les  êtres  le  sont 
dans  leur  principe  '. 

C'est  pourquoi  Dieu  ne  peut  rien  apprendre  et 
n'ignore  absolument  rien  des  pensées  les  plus  ca- 
chées comme  des  choses  qui  n'arriveront  qu'a- 
près des  siècles  et  des  siècles.  De  sorte  que, 
avant  que  le  monde  fût,  et  de  toute  éternité,  il 
savait,  il  voulait  l'œuvre  de  la  création  ;  il  en 
décrétait  le  moment,  il  en  posait  les  principes, 
il  en  établissait  les  lois,  il  en  réglait  les  moindres 
particularités.  Etant  l'origine  unique  de  tout,  il 
donnait  à  chaque  être  sa  nature  et  lui  traçait 
sa  voie  ;  puis  il  assistait  à  tous  les  événements 


*  «  Dieu  est  supérieur  au  cours  du  temps  ;  il  est  de  sa  na- 
ture d'être  éternel.  C'est  pour  cela  que  sa  connaissance  est 
éternelle  et  non  temporaire...  Dès  l'éternité  il  contemple  toutes 
choses  et  voit  toute  l'étendue  du  temps  ;  tout  ce  qui  se  fait 
dans  le  temps  lui  est  comme  présent,  »  S.  Thom.,  Op.  3,  c.  10. 


DÉCRET  ÉTERNEL  DE  LA  RÉDEMPTION         33 

qui  devaient  se  succéder  sur  la  terre  jusqu'à  la 
fin  des  temps,  il  en  voyait  les  causes  et  en  pesait 
les  conséquences  ;  rien  ne  lui  échappait,  pas  plus 
le  léger  frissonnement  du  brin  d'herbe  sous  la 
brise  que  la  chute  des  empires  '. 

Mais  ce  qui  attirait  surtout  les  regards  de  Dieu 
sur  la  terre,  c'était  la  créature  humaine  qu'il 
avait  résolu  de  faire  à  sa  ressemblance.  Créée 
pour  le  connaître,  pour  l'aimer  et  pour  le  possé- 
der éternellement,  il  lui  imposait  des  préceptes 
dont  il  tirerait  sa  gloire;  la  dotant  de  la  liberté, 
il  connaissait  déjà  l'usage  coupable  qu'elle  en 
ferait  ;  mais  ne  voulant  point  la  perdre  irrévo- 
cablement, à  côté  de  la  prévarication  il  mettait 
le  remède  et  la  réhabilitation.  C'est  alors  qu'ap- 
paraissait le  salut  après  la  chute,  le  Libérateur 
après  la  condamnation. 

Tous  les  siècles  écoulés  depuis  le  commence- 
ment du  monde  et  tous  ceux  qui  doivent  encore 
exister,  avec  leurs  détails  les  plus  minimes,  ont 

1  «  Tout  ce  que  Dieu  connaît,  il  le  connaît  parfaitement  ; 
car  il  possède  toute  perfection,  puisqu'il  est  l'être  absolument 
parfait.  Or,  un  objet  connu  d'une  manière  générale  seulement 
ne  l'est  pas  parfaitement,  puisqu'on  ignore  ce  qui  importe  le 
plus  en  lui,  savoir  les  perfections  dernières  qui  complètent  son 
être  propre.  Si  donc,  par  cela  même  qu'il  connaît  son  essence. 
Dieu  connaît  tout  d'une  manière  générale,  il  doit  connaître  aussi 
chaque  chose  en  particulier.  «  S.  Tho.m.,  Contr.  Gent.,  L.  i,  c.  5o, 


34  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

été  entrevus  par  Dieu  en  moins  de  temps  que 
nous  n'en  prenons  pour  le  dire.  Cet  éternel  pré- 
sent, qui  est  un  des  attributs  de  la  Divinité, 
constitue  un  point  fixe  qui  ne  connaît  ni  succes- 
sion, ni  ombre,  ni  imperfection,  ni  ignorance,  ni 
susceptibilité  aucune  d'un  accroissement  quel- 
conque. 

Ce  que  Dieu  connaît,  il  le  connaît  parfaitement 
et  d'une  connaissance  invariable  et  éternelle;  ce 
qu'il  veut,  il  le  veut  librement  et  nécessairement 
à  la  fois,  en  ce  sens  que  ce  qu'il  veut  est  éter- 
nellement voulu,  mais  voulu  uniquement  par  un 
effet  de  sa  volonté.  De  sorte  que  tout  ce  qui  se 
produit  dans  le  temps  est  beau  et  grand,  adorable 
et  divin,  envisagé  au  point  de  vue  du  cachet 
que  lui  imprime  la  volonté  éternelle  de  Dieu  '. 
Le  péché  uniquement  échappe  à  cette  divine  in- 
fluence, parce  que  le  péché  est  un  mal  et  une 
négation  du  bien  ;  Dieu  le  connaît  éternellement, 
mais  pour  le  maudire  et  le  châtier. 

Les  événements  terrestres,  vus  dans  cette  lu- 
mière de  vérité,  prennent  une  teinte  d'éternité. 
Rien  ne  peut  être  l'effet  du  hasard,  mais  tout 
a  été  prévu  de  Dieu,  permis  ou  voulu  par  lui. 

•  «  AJessence  divine  renferme  en  elle-même  tout  ce  qui  peut 
se  trouver  de  noblesse  dans  tous  les  êtres  ;  elle  est  la  raison 
propre  de  chacun  d'eux.  »  S.  Thom.,  Contr.  Cent.,  L.  i,  c.  54. 


DÉCRET    ÉTERNEL    DE    LA    RÉDEMPTION  35 

Comine  cette  pensée  est  de  nature  à  élever  notre 
âme,  à  surnaturaliser  nos  pensées,  à  diriger  nos 
vues,  à  apaiser  nos  désirs,  à  tempérer  nos  joies 
et  nos  peines,  à  maîtriser  nos  passions,  à  nous 
affermir  dans  le  bien  et  à  nous  exciter  à  une 
confiance  illimitée  envers  ce  Dieu  qui  ne  reste 
étranger  à  rien  de  ce  qui  nous  regarde,  qui  con- 
naît tous  nos  maux  et  possède  tous  les  remèdes, 
qui  ne  laisse  tomber  aucun  cheveu  de  notre  tête 
sans  sa  permission,  qui  n'ignore  rien  de  ce  que 
nous  avons  été  dans  le  passé  et  de  ce  que  nous 
serons  dans  l'avenir,  qui  nous  appelle  à  une  su- 
blime destinée  mais  qui  a  prévu  tous  les  secours 
et  toutes  les  grâces  qui  nous  seraient  nécessaires, 
et  dont  l'amour,  qui  l'a  porté  éternellement  à 
nous  créer,  ne  cessera  de  nous  assister  pour  en- 
suite nous  récompenser  et  nous  couronner. 

«  O  altitudo  divitiarium  sapientix  et  scientix 
Dei  ;  ô  hauteur  sublime  des  richesses  de  la  sa- 
gesse et  de  la  science  de  Dieu  î  '  »  pouvons-nous 
nous  écrier  avec  saint  Paul.  Tout  petits  et  vils 
que  nous  sommes,  nous  atteignons  à  la  hauteur 
de  l'Eternel.  Nous  avons  existé  éternellement 
dans  sa  pensée  ;  nous  avons  été  aimés  en  lui 
dès  l'origine  de  toutes  choses  ;  nous  avons  été 
l'objet  de  sa  Sagesse  infinie,  l'effet  de  sa  Toute- 

1  Rom.,  XI,  33, 


36  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Puissance,  le  terme  de  son  adorable  Volonté  ! 
A  chaque  être,  il  a  donné  sa  nature  propre; 
nous,  il  nous  a  faits  pour  lui  et  il  nous  a  destinés 
à  le  connaître,  à  l'aimer  et  à  le  posséder  éternel- 
lement. Cela  seul  nous  fait  entrevoir  déjà  les 
sublimes  réalités  de  l'Incarnation  du  Verbe.  En- 
trons avec  amour  et  allégresse  dans  les  considé- 
rations toutes  divines  de  cet  adorable  Mystère. 


H.  —  Eternité  du  décret  de  l'Incarnatioi? 
et  de   la  Rédempticp 


Tous  les  êtres  existant  de  toute  éternité  dans 
la  pensée  de  Dieu,  chacun  y  occupe  une  place 
proportionnée  à  sa  nature  et  à  sa  perfection. 
Toutes  les  œuvres  de  Dieu  sont  belles  et  par- 
faites en  elles-mêmes,  parce  qu'elles  sont  telles 
que  Dieu  les  a  conçues  et  voulues  ;  c'est  pour- 
quoi après  chacune  de  ses  créations,  la  Genèse 
nous  dit  que  Dieu  vit  qu'elle  était  bonne.  Tou- 
tefois, lorsque  le  Créateur  se  prépara  à  créer 
l'homme,  il  sembla  se  recueillir  en  lui-même, 
avant  de  produire  un  être  fait  à  son  image  et  à 
sa  ressemblance.  Nul  doute  que,  dès  le  principe, 
la  pensée  de  Dieu  ne  s'arrêtât  avec  une  complai- 
sance spéciale  sur  la  nature  humaifte,  dans  la- 


DÉCRET    lÎTEKNEr,    DE    LA    RÉDEMPTION  ^7 

quelle  il  voyait  comme  un  reflet  de  ses  divines 
perfections. 

Mais  ce  qui  attirait  plus  particulièrement  son 
attention  et  ce  qui  le  captivait,  s'il  nous  est  per- 
mis de  parler  ainsi,  c'était  le  couronnement  su- 
blime et  divin  qu'il  se  proposait  d'ajouter  à  son 
œuvre,  en  unissant  indissolublement  un  jour  la 
nature  humaine  à  sa  nature  divine. 

Il  avait  élevé  l'homme  au-dessus  de  tous  les 
autres  êtres  de  la  création  ;  il  lui  avait  donné 
une  intelligence  capable  de  le  contempler  et 
ayant  la  puissance  de  le  connaître,  quoique  im- 
parfaitement, à  l'exemple  de  la  connaissance 
parfaite  que,  comme  Dieu,  il  a  de  lui-même  ;  il 
l'avait  doué  d'un  cœur  dont  il  avait  fait  le  réser- 
voir de  l'amour  divin,  pour  compléter  dans  la 
charité  la  connaissance  que  l'intelligence  avait 
de  lui  ;  il  avait  couronné  son  œuvre,  en  mettant 
dans  la  volonté  la  faculté  de  se  déterminer  elle- 
mêiTie  et  le  pouvoir  d'apporter  à  la  grâce  divine 
un  concours  raisonné  et  méritoire. 

Dieu  se  mirait  en  quelque  sorte  dans  la  beauté 
de  l'âme  humaine,  à  laquelle  il  avait  résolu  de  se 
communiquer  et  qu'il  avait  destinée  à  son  éter- 
nelle compagnie  dans  la  Béatitude  ;  jusqu'à  ce 
que  la  désunion,  sous  la  forme  du  péché,  vînt 
briser  l'harmonie  de  son  œuvre.  Les  ombres  de 
la  mort  se  répandirent  alors  sur  cette  image  de 


38  DK    JÉSUS    DANS    SON    K TAT    UE    VICTIME 

Dieu,  laquelle  risquait  d'en  être  éternellement 
défigurée,  lorsque,  poussé  par  une  miséricorde 
infinie  qui  restera  toujours  pour  nous  le  plus  tou- 
chant des  mystères,  le  Créateur  se  chargea  lui- 
même  de  donner  à  l'humanité  un  Sauveur  dont 
la  réparation,  égale  à  l'oftense,  lui  obtiendrait  le 
pardon  et  le  salut  '. 

Pour  rétablir  l'humanité  dans  son  innocence 
primitive  et  lui  permettre  de  reconquérir  ses 
droits  au  bonheur  éternel,  tout  autant  que  pour 
apaiser  la  Justice  divine  et  rendre  à  Dieu  !a  gloire 
que  le  péché  lui  avait  enlevée,  ce  Sauveur  ne 
pouvait  être  pris  parmi  les  hommes,  —  tous  les 
enfants  d'Adam  ayant  été  entachés  de  la  faute 
de  leur  premier  père  et  ne  pouvant,  dès  lors,  être 
agréables  à  l'offensé  ni  satisfaire  pleinement  à  la 

'  Saint  Thomas,  considérant  que  l'homme  prévaricaceiir  n'est 
cependant  pas  obstiné  par  nature  dans  le  mal,  mais  qu'il  a  né- 
cessairement besoin  d'un  secours  supérieur  pour  s'en  affranchir, 
ose  en  conclure  que  Dieu,  dans  sa  bonté,  était  presque  tenu  de 
le  lui  fournir.  «  La  bonté  divine,  dit-il,  surpasse  la  puissance 
de  la  créature  pour  le  bien.  Or,  il  est  établi  que  la  condition 
de  l'homme,  tant  qu'il  est  dans  ce  bas  monde,  est  telle  que,  de 
même  qu'il  n'est  pas  confirmé  dans  le  bien  d'une  manière  per- 
manente, il  n'est  pas  non  plus  obstiné  dans  le  mal  sans  pouvoir 
en  sortir.  Il  est  donc  essentiel  à  la  condition  de  la  nature  hu- 
maine de  pouvoir  s'affranchir  de  cette  corruption  du  péché.  Il 
n'eût  donc  pas  été  convenable  que  la  bonté  de  Dieu  laissât  cette 
puissance  sans  effet  ;  ce  qui  aurait  eu  lieu,  s'il  ne  lui  eût  pas 
procuré  un  moyen  de  réhabilitation.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  199. 


DÉCRET    ÉTERNEL    DE    LA    RÉDEMPTION  Sg 

peine  encourue'.  Ou  il  fallait  abandonner  l'hu- 
manité à  son  triste  sort,  ou  il  fallait  que  Dieu 
prît    sur  lui   la   satisfaction   de    l'oftense  '^.    Non 

'  <<  Un  l)ur  homme,  quel  qu'il  fût,  était  inca[)able  de  satis- 
faire pour  le  péché  de  tout  le  genre  humain.  »  S.  Thom.,  Contr. 
Gent.,  L.  4,  c.  54. 

-  «  Il  fallait  donc,  continue  le  Docteur  angélique,  pour  déli- 
vrer le  genre  humain  du  péché  commun,  que  quelqu'un  satisfît 
qui  fût  homme,  capable  de  satisfaire,  et  qui  eût  quelque  chose 
de  plus  que  l'homme,  afin  que  son  mérite  suffît  à  satisfaire 
pour  le  péché  de  tout  le  genre  humain.  Or,  Dieu  seul  est  supé- 
rieur à  l'homme.  Il  était  donc  nécessaire  que  Dieu  se  fît  homme, 
afin  d'effacer  le  péché  du  genre  humain.  C'est  ce  que  Saint 
Jean-Baptiste  dit  de  Jésus-Christ  :  «  Voici  l'Agneau  de  Dieu, 
voici  celui  qui  efface  le  péché  du  monde  »  (Jean,  i,  29).  Et 
l'Apôtre  s'exprime  ainsi  (Rom.,  v,  18)  :  «  De  même  que  par  le 
péché  d'un  seul,  la  condamnation  atteint  tous  les  hommes,  de 
même  par  la  justice  d'un  seul,  la  justification  qui  donne  la  vie 
s'étend  à  tous  les  hommes.  »  Ibid. 

Dans  le  livre  des  Sentences,  il  écrit  encore  :  «  U  était  aéces- 
saire  que  la  satisfaction  de  l'offense  commise  par  la  nature 
humaine  fût  une  satisfaction  complète,  adéquate  à  l'offense. 
Or,  pour  être  complète  et  adéquate,  elle  devait  revêtir  une  va- 
leur infinie,  et  cela  parce  que  le  péché  pour  lequel  cette  satis- 
faction était  donnée  à  Dieu,  présentait  lui-même  en  quelque 
manière,  le  caractère  d'infini,  sous  les  trois  rapports  suivants  : 
parce  que  l'insulte  de  la  désobéissance  s'adressait  à  une  majesté 
infinie,  et  que  l'offense  croît  en  raison  directe  du  rang  de  l'of- 
fensé ;  parce  que  le  bien  dont  le  péché  privait  l'homme  coupable 
est  un  bien  infini,  puisque  c'est  Dieu  même,  béatitude  dernière 
et  fin  suprême  de  l'homme  ;  parce  qu'enfin  la  chute  même  de  la 
nature  tombée,  pouvant  s'aggraver  sans  cesse  et  les  effets  s'en 
multiplier  sans  limite,  cette  chute  participait  ainsi,  en  quelque 
manière,  à  une  malice  infinie.  Or,  l'acte  d'une  pure  créature  ne 
peut  avoir  ^efficacité  infinie  ;  ainsi,  jamais  aucune  créature, 
qui  n'est  que  créature,  n'aurait  pu  donner  la  satisfaction 
exigée.  »  S.  Thom.,  Sentent.,  L.  3,  dist.  20,  q.  1,  a.  l. 


40  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

seulement  il  avait  résolu  de  ne  point  pardonner 
sans  satisfaction,  mais  encore  cette  satisfaction 
devait  pouvoir  agréer  entièrement  à  sa  Justice 
au  même  degré  que  la  faute  avait  oflensé  sa 
Sainteté  et  sa  Majesté  ^ 

C'est  alors  que  Dieu,  dont  la  Puissance  est 
sans  limites  et  la  Miséricorde  infinie,  résolut  de 
se  substituer  à  l'humanité  et  de  puiser  dans  son 
sein  la  satisfaction  suprême  à  laquelle  il  avait 
droit.  Dieu  le  Père  ne  pouvant  aller  personnel- 
lement au  secours  de  l'humanité,  pas  plus  que 
le  Saint-Esprit,  comme  nous  le  verrons  plus  tard 
lorsque  nous  traiterons  du  Sacerdoce,  jeta  natu- 
rellement les  yeux  sur  son  Verbe  éternellement 
engendré,  image  parfaite  de  sa  gloire,  copie  fidèle 
de  ses  infinies  perfections,  par  qui  tout  a  été  fait 
et  par  qui  il  convenait  que  tout  fût  restauré,  et 
il  en   fit  comme  une  nouvelle  humanité  réhabi- 


1  «  L'ordre  de  la  justice  exige  qu'////  châtiment  soit  infligé 
au  péché.  La  punition  du  péché  contribue  à  manifester  la  bonté 
divine  et  la  gloire  de  Dieu.  Après  avoir  obtenu  la  rémission  de 
son  péché  par  la  grâce,  et  lorsqu'il  est  rétabli  dans  l'état  de 
grâce,  l'homme  reste  tenu,  en  vertu  de  la  justice  de  Dieu,  de 
subir  une  peine  pour  le  péché  qu'il  a  commis.  »  S.  Thom., 
Contr.  Gent.,  L.  3,  c.  i58. 

Et,  dans  le  livre  suivant,  complétant  cette  pensée,  il  ajoute  : 
«  C'est  une  satisfaction  pour  celui  qu'il  a  offensé.  Et  parce  que 
les  autres  hommes  étaient  incapables  de  satisfaire  pour  eux- 
mêmes,  Jésus-Christ  l'a  fait  pour  tous,  en  souffrant  par  charité 
une  mort  volontaire.  »  Ibid.,  L.  4,  c.  55. 


DECRET    ETERNEL    DE    LA    RICDEMPTION  4I 

litée.  Il  décréta  dans  son  éternelle  Sagesse  et 
dans  sa  Charité  incoinmensurable,  que  le  Fils 
de  ses  éternelles  complaisances  descendrait  dans 
le  monde,  prendrait  les  livrées  de  l'humanité 
déchue,  s'associerait  substantiellement  la  nature 
humaine  qu'il  élèverait  ainsi  à  la  dignité  divine  '. 
Mais  devant  s'incarner  pour  réparer  l'outrage 
fait  à  Dieu  et  pour  sauver  les  hommes,  le  Verbe 
y  serait  non  seulement  dans  la  qualité  d'esclave, 
mais  encore  dans  la  condition  de  Victime'-.  C'est 
sur  lui  que  pèserait  toute  la  malédiction  divine 
encourue  par  l'humanité  -^  ;  il  serait  chargé  des 

'  «  Il  faut  observer,  dit  encore  Saint  Thomas,  que  la  valeur 
de  la  satisfaction  se  tire  de  la  dignité  de  celui  qui  satisfait, 
mais  la  dignité  du  pur  homme,  pour  être  la  compensation  de 
l'injure  faite  à  Dieu,  n'était  pas  infinie.  Il  a  donc  fallu  un  homme 
d'une  dignité  infinie  pour  que,  souffrant  un  châtiment  pour 
tous,  /'/  satisfît  convenablement  pour  les  péchés  du  monde  en- 
tier. C'est  pour  cela  que  le  Verbe  de  Dieu,  vrai  Dieu  et  fils  de 
Dieu,  prit  la  nature  humaine,  afin  de  purifier  le  genre  hu- 
main tout  entier,  en  satisfaisant  pour  ses  péchés.  »  S.  Thom., 
Op.  3,  c.  7. 

2  «  Dieu  a  fait  le  Christ  péché,  non  pour  qu'il  eût  le  péché 
en  lui,  mais  parce  qu'il  l'a  fait  victime  pour  le  péché.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  i5,  a.  1,  ad  4. 

•'  Saint  Thomas  s'exprime  ainsi  :  «  Le  péché  est  maudit, 
comme  le  dit  Saint  Augustin,  et  par  conséquent  la  mort  et  la 
mortalité  qui  en  proviennent.  La  chair  du  Christ  ayant  été 
mortelle  et  ayant  eu  la  ressemblance  d'une  chair  de  péché, 
Moïse  l'appelle  pour  ce  motif  une  chose  maudite  :  «  Celui  qui 
est  pendu  au  bois  est  maudit  de  Dieu  »  (Deut.,  xxi,  23),  comme 
Saint  Paul  lui  donne  le  nom  de  péché  en  disant  (II  Cor.,  v,  21)  : 
«  que  celui  qui  ne  connaissait  pas  le  péché  s'est  fait  péché  pour 


42  DE    JÉSUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

péchés  du  monde  et  il  devrait  les  expier  '  ;  l'excès 
d'ingratitude  de  la  part  de  l'homme  appellerait 
l'excès  d'amour  et  de  réparation  de  la  part  du 
Rédempteur-,  et  c'est  jusqu'à  l'effusion  complète 
de  son  Sang  que  la  divine  Victime  devrait  ac- 
complir sa  mission  '•. 

Dieu  le  Père  qui  voulait  à  tout  prix  sauver 
l'humanité  de  la  perte  éternelle  ne  recula  pas 
devant  cet  immense  sacrifice,  et  c'est  d'accord 
avec  les  deux  autres  Personnes  de  la  Trinité 
Sainte,  dont  les  conseils  sont  toujours  à  l'unis- 
son ',  qu'il  fut  décrété  solennelleinent  que  dans 

nous  »,  c'est-à-dire  qu'il  a  pris  la  peine  du  péché.  On  ne  doit 
donc  pas  s'étonner  qu'il  soit  dit  «  qu'il  a  été  maudit  de  Dieu  »  ; 
car  si  Dieu  n'eût  pas  haï  le  péché  et  notre  mort,  il  n'aurait  pas 
envoyé  son  Fils  pour  se  soumettre  à  la  mort  et  la  détruire. 
Confessez  donc  qu'/7  a  été  maudit  pour  nous,  celui  qui  d'après 
votre  aveu  est  mort  pour  nous.  D'où  le  même  Apôtre  dit  (Gal., 
III,  i3)  :  «  Jésus-Christ  nous  a  rachetés  de  la  malédiction  de  la 
loi,  en  se  faisant  lui-même  un  objet  de  malédiction  pour  nous.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  46,  a.  4,  ad  3. 

*  «  Il  a  porté  lui-même  nos  péchés,  lui  par  les  meurtrissures 
duquel  vous  avez  été  guéris.  »  I  Pierre,  n,  24. 

2  «  Dieu  qui  est  riche  en  miséricorde,  à  cause  de  l'amour 
extrême  dont  il  nous  a  aimés,  lorsque  nous  étions  morts  par 
nos  péchés,  nous  a  rendu  la  vie  dans  le  Christ,  par  la  grâce 
duquel  vous  avez  été  sauvés.  »  Eph.,  ii,  4,  5. 

>>  «  Sans  effusion  de  sang  il  n'y  a  pas  de  pardon.  »  Hebr., 
IX,  22. 

*  Saint  Paul  nous  dit  la  part  que  les  trois  Personnes  divines 
ont  eu  dans  le  mystère  de  la  régénération  :  «  Lorsque  la  bonté 
de  Dieu,  notre  Sauveur,  et  son  amour  pour  les  hommes  ont 
paru,  il  nous  a  sauvés,  en  vertu  de  sa  miséricorde,  par  le  bain 


DKCKKT    ETKKNEL    DE    LA    REDEMPIION  4^ 

la  suite  des  temps,  à  l'heure  de  la  création  du 
monde,  sur  l'humanité  coupable  se  lèverait  le 
Soleil  de  Justice  '  qui  la  sortirait  des  ténèbres,  et 
que  le  genre  humain  tout  entier  serait  régénéré 
dans  le  Sang  de  l'Agneau  -. 

Mais  d'après  ce  que  nous  avons  dit,  dans  le 
paragraphe  précédent,  ce  décret  en  Dieu  est 
éternel.  Il  existe  en  lui  avant  toute  création, 
comme  la  pensée  existe  dans  notre  esprit  et  la 
détermination  dans  notre  volonté,  avant  toute 
action  extérieure.  Dieu  n'a  pas  attendu  l'expé- 
rience de  la  liberté  humaine  pour  en  connaître 
les  actes  ;  ce  n'est  pas  davantage  hypothétique- 
ment  qu'il  a  décrété  l'Incarnation.  iMais  tout  en 

de  la  régénération  et  du  renouvellement  de  Y  Esprit-Saint,  qu'il 
a  répandu  sur  nous  abondamment  par  Jésus-Christ  notre  Sau- 
veur. »  TiT.,  ni,  4-6. 

Tous  les  jours,  à  la  sainte  Messe,  le  Prêtre  rappelle  ce  tou- 
chant mystère  dans  l'une  des  trois  prières  qu'il  dit  avant  la 
Communion  :  «  Seigneur  Jésus-Christ,  Fils  du  Dieu  vivant, 
qui,  par  la  volonté  du  Père  et  la  coopération  du  Saint-Esprit, 
avez  donné  par  votre  mort  la  vie  au  monde,  délivrez-moi,  par 
votre  saint  Corps  et  votre  précieux  Sang  ici  présents,  de  tous 
mes  péchés  et  de  tous  les  autres  maux.  »  Canon  de  la  Messe. 

*  «  Le  soleil  de  justice  se  lèvera  pour  vous  qui  avez  craint 
mon  nom,  et  le  salut  sera  sous  ses  ailes.  »  Mal.,  iv,  2. 

2  «  Tous  ont  péché  et  sont  justifiés  gratuitement  par  la 
rédemption  qui  est  dans  le  Christ  Jésus,  que  Dieu  a  destiné 
pour  être  la  victime  de  propitiation  par  la  foi  qu'on  aurait  en 
son  sang.  »  Rom.,  ui,  23-25. 


44  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

lui  a  été  simultané,  et  la  pensée  de  la  création, 
et  la  vue  de  la  prévarication  et  la  volonté  de  la 
Rédemption.  Eternellement  il  a  été  décidé  que 
le  Verbe  divin  prendrait  la  nature  humaine  et 
qu'il  se  constituerait  ici-bas  Hostie  et  Victime 
pour  le  péché.  Décret  absolu  qui  n'a  pas  rendu 
le  péché  nécessaire,  mais  qui  n'en  est  que  la 
conséquence  ou  mieux,  dont  le  péché  a  été  l'oc- 
casion miséricordieuse.  Une  fois  formulé  dans 
la  Sagesse  éternelle,  ce  décret  prenait  le  carac- 
tère d'une  volonté  divine  et  il  devait  nécessai- 
rement s'accomplir  dans  le  temps. 

De  sorte  qu'il  est  doublement  vrai  de  dire  que 
nous  avons  été  miséricordieusement  aimés  de 
toute  éternité  ',  et  que  l'amour  que  Dieu  nous  a 
porté,  avant  même  toute  création,  nous  valait 
l'Incarnation  future  de  son  Verbe,  sa  vie,  son 
sang  et  sa  mort.  Quels  ne  doivent  pas  être, 
dès  lors,  notre  admiration,  notre  respect,  notre 
amour  et  notre  reconnaissance  pour  ce  Mystère 
incomparable  qui  met,  pour  ainsi  dire,  le  ciel  tout 
entier  au  service  de  notre  pauvre  humanité  ^  ! 
Si  nous  ne  savions  que  tout  est  divinement  sage 
en   Dieu    et   infiniment   parfait,    nous  pourrions 

'  «  Je  t'ai  aimé  d'un  amour  éternel  ;  c'est  pourquoi  je  t'ai 
attiré  par  compassion.  »  Jer.,  xxxi,  3. 

2  «  Grâces  soient  rendues  à  Dieu  pour  son  don  ineffable.  » 
II  Cor.,  IX,  i5. 


DÉCRET    ÉTERNEL    DE    LA    RÉDEMPTION  45 

être  tentés  de  voir  un  manque  de  pondération 
dans  une  aussi  incompréhensible  miséricorde. 

En  eflFet,  de  tous  les  décrets  de  la  Divinité  il 
n'en  est  point  de  comparable  à  celui-là  ni  en 
puissance  ni  en  amour.  Dans  la  pensée  de  Dieu, 
il  n'en  est  point  non  plus  de  plus  important  et 
qui  reflète  davantage  les  perfections  divines. 
Outre  les  raisons  intrinsèques  qui  établissent 
avec  évidence  cette  adorable  vérité,  le  témoi- 
gnage en  est  dans  le  fait  de  l'épreuve  des  Anges 
au  ciel. 

Quand  les  temps  de  la  création  furent  accom- 
plis et  que  la  nature  angélique  sortit  toute  bril- 
lante des  mains  de  son  Créateur,  Dieu  apparut 
aux  Anges  dans  l'éclat  de  ses  perfections  infi- 
nies et  réclama  leurs  adorations.  Il  leur  révéla 
en  même  temps  son  dessein  d'une  autre  création, 
inférieure  à  la  leur,  mais  destinée  néanmoins  à 
une  dignité  plus  grande  par  le  fait  de  l'Union 
hypostatique  de  la  nature  humaine  avec  la  na- 
ture divine  dans  la  Personne  du  Verbe  incarné  ; 
et,  leur  présentant  par  anticipation  le  Fils  de 
Dieu  devenu  le  Fils  de  l'homme,  il  exigea  qu'ils 
Lui  rendissent  les  mêmes  honneurs  qu'à  la  Di- 
vinité. C'est  ce  qui  détermina  la  révolte  des 
anges  orgueilleux  ;  ils  se  crurent  humiliés  de  de- 
voir adorer   dans  une   nature   humaine  le  Dieu 


46  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

qui  avait  en  quelque  sorte  dédaigné  de  s'unir  à 
la  nature  angélique.  Rien  ne  fait  mieux  ressortir 
et  la  sublimité  du  Mystère  de  l'Incarnation  du 
Verbe  et  la  place  qu'il  occupe  dans  le  plan  gé- 
néral de  l'économie  divine. 

Mais  le  Mystère  de  la  Rédemption  est  insé- 
parable de  celui  de  l'Incarnation.  En  offrant  le 
Verbe  incarné  à  l'adoration  des  Anges,  Dieu  le 
leur  présenta  comme  Victime.  Il  fit  passer  sous 
leurs  yeux  ses  humiliations,  ses  souffrances,  les 
horreurs  de  sa  Passion  et  les  ignominies  de  sa 
mort  ;  ce  qui  ajouta  à  leur  suprême  répugnance 
de  devoir  adorer  un  Dieu  dans  un  tel  état  d'a- 
baissement et  presque  d'anéantissement,  et  leur 
fit  pousser  le  cri  de  la  révolte  qui  les  perdit  à 
jamais  '. 

'  Tout  accessoire  que  soit  cette  question  relativement  à  l'éten- 
due du  sujet  traité  dans  ce  volume,  nous  croyons  devoir  appor- 
ter quelques  arguments  à  l'appui  de  nos  dires.  Tout  d'abord,  le 
mystère  de  l'Incarnation  est  uni  si  étroitement  à  celui  de  la 
Très  Sainte  Trinité,  qu'il  paraît  tout  naturel  qu'il  n'ait  point  été 
ignoré  des  anges.  —  En  second  lieu,  ce  mystère  étant  le  mystère 
de  foi  par  excellence,  et  les  anges,  avant  leur  chute,  possédant 
la  vertu  de  foi,  comme  s'exprime  Saint  Thomas  :  «  Puisque 
l'ange  avant  sa  confirmation  dans  la  gloire  n'a  pas  eu  cette 
béatitude  par  laquelle  on  voit  Dieu  dans  son  essence,  il  a  été 
nécessaire,  puisqu'il  était  dans  la  grâce  de  Dieu,  qu'il  eût  la 
foi  ■>■>  (S.  Thom.,  II  II,  q.  5,  a.  1)  ;  il  leur  a  été  proposé  comme 
l'objet  suprême  de  leur  foi. 

En  troisième  lieu,  si  les  anges  ont  eu  une  connaissance  natu- 
relle du  Verbe  dès  leur  création,  comme  le  dit  le  même  saint 
Docteur  :  «  L'ange,  par  la  connaissance  naturelle,  voit  le  Verbe 


DECRET  ETERNEL  DE  LA  RÉDEMPTION         47 

Que  de  mystères  en  un  seul  !  Ce  qui  est  l'ins- 
trument du  salut  pour  l'humanité,  devient  l'oc- 
casion de  la  perte  éternelle  pour  une  grande 
partie  des  phalanges  angéliques  !  Ce  qui  fait 
l'admiration  et  l'adoration  des  uns,  détermine 
le  mépris  et  la  révolte  des  autres  !  Ce  dont  Dieu 

au  moyen  de  l'espèce  ou  image  qui  éclaire  sa  propre  nature,  et 
il  a  possédé  cette  connaissance  aussitôt  qu'il  a  été  créé  » 
(S.  Tho.m,,  I  p.,  q.  62,  a.  1,  ad  3)  ;  cette  connaissance  eût  été  par 
trop  incomplète,  s'ils  n'eussent  point  connu  le  mystère  futur  de 
l'union  hypostatique  par  laquelle,  dans  la  suite  des  temps,  le 
Verbe  incréé  devait  devenir  et  demeurer  à  jamais  le  Verbe 
incarné.  Il  n'est  point  osé  d'inteipréter  dans  ce  sens  certains 
passages  des  Epîtres  de  Saint  Paul,  par  exemple  :  «  Il  est  grand 
le  mystère  de  la  piété,  qui  a  été  manifesté  dans  la  chair,  et  qui 
a  été  vu  des  anges.  »  (I  Tim.,  m,  16)  ;  «  Que  tous  les  anges  de 
Dieu  l'adorent.  »  (Hebr.,  i,  6). 

La  raison  donnée  par  Saint  Thomas  pour  affirmer  que  les 
anges  ont  connu  le  mystère  de  l'Incarnation  dès  le  commence- 
ment de  leur  béatitude,  à  savoir  que  «  ce  mystère  est  le  prin- 
cipe général  auquel  se  rapportent  toutes  les  charges  que  les 
anges  remplissent  »,  n'exclut  pas  qu'ils  ne  l'aient  pas  connu 
auparavant  ;  d'autant  plus  que  le  texte  de  Saint  Paul  allégué 
conserve  toute  sa  valeur  dans  un  cas  comme  dans  l'autre  : 
«  Tous  les  anges  ne  sont-ils  pas  les  serviteurs  du  Christ,  étant 
envoyés  pour  exercer  leur  ministère  en  faveur  de  ceux  qui  doi- 
vent être  les  héritiers  du  salut.  »  (Hebr.,  i,  14).  Ajoutons  que 
c'est  en  tant  que  Preniier-né  de  toute  créature,  angélique  et 
humaine,  que  «  Dieu  s'est  proposé  de  réunir  toutes  choses  dans 
le  Christ,  soit  celles  qui  sont  dans  le  ciel  soit  celles  qui  sont 
sur  la  terre  »  (Eph.,  i,  9,  10)  ;  —  et  que  les  anges,  comme  les 
hommes,  sont  soumis  à  l'empire  du  Verbe  incarné  en  qui  toutes 
choses  subsistent,  suivant  ces  paroles  du  grand  Apôtre  :  «  Ren- 
dons grâces  à  Dieu  le  Père  qui  nous  a  assujettis  à  l'empire  de 
son  Fils  bien-aimé,  image  du  Dieu  invisible.  Premier-né  de 
toute  créature,  car  c'est  en  lui  que  tous  les  êtres  ont  été  créés, 


48  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

se  sert  pour  nous  prouver  son  infini  et  éternel 
amour,  se  tourne  dans  ses  mains,  pour  d'autres, 
en  un  objet  d'éternelle  réprobation  ! 

Comment  ne  pas  éclater  en  actions  de  grâces, 
en  louanges  et  en  protestations  d'amour,  en 
considérant  combien   Dieu   a  toujours  aimé  les 

soit  les  célestes,  soit  les  terrestres,  soit  les  visibles,  soit  les  in- 
visibles, les  Trônes,  les  Principautés,  les  Dominations,  les  Puis- 
sances. Toutes  choses  subsistent  en  lui.  Il  est  le  /trincipe  et  en 
toutes  choses  il  tient  la  primauté.  »  (Col.,  i,  12-18). 

Tout  ce  que  nous  avons  dit  jusqu'ici  serait  incomplet,  si  à  la 
notion  de  l'Incarnation  nous  n'ajoutions  celle  de  la  Rédemption. 
Le  Verbe  incarné,  c'est  le  Verbe  rédempteur  ;  le  Christ  sauveur, 
c'est  le  Christ  victime.  Les  anges  n'eussent  point  eu  une  con- 
naissance exacte  de  l'Incarnation,  s'ils  n'eussent  connu  en  même 
temps  le  caractère  essentiel  de  ce  mystère  qui  est  l'immolation 
sanglante  de  la  Victime  pour  le  salut  du  monde.  A  tous  les  anges 
sans  exception,  les  mérites  du  sang  rédempteur  ont  été  offerts 
pour  les  conduire  à  la  victoire  ;  et  c'est  en  vue  des  grâces  fu- 
tures, fruit  du  Sacrifice  du  Calvaire,  que  les  anges  fidèles  ont 
été  confirmés  dans  la  béatitude,  suivant  ces  paroles  de  Saint 
Paul  :  «  11  lui  a  plu  de  réconcilier  par  lui  toutes  choses  avec 
lai-même  :  soit  celles  qui  sont  sur  la  terre,  soit  celles  qui  sont 
dans  le  ciel,  en  établissant  la  paix  par  le  sang  de  sa  croix.  » 
(Col.,  I,  20). 

Un  dernier  argument,  de  raison  plus  encore  que  de  conve- 
nance, en  faveur  de  notre  opinion  :  c'est  la  place  qu'occupe  dans 
la  céleste  Jérusalem  le  Verbe  incarné,  le  Christ  vainqueur,  le 
Rédempteur  glorieux,  la  Victime  sans  tache,  l'Agneau  toujours 
immolé,  devenu  à  jamais  le  centre  et  la  raison  des  louanges 
éternelles  et  des  adorations  sans  fin  des  anges  et  des  saints. 
Comment  admettre  que  les  esprits  célestes  demeurés  fidèles 
eussent  ignoré,  au  moment  de  la  grande  épreuve  qui  devait  dé- 
cider de  leur  sort  éternel,  le  mystère  auquel  ils  devraient  leur 
béatitude  et  le  Christ  rédempteur  dont  ils  étaient  destinés  à 
entourer  le  trône  dans  les  siècles  des  siècles  ? 


DÉCRET    ÉTERNEL    DE    LA    REDEMPTION  49 

hommes,  surtout  lorsqu'il  savait  que  les  hommes 
ne  cesseraient  jamais  de  l'offenser  ? 

Unissons  nos  voix  à  celles  des  anges  fidèles 
et  acclamons  avec  amour  le  Dieu  trois  fois  saint 
qui  nous  a  aimés  jusqu'à  nous  donner  son  Fils 
unique. 

III.  —  Miséricorde  de  Dieu  dans  le  décret 
de  rincarnatiot^  et  de  la  Rédeinptict> 

Dieu  est  essentiellement  charité  ',  et  tout  ce 
qu'il  crée  il  le  crée  par  pure  bonté  et  pour  com- 
muniquer quelque  chose  de  lui-même  aux  êtres 
auxquels  il  donne  l'existence-.  Il  se  comnmnique 
dans  la  mesure  de  la  perfection  des  êtres  et  des 
rapports  qu'il  établit  avec  eux.  Quoique  tout  soit 
admirable  dans  les  œuvres  de  Dieu,  considérées 
chacune  dans  leur  essence  propre,  il  faut  ad- 
mettre néanmoins  que  leur  perfection  est  rela- 
tive et  qu'il  y  en  a  qui  reflètent  davantage  que 
d'autres  les  perfections  et  les  attributs  de  Dieu. 

'  «  Dieu  est  charité.  »  I  Jean,  iv,  i6. 

-  «  La  bonté  divine  doit  être  la  fin  de  tout.  En  effet,  la  der- 
nière fin  des  choses  faites  par  la  volonté  d'un  agent  est  ce  que 
cet  agent  a  voulu  d'abord  et  par  soi  et  en  vertu  de  quoi  il  fait 
tout  ce  qu'il  fait.  Or,  le  premier  objet  de  volition  de  la  volonté 
divine  est  la  bonté  même.  Il  faut  donc  que  la  dernière  fin  des 
choses  créées  soit  la  bonté  divine.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  lot. 


50        DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

Les  cieux  racontent  la  gloire  de  Dieu  '  et  la 
terre  est  pleine  de  sa  magnificence  '  ;  chaque  être 
chante  à  sa  manière  la  gloire  et  la  louange  du 
Créateur  et,  à  ce  point  de  vue,  le  brin  d'herbe 
et  le  grain  de  sable  magnifient  autant  le  Sei- 
gneur que  les  cèdres  du  Liban  et  les  astres  du 
firmament. 

Mais  dans  ce  concert  universel  de  la  création, 
il  est  une  voix  plus  écoutée  que  les  autres,  il  est 
une  louange  plus  noble  et  plus  agréable  à  Dieu  : 
c'est  celle  qui  monte  du  cœur  de  l'homme.  Au 
milieu  de  cette  multitude  de  merveilles  créées 
qui  toutes  parlent  de  la  puissance,  de  la  perfec- 
tion et  de  la  bonté  de  Dieu,  l'homme  apparaît 
comme  une  beauté  sans  égale,  comme  un  rayon 
éclatant  émanant  plus  directement  de  l'éternelle 
lumière,  comme  un  chef-d'œuvre  dans  lequel  le 
Créateur  a  réuni  les  perfections  de  tous  les  autres 
êtres  et  auquel  il  a  imprimé  plus  visiblement  le 
cachet  de  la  Divinité. 

Si  toutes  les  autres  créations  sont  surtout  l'effet 
de  la  puissance  de  Dieu,  la  création  de  l'homme 
est  particulièrement  l'effet  de  son  amour.  Lorsque 
le  Créateur  l'appela  à  la  vie,  non  seulement  il  en 
fit  le  roi  de  la  création  et  le  représentant  officiel 
de  son  autorité,  mais  il  le  marqua  du  sceau  de  sa 

1  Ps.  XVIII,  2.  —  *  Is.,  VI,  3. 


DECRET    ETERNEL    DE    LA    REDEMPTION  31 

prédilection  et  de  son  amour,  et  il  porta  la  bien- 
veillance et  la  bonté  jusqu'à  reproduire  en  lui 
une  image  sensible  de  ses  perfections  divines  et 
une  similitude  de  son  essence  incréée.  Fait  pour 
connaître  Dieu,  pour  l'aimer  et  pour  le  servir, 
l'homme  fut  ainsi  chargé  de  rendre  au  Créateur, 
au  nom  de  la  création  tout  entière,  des  hom- 
mages et  des  devoirs  que  les  êtres  sans  raison 
ne  peuvent  lui  oflrir.  Il  devint  par  là  comme  le 
centre  de  la  création,  et  toutes  les  autres  voix  se 
seraient  tues,  que  celle  de  l'homme  honorant  et 
adorant  son  Dieu  eût  suffi  à  glorifier  le  Seigneur. 

Dieu  ne  se  contenta  pas  de  favoriser  l'homme 
de  ses  dons,  il  voulut  avoir  avec  lui  des  rapports 
intimes.  Il  lui  révéla  ses  perfections  et  lui  dé- 
couvrit son  éternelle  charité;  il  lui  dicta  des  lois 
et  lui  fit  goûter  la  joie  immense  qu'il  y  a  à  les 
observer  ;  il  le  rendit  participant  des  flots  de 
lumière,  de  vérité,  de  paix  et  de  félicité  qui 
inondent  la  Divinité.  Bien  plus,  il  établit  sa  de- 
meure dans  son  âme  et  il  en  fit  comme  son 
royaume  terrestre  d'innocence  et  de  sainteté. 

L'homme  trouva  son  bonheur  essentiel  dans 
l'amour  de  son  Créateur  et  dans  la  fidélité  à  ses 
commandements,  jusqu'au  jour  où  l'effroyable 
effondrement  de  la  désobéissance  vint  renver- 
ser toute  l'œuvre  divine.  Quelle  déception  pour 
Dieu,   s'il    nous   est   permis   de   parler  ainsi,    et 


32  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

quelle  amertume  après  tant  de  bontés  !  La  créa- 
tion entière  fut  comme  bouleversée  par  la  faute 
d'Adam,  l'oeuvre  du  Créateur  parut  manquer  de 
fondement  et  s'écrouler,  l'idéal  que  Dieu  s'était 
formé  sembla  s'évanouir  et  disparaître  à  jamais. 
Un  voile  de  tristesse  couvrit  le  monde  et  d'é- 
paisses ténèbres  obscurcirent  le  ciel  vers  lequel 
l'homme  n'osait  plus  lever  les  yeux.  Les  rapports 
d'amitié  entre  Dieu  et  l'homme  étaient  rompus 
et  le  tonnerre  de  la  colère  divine  grondait  dans 
les  nues. 

Ou'allait-il  se  passer  ?  Dieu  anéantirait-il  son 
œuvre  et  briserait-il  l'homme  coupable  comme 
un  vase  de  terre  ?  Lui  refuserait-il  son  pardon 
et  l'abandonnerait-il  à  son  triste  sort,  le  chassant 
pour  toujours  de  devant  sa  face  et  le  condamnant 
à  une  expiation  éternelle? 

La  Majesté  divine  semblait  réclamer  une  pa- 
reille punition.  L'outrage  était  si  direct  et  si  ré- 
fléchi !  L'homme  connaissait  la  grandeur  et  la 
souveraineté  de  Dieu  ;  il  savait  qu'il  est  le  prin- 
cipe absolu  de  toutes  choses,  que  ses  droits  sont 
éternels  et  imprescriptibles,  que  tout  honneur, 
toute  louange,  toute  adoration  et  toute  gloire  lui 
sont  dûs  au  ciel  et  sur  la  terre,  et  qu'on  ne  peut 
impunément  manquer  aux  devoirs  essentiels  que 
toute   créature   est  tenue  de   lui    rendre.  Après 


DÉCRET    ÉTERNEL    DE    LA    RÉDEMPTION  53 

un  semblable  outrage,  ne  convenait-il  pas  à  la 
dignité  de  Dieu  de  châtier  irrévocablement  le 
coupable  ? 

La  Puissance  divine,  de  son  côté,  voyait  son 
œuvre  la  plus  belle  détruite  par  l'inlidélité  de 
l'homme.  Elle  avait  rassemblé  dans  cet  être  pri- 
vilégié les  beautés  disséminées  dans  le  reste  de 
la  création  et  elle  y  avait  déposé  des  dons  qui 
étaient  comme  un  rayonnement  des  perfections 
de  Dieu.  Son  œuvre,  tout  à  coup  défigurée  par 
le  péché,  faisait  de  l'homme  un  être  méprisant 
tous  les  dons  qu'il  avait  reçus,  méconnaissant 
sa  propre  grandeur  et  détruisant  pour  jamais  sa 
beauté  primitive.  La  Puissance  divine  ne  devait- 
elle  pas,  dès  lors,  s'exercer  de  nouveau  sur 
l'œuvre  de  ses  mains  pour,  cette  fois,  la  réduire 
en  une  perpétuelle  et  douloureuse  servitude? 

La  Sainteté  divine,  à  son  tour,  profondément 
humiliée  par  une  aussi  grande  infidélité,  exigeait 
une  terrible  condamnation.  L'homme  était  le 
seul  être  de  la  création  dans  lequel  elle  avait 
établi  sa  demeure  ;  seul  à  n'être  pas  inconscient, 
il  connaissait  la  Sainteté  infinie  de  Celui  qui 
lui  avait  donné  l'existence,  il  portait  en  lui  son 
image,  il  participait,  par  son  innocence,  aux 
vertus  du  Très-Haut,  et  sa  pureté  en  faisait  un 
temple  où  le  Seigneur  aimait  à  demeurer.  Pou- 
vait-on   méconnaître   tant  de   bienfaits   et   abu- 


J4  Oli    JlisUS    DANS    SON    KTAT    DE    VICTIME 

ser  de  tant  de  grâces,  sans  en  être  puni  pour 
toujours? 

Mais  ce  qui,  en  Dieu,  réclamait  plus  impérieu- 
sement le  châtiment,  c'était  la  Justice  qui  se 
dressait  avec  indignation  devant  l'ottense  incon- 
cevable de  l'homme  prévaricateur.  Il  avait  été 
prévenu,  il  connaissait  le  précepte  formel  et  il 
en  avait  mesuré  toute  la  gravité,  il  savait  quelles 
seraient  les  conséquences  de  son  obéissance  ou 
de  sa  désobéissance.  Si,  après  cela,  il  péchait, 
il  assumait  toute  la  responsabilité  de  sa  faute  et 
il  se  condamnait  lui-même  au  châtiment.  La 
Justice  divine  ne  se  devait-elle  pas  à  elle-même 
de  ne  point  se  laisser  toucher  par  aucune  con- 
sidération et  d'exiger  une  condamnation  sans 
rémission  ? 

A  ces  revendications  justifiées  de  la  Justice, 
la  Sagesse  divine  apportait  son  trop  éloquent 
appui.  Il  y  avait  eu  un  antécédent  :  les  anges, 
au  ciel,  avaient  aussi,  un  jour,  transgressé  les 
ordres  de  Dieu  et  ils  avaient  été  punis  inexora- 
blement ;  des  hauteurs  de  l'Eden  et  sur  le  point 
de  jouir  de  la  vision  béatifique,  ils  avaient  été 
plongés  dans  les  abîmes  de  l'enfer.  Pourquoi 
traiter  l'homme  autrement  que  l'ange,  et  ne  pas 
l'associer  à  la  damnation  éternelle  de  ce  dernier, 
puisque  l'un  comme  l'autre  ils  ont  refusé  d'obéir 
et  ont  mérité  le  même  châtiment  ? 


DKCRET    KTERNEL    DE    LA    RÉDEMPTION  55 

Quelle  coalition  terrible  et  puissante  contre 
l'homme  pécheur  !  Comment  vraiment  pourra- 
t-il  échapper  à  la  condamnation  qu'il  a  si  juste- 
ment méritée  et  que  tout  en  Dieu  semble  devoir 
lui  infliger  ?  Il  ne  restait  plus  qu'une  espérance, 
et  cette  espérance  sortira  victorieuse  du  conflit. 

La  Miséricorde  intervint  alors  et,  sans  porter 
préjudice  aux  droits  des  autres  perfections  di- 
vines, s'interposa  entre  elles  et  le  coupable.  Fai- 
sant appel  à  tout  ce  qu'il  y  a  de  bonté,  de  charité 
et  de  tendresse  en  Dieu,  elle  plaida  la  commisé- 
ration et  le  pardon. 

La  Majesté  outragée  pourrait  recevoir  une  juste 
réparation*  ;  la  Puissance  humiliée  pourrait  voir 
son  oeuvre  réhabilitée  -  ;  la  Sainteté  souillée  se- 
rait rétablie^  ;  la  Justice  off^ensée  serait  apaisée  *  ; 

-  «  Autant  sa  majesté  est  élevée,  autant  est  grande  sa  misé- 
ricorde. »  EccLi.,  n,  23. 

2  «  La  toute-puissance  de  Dieu  se  manifeste  surtout  en  par- 
donnant et  en  exerçant  sa  miséricorde,  parce  que  Dieu  montre 
par  là  sa  souveraine  puissance  en  remettant  librement  les  pé- 
chés. Par  sa  miséricorde  et  son  pardon,  Dieu  met  les  hommes 
en  participation  du  bien  infini,  qui  est  \effet  le  plus  élevé  de 
sa  puissance.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  25,  a.  3,  ad  3. 

3  «  Toute  la  plénitude  de  la  divinité  habite  corporellement 
en  lui...  Il  a  plu  à  Dieu  de  réconcilier  par  lui  toutes  choses 
avec  lui-même.  »  Col.,  n,  9  ;  i,  20. 

■^  «  Toute  œuvre  de  justice  divine,  selon  Saint  Thomas,  pré- 
suppose toujours  une  œuvre  de  miséricorde  et  se  fonde  sur 
elle  »  (I  p.,  q.  21,  a.  4).  11  montre  ailleurs  que  la  miséricorde 
l'emporte  sur  la  justice,  lorsqu'il  dit  :  «  En  vertu  de  sa  bonté 


56  DE    JÉSUS    DANS    SON    KTAT    DK    VICTIME 

et  la  Sagesse  elle-même  trouverait  dans  son  sein 
une  satisfaction  due  à  la  Divinité  '. 

Continuant  son  plaidoyer,  la  Miséricorde  se 
demandait  qu'est-ce  qui  pourrait  bien  empêcher 
Dieu  d'aiiuer  les  hommes  plus  que  les  anges. 
N'était-il  pas  libre  de  prodiguer  ses  dons  à  qui 
il  lui  plaît  ^  ?  Il  n'avait  agi  par  aucune  influence, 
autre  que  son  cœur,  pour  créer  l'homme  ;  pour- 
quoi tiendrait-il  compte  d'une  considération 
quelconque  pour  lui  pardonner  et  le  sauver  ? 
L'offense  était  grande  sans  doute,  mais  la  Misé- 
ricorde n'en  serait  que  plus  éclatante  ;  il  y  aurait 
plus  de  condescendance  et  plus  d'amour  à  par- 
donner un  coupable  qui  ne  le  méritait  à  aucun 
titre;  la  bonté,  la  magnanimité  et  la  sublimité 
des  perfections  divines  apparaîtraient  toutes  lu- 
mineuses dans  cette  réhabilitation  de  l'humanité 
qui  pourrait  ainsi  rendre  à  Dieu  la  gloire  pour 
laquelle  elle  avait  été  créée  ^. 

infinie,  la  miséricorde  et  le  pardon  sont  plus  propres  à  Dieu 
que  le  châtiment  ;  car  la  miséricorde  et  le  pardon  lui  convien- 
nent en  eux-mêmes,  tandis  qu'il  ne  nous  punit  qu'en  raison  de 
nos  péchés.  »  S.  Thom.,  II  II,  q.  21,  a.  2. 

*  «  C'est  dans  le  Christ  que  nous  avons  la  rédemption  par 
son  sang,  la  rémission  des  péchés,  selon  les  richesses  de  sa 
grâce,  qui  a  surabondé  en  nous,  en  toute  sagesse.  »  Eph.,  i,  7,  8. 

-  «  Il  fait  miséricorde  à  qui  il  veut.  »  Rom.,  ix,  18. 

3  Quoiqu'il  ne  faille  pas  trop  scruter  les  secrets  de  la  Sagesse 
et  de  la  Miséricorde  de  Dieu  —  lequel  est  libre  en  toutes  ses 
actions  d'une  liberté  essentielle  et  éternelle,  dont  la  conception 


DÉCRET    ÉTERNEL    DE    LA    REDEMPTIOiN  5"/ 

Admirable  harmonie  des  perfections  infinies 
en  Dieu,  elles  vont  toutes  concourir  à  l'emploi 
du  moyen  suggéré  par  la  Miséricorde  pour  sau- 
ver les  hommes.  Comme  tout  doit  être  infini  et 
parfait  dans  la  satisfaction  à  oflFrir  à  Dieu  pour 
en  obtenir  son  pardon  plénier,  c'est  la  Divinité 
elle-même  qui  devra  faire  tous  les  frais  de  la  ré- 
demption du  genre  humain.  Le  Sauveur  sera  une 
des  t»-^is  Personnes  de  la  Très  Sainte  Trinité  '. 


échappe  à  nos  investigations  —  il  n'est  pas  sans  intérêt  de  no- 
ter ici  l'explication  que  donne  l'Ange  de  l'Ecole  de  la  perte  irré- 
médiable des  mauvais  anges  aussitôt  après  leur  chute.  «  Le 
péché,  dit-il,  étant  pour  l'ange  ce  que  la  mort  est  pour  les  hom- 
mes, les  bons  anges  ont  été  confirmés  dans  le  bien  aussitôt 
qu'ils  ont  adhéré  à  la  justice  divine,  et  les  mauvais  anges  sont 
restés  obstinément  fixés  dans  le  mal.  La  perception  de  l'ange 
diffère  de  la  perception  de  l'homme,  en  ce  que  l'ange  perçoit 
sans  se  mouvoir  par  le  moyen  de  son  entendement,  comme 
nous  percevons  les  premiers  principes  qui  sont  dans  notre  es- 
prit ;  tandis  que  dans  l'homme  c'est  la  raison  qui  perçoit  discur- 
sivement  en  allant  d'une  chose  à  une  autre.  C'est  ce  qui  fait  que 
sa  volonté  est  mobile,  tandis  que  la  volonté  de  l'ange  est  fixe 
et  immobile  dans  sa  détermination.  Une  fois  sa  résolution 
arrêtée,  //  devient  immuable.  Pour  cette  raison  on  a  coutume 
de  dire  que  l'homme  peut  faire  usage  de  son  libre  arbitre  pour 
le  bien  ou  pour  le  mal,  avant  qu'il  ait  fait  son  choix  comme 
après  ;  mais  que  le  libre  arbitre  de  l'ange  n'a  cette  flexibilité 
qu'avant  sa  détermination,  et  qu'il  ne  l'a  plus  ensuite.  H'oii, 
les  mauvais  anges,  en  péchant,  sont  tombés  pour  jamais  dans 
le  mai.  »  S.  Thom.,  I  p.,  q.  64,  a.  2. 

'  Dans  le  deuxième  volume  de  cet  ouvrage  nous  avons  indi- 
qué quelques-uns  des  motifs  pour  lesquels  c'est  la  deuxième 
Personne  de  la  Très  Sainte  Trinité  qui  s'est  incarnée.  —  Voir 
Chapitre  I,  art.  6,  p.  102  et  io3. 


58  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Il  quittera  le  sein  de  Dieu  et  s'unira  à  la  nature 
humaine  '  ;  mais  portant  en  lui-même  le  carac- 
tère des  pécheurs  qu'il  aura  mission  de  sauver, 
il  apparaîtra  comme  une  véritable  victime  et  il 
sera  voué  à  l'immolation  -. 

Œuvre  de  majesté  divine,  de  puissance  su- 
prême, de  sainteté  infinie,  de  justice  adorable 
et  de  sagesse  éternelle,  l'Incarnation  du  Verbe 
et  la  Rédemption  sont  le  triomphe  sublime  de  la 
Miséricorde  influençant,  en  quelque  sorte,  l'Etre 
divin  tout  entier,  afin  de  l'incliner  au  pardon  de 
l'humanité  et  d'associer  toutes  ses  perfections 
infinies  dans  l'accomplissement  du  grand  et  inef- 
fable Mvstère  de  l'éternelle  Charité  ^. 


*  «  En  toutes  choses  il  a  dû  être  rendu  semblable  à  ses  frères, 
pour  devenir  auprès  de  Dieu  pontife  miséricordieux  et  fidèle, 
pour  expier  les  péchés  du  peuple.  »  Hebr.,  ii,  17. 

^  «  Il  a  efifacé  l'acte  qui  s'élevait  contre  nous  par  ses  décrets, 
qui  nous  était  contraire,  et  il  l'a  mis  de  côté,  en  le  clouant  à  la 
croix.  »  Col.,  n,  14. 

3  Saint  Thomas,  à  la  suite  de  Saint  Jean  Damascène,  dit  : 
«  Le  mystère  de  l'Incarnation  montre  tout  à  la  fois  la  bonté,  la 
sagesse,  la  justice  ou  la  vertu  de  Dieu.  Sa  bonté,  parce  qu'il  n'a 
pas  dédaigné  la  faiblesse  de  sa  propre  créature  ;  sa  justice, 
parce  qu'après  la  défaite  de  l'homme,  il  n'a  pas  voulu  laisser 
vaincre  le  tyran  par  un  autre  que  par  l'homme  lui-même,  et 
qu'il  ne  l'a  pas  délivré  de  la  mort  par  la  violence  ;  sa  sagesse, 
parce  qu'il  a  trouvé  le  moyen  le  plus  convenable  d'acquitter 
une  dette  du  plus  grand  prix  ;  sa  puissance  ou  sa  vertu  infinie, 
parce  qu'il  n'y  a  rien  de  plus  grand  qu'un  Dieu  fait  homme.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  1,  a.  1. 


DÉCRET    lÎTEKNEI,    DE    LA    REDEMITION  ^9 

Nous  verrons  plus  loin  tout  ce  qu'il  y  a  d'amour 
dans  ce  don  incomparable  du  Fils  de  Dieu  tait  à 
la  terre,  mais  nous  en  savons  déjà  assez  pour 
confesser  que  nous  avons  été  aimés  d'une  ma- 
nière mystérieuse  et  unique  par  ce  Dieu  si  bon  et 
si  miséricordieux',  que  nous  avons  pourtant  si 
mal  servi  et  tant  de  fois  ofténsé.  En  toute  vérité, 
il  nous  est  impossible  de  comprendre  pourquoi 
Dieu  s'est  montré  si  condescendant  et  si  libéral 
à  notre  égard.  Nous  n'avons  eu  d'autre  droit  à 
sortir  du  néant  que  sa  volonté  adorable  ;  après 
l'avoir  offensé,  nous  méritions  un  sévère  et  éter- 
nel châtiment  ;  rien  ne  l'obligeait  à  nous  par- 
donner, pas  même  une  simple  raison  de  conve- 
nance ;  mais  surtout,  voulant  user  envers  nous 
de  miséricorde,  il  le  pouvait  faire  de  mille  autres 
manières,  sans  aller  jusqu'à  ces  excès  divins 
d'amour  et  de  bonté,  qui  le  poussèrent  à  nous 
livrer  son  propre  Fils  et  à  en  faire  la  Victime 
pour  nos  péchés  ^. 


'  «  Dieu  a  tant  aimé  le  inonde  qu'il  a  donné  son  Fils  unique, 
afin  que  tout  homme  qui  croit  en  lui  ne  périsse  point,  mais  qu'il 
ait  la  vie  éternelle.  »  Jean,  ni,  16. 

«  Dieu  qui  est  riche  eu  miséricorde  à  cause  de  Yamour  ex- 
trême dont  il  nous  a  aimés,  lorsque  nous  étions  morts  par  nos 
péchés,  nous  a  rendu  la  vie  dans  le  Christ.  »  Eph.,  11,  4,  5. 

-  Quand  l'Apôtre  dit  :  «  Dieu  n'a  pas  épargné  son  propre 
Fils,  mais  il  l'a  livré  pour  nous  tous  »  (Rom.,  vni,  32),  il  ne  fait 
que  compléter   la   pensée  de  la  note  précédente.  En  effet,  c'est 


6o  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Ici,  nous  perdons  le  sens  des  choses,  nous 
nous  trouvons  en  face  d'un  mystère  impéné- 
trable ',  nous  sommes  forcés  de  nous  écrier  com- 
bien le  Seigneur  est  grand  *^,  que  lui  seul  fait  de 
grandes  choses  \  que  la  terre  est  pleine  de  sa 
Miséricorde  '  et  qu'éternellement  nous  en  chan- 
terons les  grandeurs  et  les  gloires  :  rr  Misericor- 
dias  Domini  in  asternum  cantabo  •.  » 


Xantour  qui  a  inspiré  le  Père  de  nous  donner  son  Fils  et  il  ne 
nous  l'a  donné  que  pour  le  sacrifier  et  permettre  en  même 
temps  au  Fils  de  pousser  la  charité  jusqu'à  s'immoler  lui- 
même.  Saint  Thomas  développe  cette  pensée,  quand  il  dit  que 
«  Dieu  le  Père  a  livré  le  Christ  à  la  passion  sous  trois  rapports  : 
jo  Selon  que  par  sa  volonté  éternelle  il  a  ^réordonné  la  pas- 
sion du  Christ  pour  la  délivrance  du  genre  humain,  d'après  ces 
paroles  du  prophète  (Is.,  Liir,  6)  :  «  Dieu  a  placé  sur  lui  l'iniquité 
de  nous  tous  ».  2»  Selon  qu'il  lui  a  inspiré  la  volonté  de  souffrir 
pour  nous,  en  mettant  en  lui  la  charité  ;  c'est  pourquoi  le  pro- 
phète ajoute  :  «  Il  a  été  offert,  parce  qu'il  l'a  voulu  ».  3"  En  ne  le 
protégeant  pas  contre  les  souffrances,  mais  en  l'exposant  à  ses 
persécuteurs.  D'où  il  est  dit  (Matth.,  xxvii,  46)  que  le  Christ 
étant  en  croix  s'écria  :  «  Mon  Dieu,  mon  Dieu,  pourquoi  m'avez- 
vous  abandonné  ?  »  ce  qui  signifie  qu'il  l'avait  exposé  à  la  puis- 
sance de  ses  persécuteurs.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  47,  a.  3. 

*  «  O  profondeur  des  richesses  de  la  sagesse  et  de  la  science 
de  Dieu  !  Que  ses  jugements  sont  incompréhensibles,  et  ses 
voies  impénétrables  !  »  Rom.,  xi,  i?t. 

-  «  Le  Seigneur  est  grand  et  sa  sagesse  n'a  point  de  bornes.  » 

Ps.  CXLVI,   5. 

3  «  Lui  seul  fait  de  grands  prodiges,  car  sa  miséricorde  est 
éternelle.  »  Ps.  cxxxv,  4. 

^  Ps.  XXXII,  5  ;  cxviii,  64. 

s  Ps.  LXXXVIII,  2. 


DÉCRET    ÉTERNEL    DE    LA    RÉDEMPTION  6l 

IV.  —  Epuisement  de  la  Puissance 

et  de  la  Bonté  de  Dieu, 

dans  le  Mystère  de  l'Incarnatiop 

et  de  la  Rédemption 

Nous  employons  une  expression  qui  peut  pa- 
raître un  peu  osée,  en  disant  que,  dans  ce  Mys- 
tère, Dieu  a  pour  ainsi  dire  épuisé  sa  Puissance 
et  sa  Bonté  ;  cependant  cette  expression,  qui 
rend  bien  notre  pensée,  est  amplement  justifiée, 
et  nous  allons  l'expliquer.  Nous  ne  pouvons 
naturellement  vouloir  dire  qu'il  peut  y  avoir 
des  limites  imposées  à  la  Puissance  comme  à 
la  Bonté  divines,  en  ce  sens  que  la  source  de 
ces  deux  perfections  puisse  être  jamais  tarie,  ou 
que  dans  l'ordre  de  la  nature  et  de  la  grâce  il 
y  ait  des  limites  qu'elles  ne  puissent  franchir  ; 
mais  quand  il  s'agit  de  Mystères  aussi  élevés  qui 
prennent  naissance  dans  l'essence  divine,  il  y  a 
de  ces  sublimités  ineffables  qui  ne  peuvent  être 
dépassées.  C'est  ainsi  que  dans  la  Très  Sainte 
Trinité,  le  principe  du  Père,  la  génération  du 
Verbe  et  la  procession  du  Saint-Esprit  sont  des 
mystères  éternels  qui  ne  peuvent  être  ni  plus 
élevés  ni  plus  parfaits.  Bien  plus,  ces  opérations 
substantielles  de  l'essence  divine  sont  tellement 


62  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

éternelles  et  nécessaires,  qu'elles  ne  peuvent  pas 
ne  pas  être,  et  en  ce  sens  elles  atteignent  une 
limite  qui  est  l'eft'et  de  leur  perfection  infînie. 
Quelque  chose  d'approchant  se  produit  dans  le 
Mystère  de  l'Incarnation  du  Verbe. 

Le  Verbe,  en  efFet,  est  l'image  adéquate  et 
parfaite  du  Père  ;  il  n'est  rien  de  plus,  mais  il 
est  tout  ce  qu'est  le  Père.  C'est  en  se  contem- 
plant en  lui-même,  dans  la  perfection  suprême 
de  son  Etre  divin,  que  le  Père  engendre  son 
Fils,  qui  est  cette  connaissance  parfaite  de  son 
essence  ^  De  même  que  Dieu  ne  peut  pas  ne  pas 
être,  il  ne  peut  pas  davantage  ne  pas  se  con- 
naître ;  et  se  connaissant,  il  doit  nécessairement 
se  connaître  parfaitement  dans  toutes  ses  perfec- 
tions infinies.  Il  n'y  a  rien  au-delà,  et  quand  le 
Père,  dans  les  clartés  éblouissantes  de  cette  con- 
templation de  son  Etre,  engendre  son  Fils,  sa 
puissance  d'intelligence  et  de  génération  divines 
atteint  les  limites  de  l'infini  ^.  Son  Verbe  devient 

'  «  En  Dieu,  le  comprendre  est  la  substance  même  de  son 
entendement.  En  conséquence,  le  Verbe  qui  en  procède  est  de 
même  nature  et  il  est  substantiel  comme  le  principe  qui  le  pro- 
duit. »  S.  Tho.m.,  I  p.,  q.  27,  a.  2,  ad  2. 

"^  C'est  ce  qui  fait  dire  à  Saint  Thomas  :  «  Il  ne  peut  y  avoir 
en  Dieu  qu'M/;e  seule  procession  dans  l'intelligence,  parce  que 
son  acte  de  connaître  est  un,  simple  et  parfait,  puisqu'en  se 
connaissant  lui-même  il  connaît  tous  les  êtres.  Et  ainsi  une  seule 
procession  du  Verbe  est  possible  en  Dieu.  »  S.  Thom.,  Contr, 
Gent.,  L.  4,  c.  26, 


DÉCRET    ÉTERNEL    DE    LA    RÉDEMPTION  63 

le  terme  de  sa  toute-puissance  ;  terme  égal  au 
principe  d'où  il  émane,  toute-puissance  finale 
parce  qu'elle  est  la  toute-puissance  absolue. 

Or,  de  même  que  Dieu  ne  peut  produire  rien 
de  plus  parfait  que  son  Verbe,  il  ne  peut  non 
plus  nous  donner  rien  de  plus  grand,  de  plus 
saint,  de  plus  divin  que  son  Fils.  S'il  s'agissait 
de  multiplier  ses  grâces,  il  le  pourrait  faire  à 
l'infini,  la  source  n'en  pouvant  jamais  être  tarie. 
Egalement,  s'il  était  question  de  trouver  un 
sauveur  parmi  les  créatures  angéliques  ou  hu- 
maines, il  pourrait  indéfiniment  en  faire  surgir 
de  plus  parfaits,  sans  épuiser  jamais  sa  puis- 
sance d'en  produire  de  nouveaux.  Mais  en  don- 
nant son  propre  Fils  et  en  l'offrant  à  l'humanité 
pour  la  racheter,  il  atteint  les  dernières  limites 
de  sa  toute-puissance,  au  point  qu'il  ne  peut  faire 
davantage.  Il  n'y  a  qu'un  Verbe  divin,  qu'un  Fils 
de  Dieu  éternellement  engendré,  qu'une  image 
substantielle  du  Père,  qu'une  seconde  Personne 
de  la  Très  Sainte  Trinité  :  et  c'est  Celui  que  Dieu 
nous  livre  et  qu'il  sacrifie  pour  nous  sauver!  Son 
Fils  adorable  est  à  nous  comme  il  est  à  lui,  il  en 
fait  notre  Victime  et  nous  pouvons  en  disposer  ; 
sa  puissance  infinie  a  opéré  cette  merveille,  que 
la  créature  soit  maîtresse  de  son  Créateur. 

Si  le  Verbe  de  Dieu  est  le  terme  de  la  toute- 


64  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

puissance  divine,  il  l'est  aussi  de  son  amour. 
Pour  les  mêmes  raisons  pour  lesquelles  le  Père 
se  voit  parfaitement  en  son  Fils,  il  s'aime  infi- 
niment en  lui,  l'amour  étajit  aussi  nécessaire  en 
Dieu  que  la  connaissance.  Le  Verbe  devient 
ainsi  l'objet  des  éternelles  complaisances  du 
Père,  en  même  temps  que  le  \'erbe,  égal  en 
toutes  choses  au  Père,  aime  en  soi-même  le 
Père  qui  est  son  principe  ;  amour  mutuel,  d'où 
procède  le  Saint-Esprit.  Cet  amour  néanmoins, 
selon  notre  manière  de  concevoir  les  choses,  et 
quoique  tout  soit  éternel  et  simultané  en  Dieu, 
prend  naissance  d'abord  dans  la  Personne  du 
Verbe,  puisque  c'est  en  se  contemplant  que  le 
Père  engendre  son  Fils  et  qu'il  s'aime  en  lui.  Le 
Père  est  pour  ainsi  dire  le  principe  de  l'amour 
et  le  Fils  en  est  comme  le  réceptacle. 

Quand  Dieu  envoie  son  Verbe  à  l'humanité 
pour  la  sauver,  il  lui  donne  la  source  même  de 
l'amour  éternel  ;  il  épuise  sa  Bonté,  car  non 
seulement  il  ne  peut  être  plus  miséricordieux  et 
plus  aimant,  inais  encore,  tout  en  possédant  des 
trésors  infinis  de  puissance  et  de  bonté,  il  ne 
peut  donner  rien  de  plus.  Et  c'est  en  toute  vérité 
qu'il  peut  nous  dire  :  «  Qu'ai-je  pu  faire  pour 
vous,  et  que  je  n'aie  point  fait  ?  '  » 


DÉCRET    ÉTKRNKL    DE    LA    RÉDEMPTION  65 

Comme  ces  considérations  grandissent  et  élè- 
vent le  mystère  de  l'Incarnation  du  Verbe  ! 
Comme  la  Miséricorde  qui  nous  a  valu  notre 
Sauveur,  est  sublime  et  mystérieusement  ado- 
rable !  Comme  notre  divine  Victime  acquiert 
une  valeur  incomparable  lorsque  l'on  considère 
que  Dieu  ne  pouvait  littéralement  faire  plus  pour 
nous  qu'il  n'a  fait,  et  que  c'est  lui-même,  dans 
la  Personne  de  son  V^erbe,  qui  s'est  constitué 
l'Hostie  de  notre  suprême  Sacrifice  !  En  réflé- 
chissant davantage  à  ces  vérités,  vivons  de  re- 
connaissance et  d'amour,  et  attachons-nous  par 
toutes  les  fibres  de  notre  être  à  ce  Jésus  qui  s'est 
fait  notre  Victime,  pour  qu'à  notre  tour  nous 
nous  fassions  victimes  avec  lui. 

V.  —  Mystère  d'amour  dans  la  Charité 

avec  laquelle  Dieu  donne  son  pils 

en  Victime 

Ce  qui  frappe  le  plus  dans  le  mystère  de  l'In- 
carnation et  de  la  Rédemption,  c'est  l'amour 
dont  ce  mystère  est  la  manifestation  et  la  preuve 
la  plus  sublime  que  Dieu  puisse  en  donner  aux 
hommes  '.  Tout  est  adorable  et  infiniment  parfait 

*  «  L'amour  de  Dieu  s'est  manifesté  parmi  nous,  en  ce  que 
Dieu  a  envoyé  son  Fils  dans  le  monde,  afin  que  nous  vivions 
par  lui.  »  I  Jean,  iv,  9. 


66  DE    JÉSUS    DANS    SON    KTAT    DE    VICTIME 

dans  les  œuvres  de  Dieu  ;  mais  rien  ne  peut  et 
ne  pourra  jamais  dépasser  les  grandeurs  et  la 
perfection  de  l'acte  par  lequel  le  Verbe  de  Dieu 
s'est  uni  à  la  nature  humaine  et  s'est  constitué 
Victime  d'expiation  à  la  place  du  genre  humain. 
Dans  cette  œuvre  sublime,  résumé  de  toutes  les 
merveilles  de  Dieu,  où  toutes  les  perfections  di- 
vines ont,  pour  ainsi  dire,  un  rôle  à  jouer,  la 
Charité,  qui  est  l'essence  même  de  Dieu,  ressort 
ineftablement,  au  point  que  ce  mystère  est  à 
proprement  parler  le  mystère  de  l'amour  de 
Dieu  pour  l'homme'.  Voyons  les  caractères  les 
plus  frappants  de  cet  amour  éternel  dans  le  don 
inestimable  de  notre  adorable  Victime. 

Pour  le  bien  comprendre,  il  nous  faut  consi- 
dérer l'humanité  dans  l'état  où  l'avait  réduite  le 
péché.  Par  sa  désobéissance  à  son  Créateur, 
l'homme  avait  perdu  l'innocence  dans  laquelle 
il  avait  été  créé  ;  sa  beauté  surnaturelle  s'était 
éclipsée,  l'image  de  Dieu  qu'il  portait  dans  son 
âme  avait  été  horriblement  défigurée,  l'amitié 
divine  qui  faisait  sa  paix  et  son  bonheur  avait 

•  «  Il  ne  se  peut  imaginer  de  preuve  plus  évidente  de  l'amour 
de  Dieu  pour  nous  que  de  voir  le  Créateur  de  toutes  choses  se 
faire  créature  ;  notre  Seigneur  et  Maître  devenir  notre  frère  ;  le 
Fils  de  Dieu  naître  Fils  de  l'homme  ;  Dieu  aimer  le  monde  à 
cet  excès  qu'il  lui  donne  son  Unique.  Et  voilà  ce  qui,  bien  con- 
sidéré, peut  allumer  en  nous  comme  un  incendie  d'amour  pour 
Dieu.  »  S.  Thom.,  In  exp.  Symboli  Apost.  inter  Opuscules. 


DÉCRET    KTKRNF.I.    DK    r.A    RKDKMPTION  (>7 

déserté  son  cœur  et,  à  la  place  de  la  béatitude 
dont  la  créature  pure  et  innocente  jouissait  dans 
le  paradis  terrestre,  une  effroyable  malédiction 
pesait  sur  la  créature  pécheresse. 

Mais  l'homme  prévaricateur  n'avait  pas  fait 
que  des  pertes  ;  en  péchant,  il  avait  ouvert  la 
porte  à  tous  les  maux  et  il  se  vit  aussitôt  en- 
vahir par  toutes  les  misères  à  la  fois.  Un  voile 
de  profonde  et  insondable  tristesse  s'étendit  sur 
lui  :  il  vit  tout  ce  qu'il  avait  perdu  par  sa  faute, 
et  pour  une  satisfaction  d'un  moment  :  il  comprit 
l'étendue  immense  de  son  irréparable  malheur; 
il  se  sentit  impitoyablement  rejeté  de  Dieu  :  il  se 
vit  voué  éternellement  à  la  malédiction  de  Celui 
qui  l'avait  tant  comblé  et  qui  l'avait  destiné  à 
jouir  de  lui  dans  une  félicité  sans  lin.  Il  se  pro- 
duisit alors  dans  son  âme  des  déchirements  in- 
concevables :  son  intelligence,  qui  auparavant 
était  noyée  dans  la  lumière,  s'obscurcit  et  n'en- 
trevit plus  la  vérité  que  dans  les  ténèbres  et 
comme  à  tâtons  ;  son  cœur,  jusque-là  si  profon- 
dément paisible  dans  la  possession  de  son  Dieu, 
ressentit  les  chocs  violents  de  la  concupiscence 
que  le  péché  avait  déchaînée  ;  sa  volonté,  si  unie 
à  celle  de  son  Créateur,  ne  connut  plus  la  recti- 
tude et  la  sagesse,  mais  elle  se  trouva  sans  vi- 
gueur et  sans  fixité  en  face  des  penchants  viciés 
de  sa  nature  corrompue.   L'harmonie  qui  avai^ 


68  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

existé  entre  le  corps  et  l'esprit  fut  violemment 
rompue,  et  les  guerres  intestines  firent  irruption 
dans  cet  admirable  composé  humain  que  Dieu 
avait  fait  tout  de  concorde  et  de  pureté. 

Sous  le  poids  de  tant  de  malheurs  réunis,  en 
face  d'une  faute  qu'il  n'était  plus  en  son  pouvoir 
de  réparer,  dans  la  perspective  d'une  éternité  de 
tourments  et,  par-dessus  tout,  devant  le  châti- 
ment effroyable  de  la  séparation  de  son  Dieu, 
vers  lequel  pourtant  les  besoins  les  plus  intimes 
de  son  âme  ne  cessaient  de  le  porter  impérieu- 
sement, l'homme  pécheur  était  accablé  de  re- 
mords et  de  regrets  ;  il  sentait  le  désespoir  à  la 
porte  de  son  âme,  et  il  en  aurait  été  la  proie  si 
la  Miséricorde  divine  n'eût  fait  briller  un  rayon 
d'espérance  au  milieu  de  cette  tourmente  in- 
définissable soulevée  par  le  premier  péché  de 
l'humanité. 

Dieu,  dont  les  secrets  sont  impénétrables  et 
qui  prodigue  ses  dons  à  qui  il  veut,  eut  com- 
passion d'une  misère  aussi  navrante  ;  il  se  rap- 
pela la  prédilection  qu'il  avait  eue  pour  l'homme 
parmi  tous  les  autres  êtres  de  la  création  ;  il  vit 
sa  propre  image  dans  son  âme,  et  il  ne  voulut 
point  l'y  laisser  défigurée  à  jamais  ;  il  daigna  se 
laisser  toucher  par  le  malheur  de  celui  qu'à  l'ori- 
gine il  avait  résolu  de  faire  si  grand  dans  sa 
gloire  et,   par  un   mouvement   adorable  de  son 


DÉCRE1  ÉTKKNEL  DK  I-A  RÉDEMPTION  (J9 

éternelle  charité,  il  prit  en  pitié  cette  humanité 
coupable  que  sa  Justice  se  préparait  à  frapper 
irrévocablement. 

Qu'il  est  sublime  et  touchant  cet  amour  de 
compassion  divine  se  penchant  sur  l'humanité 
déchue,  pour  lui  faire  entendre  des  paroles  d'es- 
pérance et  la  faire  encore  tressaillir  de  bonheur 
au  souffle  de  la  miséricorde  infinie  '  ! 

Mais  pour  être  efficace,  cette  compassion  appe- 
lait un  autre  amour,  l'amour  de  pardon.  L'homme 
pécheur  ne  pouvait  être  réhabilité  et  reconquérir 
ses  droits  à  la  couronne  qu'il  avait  volontaire- 
ment perdue,  que  s'il  était  pardonné  et  lavé  de 

'  Paiini  les  motifs  de  l'Incarnation  pour  porter  l'homme  au 
bien,  énumérés  par  l'Ange  de  l'Ecole,  il  en  est  deux  relatifs  à 
l'espérance  et  au  bonheur  :  «  L.'espérance  est  par  là  même  plus 
vive.  Aussi,  Saint  Augustin  dit-il  (De  Trin.,  L.  i3,  c.  lo)  :  «  Rien 
n'a  été  plus  nécessaire  pour  exciter  notre  espérance  que  de  nous 
démontrer  combien  Dieu  nous  aimait  ».  Et  qui  pouvait  nous 
prouver  plus  manifestement  cet  amour  que  le  Fils  de  Dieu  en 
daignant  s'unir  i)  notre  nature?  »  —  «  La  pleine  participation 
de  la  divinité,  qui  est  la  véritable  béatitude  de  l'homme  et 
la  fin  de  la  vie  humaine,  nous  a  été  conférée  par  l'humanité 
du  Christ.  Car,  d'après  Saint  Augustin,  Dieu  s'est  fait  homme 
pour  que  l'homme  devînt  Dieu.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  i,  a.  2. 

Dans  sa  Somme  contre  les  Gentils,  il  dit  encore  :  «  Il  était 
très  convenable  que  Dieu  prît  la  nature  humaine  pour  relever 
Yespérance  de  l'homme  en  lui  faisant  attendre  la  félicité.  Aussi 
les  hommes  ont-ils  commencé,  après  l'Incarnation  du  Christ, 
à  aspirer  plus  vivement  au  bonheur  des  deux.  »  S.  Thom., 
Contr.  Geni^  h.  4,  c  54. 


70  OK    JESUS    UANS    SON    li TAÏ    DE    VICTIME 

ses  souillures  ;  et  c'est  ici  que  se  manifeste  avec 
plus  d'éclat  l'infinie  bonté  à  son  égard. 

Le  péché  avait  constitué  une  offense  grave  à 
Dieu,  qui  appelait  nécessairement  une  répara- 
tion. Dieu  ne  pouvait  pardonner  à  l'homme  pure- 
ment et  simplement,  et  le  traiter  ensuite  comme 
s'il  n'avait  jamais  péché.  Sa  désobéissance  lui 
avait  attiré  un  châtiment,  et  un  châtiment  éter- 
nel; l'Amour  pouvait  bien  atténuer  ce  châtiment, 
mais  la  Justice,  qui  conservait  ses  droits,  récla- 
mait le  maintien  d'une  réparation  efficace  ;  à  ce 
prix  seulement,  h»  peine  cesserait  d'être  éternelle 
et,  après  l'expiation  voulue,  l'homme  purifié  et  ré- 
généré rentrerait  dans  l'amitié  de  son  Dieu  et  re- 
prendrait sa  place  dans  ses  destinées  éternelles  '. 

Mais  cette  réparation  digne  de  Dieu,  cette  ex- 
piation capable  de  faire  disparaître  la  trace  du 
péché,  il  n'était  pas  au  pouvoir  de  l'homme  de 
l'offrir  ;  et  si  Dieu  voulait  à  tout  prix  pardonner 
au  coupable,  il  fallait  qu'il  se  chargeât  de  réparer 
à  sa  place.  L'Amour  opéra  cette  divine  merveille, 

1  «  Dieu  le  Père  a  livré  le  Christ  en  lui  inspirant  la  volonté  de 
souffrir  pour  nous.  Ce  qui  montre  la  sévérité  de  Dieu  qui  n'a 
f)as  voulu  pardonner  le  péché  sans  la  peine,  ce  que  l'Apôtre 
exprime  en  disant  :  «  Il  n'a  pas  épargné  son  propre  Fils  »  ;  et 
ce  qui  prouve  aussi  sa  bonté,  en  ce  que,  comme  l'homme  ne 
pouvait  satisfaire  suffisamment  pour  une  peine  qu'il  souffrirait 
lui-même,  il  lui  a  donné  quelqu'un  pour  satisfaire  à  sa  place, 
et  c'est  ce  que  Saint  Paul  a  désigné  en  ajoutant  :  «  Il  l'a  livré 
pour  nous  tous.  »   S.  Tho.m.,  III  p.,  q.  47,  a.  3,  ad  1. 


DÉCRET    ETERNEL    DE    I.A    REDEMPTIOK  71 

et  en  même  temps  que  Dieu  leva  le  bras  pour 
bénir  et  pour  absoudre,  il  décréta  l'Incarnation 
du  Verbe  et  il  choisit  son  Fils  pour  en  faire  la 
Victime  de  l'humanité  ^  A  partir  de  ce  moment, 
le  salut  du  genre  humain  fut  assuré  ;  l'homme 
aurait  à  souffrir,  car  il  devait  associer  sa  pé- 
nitence à  l'expiation  de  son   Sauveur-,  mais  le 

'  «  Dieu  a  fait  éclater  son  amour  envers  nous,  en  ce  que, 
lorsque  nous  étions  encore  pécheurs,  le  Christ  est  mort  pour 
nous.  »  Rom.,  v,  8,  9. 

■^  «  Mes  bien-aimés,  ne  soyez  pas  surpris  du  feu  ardent  qui 
sert  à  vous  éprouver,  comme  s'il  vous  aiiivait  quelque  chose 
d'étrange  ;  mais,  paixe  que  vous  participez  aux  souffrances  du 
Christ,  réjouissez-vous,  afin  que  lorsque  sa  gloire  sera  mani- 
festée, vous  soyez  aussi  dans  la  joîe  et  dans  l'allégresse.  » 
I  Pierre,  iv,  12,  i3. 

«  En  toutes  choses  nous  souffrons  la  tnbulation,  portant  tou- 
jours dans  notre  corps  la  mort  de  Jésus,  afin  que  la  vie  de 
Jésus  soit  aussi  manifestée  dans  notre  corps.  »  II  Cor.,  iv,  8,  10. 

«  Je  complète  dans  ma  chair  ce  qui  manque  aux  souffrances 
du  Christ.  »  Col.,  i,  24. 

Saint  Thomas,  de  son  côté,  dit  que  quoique  nous  ayons  été 
délivrés  de  la  peine  du  péché  par  la  passion  du  Christ,  nous  ne 
sommes  pas  pour  cela  exemptés  de  souffrir,  mais  au  contraire 
tenus  de  ressembler  par  la  souffrance  à  Celui  qui  est  mort  pour 
nous.  «  La  satisfaction  du  Christ  a  en  nous  son  effet,  en  tant 
que  nous  sommes  incorporés  à  lui,  comme  les  membres  le  sont 
à  la  tête.  Or,  les  inembres  doivent  être  conformes  à  la  tête.  C'est 
pourquoi,  comme  le  Christ  a  eu  d'abord  la  grâce  dans  son  âme 
avec  la  passibilité  du  corps  et  qu'il  est  parvenu  par  sa  passion 
à  la  gloire  de  l'immortalité  ;  de  même,  nous  qui  sommes  ses 
membres,  nous  sommes  délivrés  par  sa  passion  de  toutes  les 
peines  que  nous  avons  méritées,  de  manière  cependant  que  nous 
recevons  d'abord  dans  notre  âme  l'esprit  d'adoption  des  enfants 
de  Dieu  par  lequel  nous  avons  droit  à  l'héritage  de  la  gloire  im- 


72  UE    JÉSUS    OA.NS    SON    KTAT    DE    VICIIME 

ciel  ne  lui  serait  pas  irrévocablement  terme  et 
un  jour,  dans  la  gloire,  il  pourrait  chanter  les 
louanges  et  les  miséricordes  de  l'Agneau  immolé 
pour  les  péchés  du  monde  '. 

Une  fois  pardonné,  l'honmie  devint  l'objet  d'un 
amour  tout  de  bienveillance  de  la  part  de  Dieu. 
11  l'avait  trop  aimé,  en  lui  donnant  son  Fils,  pour 
pouvoir,  après  un  tel  don,  mettre  des  bornes  à 
son  amour.  Aussi,  aima-t-il  l'homme  d'un  amour 
nouveau,  inconnu  jusque-là.  L'homme  purifié  et 
pardonné  lui  apparaissait  comme  une  création 
renouvelée  ;  il  retrouvait  en  lui,  après  son  par- 
don, tout  ce  que  le  péché  en  avait  soustrait  et 

mortelle,  tout  en  conservant  notre  corps  passible  et  inortel  ; 
puis,  afirès  que  nous  sommes  devenus  semblables  à  la  pas- 
sion et  à  la  mort  du  Christ,  nous  arrivons  à  la  gloire  immor- 
telle, d'après  ces  paroles  de  Saint  Paul  (Rom.,  vni,  17):  «  Si  nous 
sommes  enfants,  nous  sommes  aussi  héritiers:  héritiers  de  Dieu 
et  cohéritiers  du  Christ,  pourvu  toutefois  que  nous  souffrions 
avec  lui,  afin  d'être  glorifiés  avec  lui.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  49, 
a.  3,  ad  3. 

'  «  Si  Dieu,  dit  encore  Saint  Thomas,  eût  réhabilité  l'homme 
par  sa  seule  volonté  et  sa  seule  puissance,  l'ordre  de  la  justice 
divine,  qui  exige  une  satisfaction  pour  le  péché,  ne  serait  pas 
gardé.  Mais  Dieu  ne  peut  être  sujet  de  satisfaction  ni  de  mérite, 
car  cela  n'appartient  qu'à  un  être  soumis  à  un  autre.  Il  a  donc 
fallu  qu'i/M  Dieu  se  soit  fait  homme,  afin  qu'il  pût  tout  à  la  fois 
et  réhabiliter  et  satisfaire.  Et  c'est  cette  cause  de  l'Incarnation 
di\'ine  qu'assigne  l'Apôtre  dans  son  épître  à  Tim.  (1,  i5)  :  «  Jésus- 
Christ  est  venu  dans  ce  monde  pour  sauver  les  pécheurs.  » 
S.  Thom.,  Op.  2,  c.  21 3. 


DECRET    ETERNEL    DE    I.A    REDEMPTION  7.> 

détruit'  ;  et  il  l'aima  comme  un  naufragé  que  l'on 
vient  d'arracher  à  une  mort  certaine,  comme  un 
fils  perdu  et  retrouvé.  Il  lui  rendit  tous  ses  droits 
reconquis  et  le  traita  presque  comme  s'il  n'en 
avait  jamais  été  offensé. 

Connaissant  les  suites  funestes  du  péché  dans 
l'âme  humaine,  Dieu  mit,  en  outre,  sur  la  route 
des  hommes  cheminant  vers  le  ciel  des  secours 
nombreux  et  variés,  pour  leur  permettre  de  faire 
face  à  leurs  ennemis  du  dehors  et  du  dedans.  11 
en  trouva  la  source  dans  la  divine  Victime  même 
qu'il  leur  avait  donnée,  et  par  les  mérites  infinis 
de  laquelle  l'humanité  tout  entière  serait  assistée 
et  sanctifiée  dans  le  temps  et  dans  l'éternité  -'. 


'  «  II  a  été  nécessaire  au  genre  humain  que  Dieu  se  fît 
homme  pour  démontrer  la  dignité  de  la  nature  humaine,  afin 
qu'ainsi  l'homme  ne  fût  soumis  ni  aux  dénions  ni  aux  choses 
corporelles.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  2i3. 

-  «  L'œuvre  de  l'Incarnation,  dit  le  même  saint  Docteur,  fait 
disparaître  les  obstacles  qui  empêchent  l'homme  d'arriver 
à  la  félicité.  Puisque  la  parfaite  félicité  de  l'homme  consiste 
uniquement  dans  la  jouissance  de  Dieu,  t|uiconque  s'attache 
aux  êtres  créés  inférieurs  à  Dieu  est  finalement  et  de  toute  né- 
cessité exclu  de  la  participation  à  la  véritable  félicité.  L'homme 
pouvait  être  contraint  à  s'attacher,  comme  à  sa  fin,  aux  êtres 
qui  sont  inférieurs  à  Dieu,  parce  qu'il  ignorait  la  dignité  de  sa 
nature.  Dieu  a  donc  fait  ressortir  très  convenablement  cette 
dignité  de  l'homme  qui  consiste  en  ce  qu'il  doit  goûter  le 
bonheur  dans  la  vision  immédiate  de  Dieu,  en  prenant  lui- 
même  immédiatement  la  nature  humaine.  »  S.  Thom.,  Contr. 
Gent.,  L.  4,  c.  34. 


74  1>E    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

A  ces  trois  amours  de  compassion,  de  pardon 
et  de  bienveillance,  il  en  faut  ajouter  un  qua- 
trième qui  existe  éminemment  en  Dieu  de  toute 
éternité  à  l'égard  de  son  Verbe  et  qui  ne  fit  que 
se  prolonger  en  quelque  sorte  dans  l'humanité, 
lorsque  fut  porté  le  décret  de  l'Incarnation  : 
l'amour  de  complaisance.  Le  Verbe,  en  s'incar- 
nant,  emporta  avec  Lui  toutes  les  divines  et 
ineffables  complaisances  dont  II  était  l'objet  de 
toute  éternité',  et  II  en  fit  participer  son  Huma- 
nité sainte,  puisque  en  s'incarnant  II  l'éleva  à  la 
dignité  de  sa  Personne  divine.  Ces  deux  amours 
en  Dieu,  celui  qu'il  porte  à  son  Fils  éternelle- 
ment engendré  et  celui  qu'il  a  pour  son  Fils 
incarné  dans  le  temps,  se  confondent  dans  une 
tnême  ineffabilité  divine-.  Mais  à  cause  de  la  na- 
ture humaine  que  nous  avons  de  commun  avec 
celle  du  Verbe  fait  chair,  il  rejaillit  sur  nous 
quelque  chose  de  cet  amour  de  complaisance 
que  Dieu  le  Père  porte  à  son  Fils  '. 

L'humanité  lui  devient  chère  parce  que  son 
Verbe  en  a  fait  son  épouse  et  qu'il  se  l'est  unie 

*  «  Père,  vous  m'avez  aimé  avant  la  constitution  du  monde.  » 
Jean,  xvii,  24. 

2  «  Voici  mon  Fils  bien-aimé,  en  qui  je  me  suis  complu.  » 
Matth.,  III,  17  ;  XVII,  5. 

3  «  Vous  les  avez  aimés,  comme  vous  m'avez  aimé...  Je  leur 
ai  fait  connaître  votre  nom,  afin  que  Yamour  dont  vous  m'avez 
aimé  soit  en  eux.  »  Jean,  xvii,  23,  26. 


DÉCRET    ÉTERNEL    DE    l.A    REDEMPTION  "/O 

indissolublement  '.  Partout  où  il  y  a  la  nature 
humaine,  cette  vue  évoque  en  Dieu  le  Père  la 
pensée  de  son  Fils,  et  il  se  sent  porté  à  l'aimer 
avec  plus  d'ardeur  et  de  tendresse  -.  C'est  ce  qui 
explique  que  Dieu  ait  fait  pour  l'homme  des 
folies  divines  et  qu'il  n'ait  plus  su  mettre  de 
bornes  à  ses  bontés,  à  ses  miséricordes  et  à  ses 
tendresses  \ 

Le  cœur  du  Fils  étant  à  l'unisson  du  cœur  du 
Père,  Jésus,  notre  divine  Victime,  nous  a  éga- 
lement aimés  dès  l'origine  et  nous  aimera  éter- 
nellement d'un  amour  dont  un  Dieu  seul  est 
capable.   En   même  temps  et  comme  son  divin 

'  «  Dieu  aime  plus  la  nalnre  humaine  cniiobllf  jyar  son  Verbe 
dans  la  personne  du  Christ  que  tous  les  anges,  et  elle  est  en 
effet  meilleure  l>ar  suite  de  cette  union.  >>  S.  Tho.m.,  1  p.,  q.  20, 
a.  4,  ad  2. 

■^  If  Dieu  nous  a  rendus  agréables  à  ses  yeux  en  son  FUs 
bien-aimé.  »  Eph.,  i,  6. 

«  Rendons  grâces  à  Dieu  le  Père  qui  nous  a  transférés  dans 
le  royaume  du  Fils  de  sa  dilection.  »  Col.,  i,  i2,  i3. 

3  Saint  Thomas  emploie  une  expression  heureuse  pour  mon- 
trer les  liens  qui,  depuis  l'Incarnation,  unissent  étroitement  et 
amoureusement  Dieu  à  l'humanité.  «  Dieu,  dit-il,  voulant  nous 
provoquer  à  l'aimer,  a  de  tous  les  moyens  employé  le  plus  effi- 
cace quand  son  Verbe,  par  qui  tout  a  été  fait,  a  épousé  notre 
nature  pour  la  réparer  :  tellement  qu'il  fut  à  la  fois  Dieu  comme 
son  Père  et  homme  comme  nous...  Il  y  a  dans  l'alliance  de 
parenté  que  Dieu  contracte  avec  l'homme  pour  le  salut  de 
l'homme,  la  démonstration  la  plus  palpable  de  son  amour 
pour  l'homme.  »  S.  Tho.m.,  Op.  3,  c.  5. 


yfi  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAl     DE    VICl  IME 

Père  II  a  eu  compassion  de  nous,  Il  nous  a  par- 
donnés,  Il  nous  a  comblés  de  ses  bienfaits  ;  et 
s'étant  plus  directement  rapproché  de  nous.  Il 
a  poussé  la  condescendance  jusqu'à  daigner  ha- 
biter en  nous,  y  établir  sa  demeure  et  y  prendre 
ses  complaisances.  Il  nous  a  même  nourris  de 
sa  propre  chair,  Il  nous  a  inoculé  son  sang,  Il 
nous  a  unis  étroitement  à  Lui  et,  un  jour.  Il  con- 
sommera cette  union  dans  l'unité  de  l'éternelle 
béatitude. 

Gomment  —  toute  mystérieuse  que  soit  cette 
vérité  —  ne  point  nous  écrier  avec  l'Eglise  dans 
sa  liturgie  :  «  O  heureuse  faute,  qui  nous  a  mérité 
un  tel  Sauveur  !  »  qui  a  porté  Dieu  à  nous  don- 
ner son  Fils  et  à  en  faire  notre  adorable  et  éter- 
nelle Victime  ! 


A  Jésus,  Victime   éternelle 


O  Jésus,  mon  adorable  et  divine  Victime, 

que  je  contemple  éternellement  engendré 

dans  le  sein  du  Père, 

objet  ine^able  de  ses  complaisances  infinies, 

et  voué,  par  amour  pour  nous, 

au  rachat  de  l'humanité  coupable  ; 

je  Vous  adore  et  je  Vous  aime 

dans  l'état  de  créature  et  d'hostie 

que  Vous  avez  daigné  prendre  dans  le  temps. 

Vous  êtes  la  Bonté  toute  de  tendresse 

qui  a  voulu  se  livrer  aux  hommes, 

pour  se  faire  leur  rançon  ! 

Vous  êtes  la  Miséricorde  infinie 

qui  a  su  pardonner  avec  largesse  au  pécheur 

et  le  soustraire  aux  coups  de  l'inexorable  Justice! 

Vous  êtes  l'incommensurable  Charité 

qui  a  fait  de  l'Eternel  une  Victime 

constituée  pour  le  sacrifice  et  l'immolation  ! 

"Mystère  insondable  des  secrets  divins  ! 

Sagesse  infinie  promulguant  un  décret 

d'éternel  amour  ! 

Amour,  louange  et  gloire  au  divin  Libérateur, 

au  miséricordieux  Sauveur  de  l'humanité  ! 


CHAPITRE   DEUXIÈME 


Du  mode  dctermîné  et  de  la  fîp 
précise  de  rincarnatîop 


CHAPITRE    DEUXIEME 


Du  mode  déterminé  et  de  la  fii>  précise 
de  rincarnatiôi? 


c  C'est  lui  que  Dieu  avait 
destiné  à  être  une  victime  de 
ppopîtiation.  ■> 

Rom..  III,  25. 


Nous  venons  de  considérer  le  mystère  de  l'In- 
carnation du  Verbe,  dans  le  décret  éternel  qui 
en  avait  été  porté  au  sein  de  l'adorable  et  Très 
Sainte  Trinité.  Il  était  non  seulement  convenable 
mais  encore  utile  à  notre  instruction,  de  re- 
monter ainsi  à  l'origine  de  notre  Rédemption  et 
de  voir  se  dérouler,  en  quelque  sorte,  en  Dieu 
même,  l'histoire  de  l'humanité  dans  sa  création, 
dans  sa  chute  et  dans  sa  réhabilitation.  Après 
avoir  vu  le  rôle  adorable  que  Jésus,  le  Verbe 
incarné,  a  joué  dans  ce  grand  drame  de  préva- 
rication et  de  miséricorde,  nous  comprenons 
mieux  la  place  qu'il  occupe  dans  l'humanité  et 
comment  II  est  le  centre  de  l'amour  de  Dieu  et 


82  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

des  hommes  '.  Jésus  est  comme  un  pivot  autour 
duquel  tourne  le  monde  et  dont  aucune  créature 
ne  peut  s'écarter  "-.  Personne  ne  peut  se  sous- 
traire à  son  influence^;  Il  est  le  principe  néces- 
saire et  unique  de  la  vie  des  âmes'',  il  n'y  a  de 
salut  que  par  Lui  \  et  dans  l'éternité  11  sera  le 
Juge  des  vivants  et  des  morts,  attirant  les  uns 
dans  son  sein  et  rejetant  les  autres  dans  les 
ténèbres  éternelles  '\ 

Nous  sommes  loin  toutefois  d'avoir  approfondi 
le  sujet;  nous  n'avons  fait  plutôt  qu'effleurer  le 
mystère,  et  il  nous  faut  maintenant  chercher  à 
pénétrer  plus  profondément  dans  la  pensée  de 
Dieu,  pour  mieux  comprendre  la  nature  du  dé- 
cret miséricordieux  de  l'Incarnation.  Il  ne  s'agit 
pas  simplement  pour  le  Verbe  de  Dieu  de  se  faire 


1  «  Le  Père  aime  le  Fils  et  a  tout  mis  entre  ses  mains.  » 
Jean,  ni,  35. 

«  Demeurez  dans  mon  amour.  »  Jean,  xv,  9. 

-  «  Personne  ne  peut  poser  d'autre  fondement  que  celui  qui 
a  été  posé,  lequel  est  le  Christ  Jésus.  »  I  Cor.,  ni,  11. 

3  «  Nous  avons  tous  reçu  de  sa  plénitude.  »  Jean,  i,  16. 

•^  «  Le  Christ  Jésus  est  devenu  pour  nous  sagesse,  justice, 
sanctification  et  rédemption.  »  I  Cor.,  i,  3o. 

5  «  Il  n'y  a  de  salut  en  aucun  autre.  »  Act.,  iv,  12. 

6  «  Le  Père  a  remis  au  Fils  tout  pouvoir  de  juger.  »  Jean, 
V,  22. 

«  Le  Fils  de  l'homme  doit  venir  dans  la  gloire  de  son  Père 
avec  ses  anges,  et  alors  //  rendra  à  chacun  selon  ses  œuvres.  » 
Matth.,  XVI,  27. 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  83 

homme  ;  là  n'est  pas  la  raison  adéquate  et  jus- 
tifiée de  sa  venue.  Le  motif  qui  L'appelle  ici-bas, 
est  un  motif  de  réparation  et  d'expiation.  Il  ne 
vient  pas  seulement  se  manifester  à  l'humanité 
et  réclamer  son  amour  et  ses  adorations  ;  ces 
droits  divins  sont  antérieurs  à  l'Incarnation, 
les  hommes  les  reconnaissaient  et,  à  distance, 
ils  pouvaient  les  lui  rendre.  Il  vient  parce  que 
l'homme,  infidèle  à  la  grâce,  est  devenu  pécheur 
et  a  été  condamné  à  un  châtiment  éternel  qu'il 
devra  infailliblement  subir,  s'il  ne  donne  à  la 
Sainteté  divine  outragée  une  satisfaction  qui  lui 
agrée.  C'est  cette  satisfaction  que  son  amour  Le 
porte  à  offrir  Lui-même  à  la  Divinité,  au  nom 
de  l'humanité  déchue  et  impuissante. 

Jésus  prend  donc  sur  Lui  toute  la  responsa- 
bilité de  l'offense,  et  comme  l'offense  est  infinie, 
la  réparation,  pour  lui  être  proportionnée,  sera 
terrible.  De  par  la  volonté  éternelle  de  Dieu, 
Jésus  sera  voué  au  sacrifice,  et  c'est  pourquoi  II 
sera  constitué  essentiellement  Victime.  Il  n'ap- 
paraîtra pas  dans  l'humanité  pour  vivre,  comme 
le  reste  des  hommes  qui  sont  faits  pour  la  vie  et 
qui  ne  passent  qu'accidentellement  par  la  mort  ; 
Lui,  Il  viendra  pour  mourir'.  La  vie  qu'il  pren- 

1  Jésus  lui-même  nous  le  dit  expressément  :  «  Le  Fils  de 
l'homme  est  venu  pour  donner  sa  vie.  »  Matth.,  xx,  28.  — Aussi, 
lorsqu'à  l'approche  de  sa  mort  il  entrevoit  toutes  les  horreurs 


84  »£   JÉSl'S    DANS    SON    KTAT    DK    VICTIME 

dra,  Il  ne  la  prendra  que  pour  pouvoir  la  don- 
ner. Le  terme  entrevu  dans  son  Incarnation, 
c'est  sa  mort  ;  et  cela,  parce  que,  étant  Victime, 
II  est  fait  pour  le  sacrifice  et  ne  peut  atteindre 
la  perfection  de  son  état  que  par  l'immolation  '. 

Tout  en  Lui  appelle  le  sacrifice  dans  la  mort, 
parce  qu'il  a  été  décrété  qu'il  sauverait  l'huma- 


de  sa  passion,  semble-t-il  se  tloiiiier  du  courage,  en  s'ccrîant  : 
«  Mais  c'est  [)our  cette  heure  même  que  je  suis  venu.  »  Jean, 
xu,  27. 

'  «  Il  n'a  pas  été  nécessaire,  dit  Saint  Thomas,  d'une  néces- 
sité de  coaction,  que  le  Christ  souffrît,  ni  de  la  part  de  Dieu 
qui  a  décrété  que  le  Christ  souffrirait,  ni  de  la  part  du  Christ 
qui  a  volontairement  souffert.  Mais  ses  souffrances  ont  été  né- 
cessaires d'une  nécessité  finale,  ce  qui  peut  se  concevoir  de 
trois  manières  :  1"  De  la  part  des  hommes  qui  ont  été  délivrés 
par  sa  passion,  d'après  ces  paroles  (Jean,  mi,  14,  i5)  :  «  Il  faut 
que  le  Fils  de  l'homme  soit  élevé,  afin  que  tout  homme  qui  croit 
en  lui  ne  périsse  point,  mais  qu'il  ait  la  vie  éternelle  ».  2»  De 
la  part  du  Christ  lui-même  qui  par  l'humilité  de  sa  passion  a 
mérité  la  gloire  de  son  exaltation  ;  ce  que  signifie  ce  passage 
(Luc,  XXIV,  26)  :  «  N'a-t-il  pas  fallu  que  le  Christ  souffrît  et 
qu'il  entrât  ainsi  dans  sa  gloire  ?  »  3"  De  la  part  de  Dieu  dont 
il  fallait  accomplir,  à  l'égard  de  la  passion  du  Christ,  les  décrets 
éternels  qui  ont  été  promulgués  à  l'avance  dans  les  saintes 
Ecritures  et  figurés  par  les  observances  de  l'Ancien  Testament. 
C'est  ce  qu'indiquent  ces  paroles  (Llc,  xxii,  22)  :  «  Pour  le  Fils 
de  l'homme,  il  s'en  va  selon  ce  qui  a  été  arrêté  ».  Et  plus  loin 
le  Seigneur  dit  (Ltc,  xxiv,  44,  46)  :  «  Je  vous  l'ai  dit  tandis  que 
je  demeurais  avec  vous,  qu'/V  fallait  que  s'accomplisse  tout  ce 
qui  a  été  écrit  de  moi  dans  la  loi  de  Moïse,  dans  les  Prophètes 
et  dans  les  Psaumes.  C'est  ainsi  qu'il  est  écrit,  et  c'est  ainsi 
qu'/7  fallait  que  le  Christ  souffrît  et  qu'il  ressuscitât  d'entre 
les  morts  le  troisième  jour.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  46,  a.  1. 


MODi;    liT    rJN    DE    I.'jNCAKNAtJOiN  85 

nité  par  l'effusion  de  son  sang  '.  L'Incarnation 
n'est  à  vrai  dire  que  le  moyen  indispensable 
pour  Lui  d'opérer  la  Rédemption  ;  ou,  en  d'au- 
tres termes,  Il  ne  s'incarne  que  parce  qu'il  a 
besoin  d'un  corps  pour  le  sacrifier.  De  sorte  que 
ce  qui  doit  nous  frapper  le  plus  en  Jésus  et  être 
l'objet  de  nos  contemplations  assidues,  c'est  son 
état  de  Victime  qui  nous  permet  de  pénétrer 
dans  l'essence  même  de  tous  ses  mystères. 

Tant  que  nous  ne  connaîtrons  pas  Jésus  Vic- 
time, nous  ne  pourrons  prétendre  en  avoir  une 
science  complète.  Tant  que  nous  n'attacherons 
pas  une  importance  capitale  à  ce  caractère  essen- 
tiel en  Jésus,  nous  n'aurons  pas  une  véritable  in- 
telligence du  mystère  de  l'Incarnation.  Nous  ne 
pouvons  ni  ne  devons  vouloir  y  rien  changer  ; 
le  dessein  éternel  de  Dieu  a  été  de  faire  du  Verbe 
incarné  une  Victime.  N'ictime  adorable  et  infini- 
ment parfaite,  divine  dans  son  essence,  infinie 
en  mérites  et  capable  par  son  immolation  de  ra- 
cheter des  millions  d'humanités. 

Notre  bonheur  doit  être  de  nous  livrer  à  cette 
sublime  étude,  sans  craindre  certaines  aridités 
de  considérations,  inévitables  en  un  pareil  sujet, 
mais  dans  lesquelles  même  l'amour  saura  mettre 

'  «  Le  prix  de  notre  rédemption  est  le  sang  du  Christ  ou  sa 
vie  corporelle,  qui  réside  dans  le  sang  et  que  le  Christ  a  sacri- 
fiée. »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  48,  a.  5. 


86 


DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 


de  la  vie,  à  la  pensée  de  Celui  qui  est  l'objet 
adorable  de  nos  travaux.  Comment,  d'ailleurs, 
n'éprouverions- nous  pas  un  zèle  particulier  à 
connaître  le  Jésus  qui  s'est  fait  notre  Victime 
et  qui  n'a  poussé  si  loin  son  amour  pour  nous, 
que  pour  nous  obliger  miséricordieusement  à 
Lui  donner  le  nôtre  ! 

Nous  allons  entrer  dans  un  sanctuaire  tout 
divin.  Jusqu'ici  nous  sommes  restés  dans  le  ves- 
tibule, nous  contemplions  les  mystères  plutôt  à 
distance  ;  maintenant  nous  allons  voir  ce  qu'est 
Jésus  en  Lui-même,  nous  entrons  dans  le  Saint 
des  saints.  Purifions  nos  intentions,  détachons 
notre  cœur  des  créatures,  ravivons  notre  foi, 
élevons  nos  âmes,  fixons  Jésus  Victime,  sup- 
plions-Le humblement  de  se  révéler  à  nous  et 
ne  cessons,  dans  tout  le  cours  de  ce  chapitre, 
de  multiplier  nos  actes  d'amour  et  de  recon- 
naissance. 

I.  —  L'humîliatioi?  et  l'immolatioi?, 
caractères    essentiels   de   l'Incarnatiop 

Rien  n'est  beau  et  rien  n'est  grand  comme  le 
mystère  adorable  de  l'Incarnation,  vu  de  la  terre. 
Nous  levons  les  yeux  au  ciel  et  nous  apercevons 
dans  le  sein  de  l'Eternel  le  Verbe  incréé  qui  jette 


MODE    ET    FIN    DE    LINCARNATION  07 

un  regard  de  compassion  et  de  miséricorde  sur 
la  pauvre  humanité  pécheresse  et  s'offre  à  la  Ma- 
jesté et  à  la  Sainteté  divines  pour  la  sauver  ; 
puis  nous  Le  contemplons  venant  dans  le  monde 
avec  tout  le  cortège  de  ses  attributs  divins,  de 
ses  perfections  adorables  et  de  ses  amabilités 
infinies,  pour  les  mettre  au  service  de  ses  créa- 
tures, sous  l'emprunt  de  leur  propre  nature  qu'il 
rehausse  ainsi  divinement.  Vision  céleste,  qui 
ne  parle  que  d'adoration,  d'action  de  grâces, 
d'amour  et  de  miséricorde. 

Mais  vu  du  ciel,  le  mystère  change  d'aspect. 
C'est  encore  le  même  Dieu  qui  se  donne  et  pour 
la  même  fin,  mais  c'est  en  toute  vérité  une  des- 
cente qui  se  produit,  et  non  pas  une  ascension  ; 
ce  n'est  plus  l'humanité  qui  contemple  les  splen- 
deurs du  Très  Haut,  mais  c'est  Dieu  qui  s'abaisse 
et  ne  voit  devant  lui  que  des  misères,  des  humi- 
liations, des  souffrances  et  des  sacrifices.  Sans 
doute,  toutes  ces  choses  ont  été  entrevues  dès 
le  commencement,  elles  ont  été  voulues  et  dési- 
rées ;  bien  plus,  cet  état  a  été  librement  choisi 
et  mystérieusement  aimé  ;  mais  cela  n'en  a  pas 
changé  la  nature,  et  il  reste  évident  que  le  Verbe, 
en  s'incarnant,  se  condamnait  à  rencontrer  d'im- 
menses sacrifices  et  des  abaissements  sans  nom. 
Ce  caractère  d'humiliation  et  de  souffrance 
reste  le  caractère  distinctif  de  l'Incarnation.  Ce 


88  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉIAI    DE    VICTIME 

n'est  pas  pour  jouir  que  le  ^'erbe  de  Dieu  s'in- 
carne :  Il  possède  par  essence  toute  joie  et  toute 
félicité.  Ce  n'est  pas  pour  trouver  en  dehors  de 
Lui-même  une  gloire  dont  II  aurait  besoin  :  Il 
trouve  éternellement  sa  gloire  à  être  la  gloire 
propre  du  Père  qui  est  son  principe  et  qui  L'en- 
gendre ineftablement.  Ce  n'est  pas  pour  recevoir 
de  la  part  des  créatures  un  amour  qui  puisse 
ajouter  quelque  chose  à  la  surabondance  de  cha- 
rité divine  dont  II  est  l'objet  :  11  est  souveraine- 
ment aimé  par  son  divin  Père,  comme  II  l'ainie 
souverainement  Lui-même,  et  cet  amour  mutuel 
est  infini  comme  la  Divinité  elle-même. 

Ce  que  le  Verbe  éternel  vient  donc  chercher 
dans  l'humanité,  c'est  quelque  chose  qu'il  ne 
peut  trouver  dans  le  sein  de  la  Divinité  :  ce  sont 
des  amoindrissements  à  sa  Majesté  suprême, 
des  humiliations  pour  sa  Grandeur  infinie,  des 
dépendances  pour  sa  Puissance  illimitée,  des 
rapetissements  pour  son  Immensité,  des  liens 
pour  sa  Souveraineté,  des  douleurs  pour  son 
Impassibilité,  des  outrages  pour  ses  Amabilités, 
des  opprobres  pour  sa  Sainteté,  des  ingratitudes 
pour  sa  Bonté,  des  haines  pour  son  Amour,  et 
jusqu'à  des  malédictions  divines  afin  d'accomplir 
l'œuvre  admirable  de  sa  Miséricorde. 

Nous  ne  pouvons,  par  nos  humbles  forces,  con- 
cevoir toute  l'immensité  d'abaissement  et  d'hu- 


MODE    i;i     FIN    UL    l'iNCAKN ATION  89 

iniliation  que  comporte  l'Incarnation.  Créatures, 
nous  n'avons  que  des  idées  vagues  et  fort  incom- 
plètes de  l'infini  des  perfections  divines  ;  sujets 
à  tant  de  misères  comme  nous  le  sommes,  nous 
ne  nous  figurons  que  difficilement  un  état  de 
félicité  suprême  ;  mortels  et  périssables,  il  nous 
est  impossible  de  mesurer  l'étendue  de  ce  qui 
est  éternel  ;  enclins  au  péché,  faibles  et  impar- 
faits par  nature,  nous  ne  pouvons  suffisamment 
comprendre  une  sainteté  infinie  ;  limités  et  hélas  î 
trop  souvent  dévoyés  dans  nos  affections,  nous 
ne  pouvons  éprouver,  même  imparfaitement,  les 
sentiments  d'un  amour  essentiel  et  qui  se  suffit 
à  lui-même. 

La  foi  nous  enseigne  néanmoins  suffisamment 
ce  qu'est  Dieu  et  ce  que  nous  sommes,  pour 
comprendre  quel  abîme  sépare  le  Créateur  de 
la  créature,  ce  qu'il  a  fallu  d'amour  de  la  part 
de  Dieu  pour  se  faire  homme,  et  à  quel  état 
d'infériorité  il  s'est  réduit  pour  accomplir  dans 
le  temps  son  œuvre  d'infinie  miséricorde. 

Dieu  aurait  pu  sauver  l'humanité  sans  des- 
cendre si  bas,  et  il  ne  l'a  pas  voulu.  Sa  dignité 
semblait  réclamer  un  autre  mode  de  rédemption, 
et  son  amour  n'a  choisi  que  celui  de  l'expiation. 
L'expiation  même  pouvait  avoir  d'autres  carac- 
tères, et  il  ne  lui  a  conservé  que  celui  de  l'humi- 
liation, de  la  souffrance  et  de  la  mort.  C'est  bien 


90  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

expressément  et  avec  un  dessein  arrêté  que  le 
Verbe  incarné  a  voulu  être  Victime,  et  qu'il  a 
prétendu  marquer  du  sceau  de  l'humiliation  et 
de  l'immolation  chacun  des  actes  de  son  exis- 
tence mortelle  •. 

Il  nous  faut  partir  de  ce  point  de  vue,  si  nous 
voulons  comprendre  les  beautés  et  les  sublimités 
de  l'état  de  Victime  embrassé  par  notre  divin 
Sauveur.  Ce  ne  sont  ni  des  humiliations  impré- 
vues ni  des  sacrifices  imposés  qu'il  a  dû  subir. 
C'est  Lui  qui  les  a  choisis,  qui  les  a  voulus,  qui 
leur  a  donné  leur  caractère,  qui  les  a  accumulés 
sur  son  parcours,  qui  les  a  rendus  intensifs,  qui 
s'en  est  fait  des  instruments  quasi  intelligents  de 
douleur  et  d'abaissement,  et  qui  s'en  est  amou- 

*  Etant  donné,  en  raison  de  la  prescience  divine,  le  décret 
éternel  de  la  rédemption  du  genre  humain  par  l'immolation 
sanglante  de  la  divine  Victime,  Dieu  ne  potn'ait  plus  choisir 
tin  autre  mode  de  salut.  C'est  ce  qu'explique  Saint  Thomas  : 
«  On  peut  dire  qu'une  chose  est  possible  ou  impossible  de  deux 
manières  :  i"  simplement  et  absolument  ;  2"  hypothétiquement. 
Simplement  et  absolument  parlant,  il  eût  été  possible  à  Dieu 
de  délivrer  l'homme  d'une  autre  manière  que  par  la  passion  du 
Christ  ;  parce  qu'  «  il  n'y  a  rien  d'impossible  à  Dieu  »,  comme 
le  dit  l'Evangile  (Li'c,  i,  3/).  Mais  hypothétiquement  la  chose 
eût  été  impossible.  Car,  comme  il  est  impossible  de  tromper  la 
prescience  de  Dieu  et  de  rendre  nulles  sa  volonté  ou  ses  dispo- 
sitions ;  si  l'on  suppose  que  Dieu  ait  su  à  l'avance  la  passion 
du  Christ  et  qu'il  l'ait  décrétée,  il  n'était  pas  possible  en  ce 
sens  que  le  Christ  ne  souffrit  pas  ou  que  l'homme  fût  délivré 
d'une  autre  manière  que  par  sa  passion.  »  S.  Tho.m.,  III  p., 
q.  46,  a.  2. 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  91 

reusement  servi  pour  opérer  en  Lui  l'expiation 
suprême  par  la  destruction  de  la  Victime. 

En  vérité,  tout  est  divinement  adorable  dans 
l'Incarnation  du  Verbe,  et  tout  y  prend  des  pro- 
portions infinies.  Là  où  nous  ne  voj'ons  en  ap- 
parence que  des  huiniliations  ordinaires  et  des 
sacrifices  restreints,  il  y  a  une  profondeur  et  une 
immensité  dont  Dieu  seul  peut  mesurer  l'éten- 
due. Là  même  où  nous  n'apercevons  qu'un  état 
normal  à  toute  existence  humaine,  il  y  a  des 
abîmes  insoupçonnés  où  la  Justice  comme  la 
Charité  divines  font  descendre  l'auguste  Victime 
qui  s'est  vouée  à  tous  les  sacrifices  et  à  toutes 
les  immolations.  A  nous  d'adorer  en  silence  et 
de  rendre  hommage  à  tant  d'abaissements  inouïs 
qui  font  l'étonnement  des  anges  et  l'admiration 
même  du  Père  céleste  qui  nous  a  donné  son  Fils. 

La  constitution  même  du  Verbe  incarné  le 
consacre  Victime.  Il  n'en  est  pas  de  Lui  comme 
de  nous.  Nous,  nous  naissons  tous  avec  la  na- 
ture qui  nous  convient  et  qui  est  en  harmonie 
avec  notre  être  et  nos  destinées  éternelles  ;  nous 
sommes  tout  naturellement  des  créatures  hu- 
maines, et  cela  ne  nous  constitue  nullement  vic- 
times. Nous  devrons  souflVir  parce  que,  ayant 
péché,  nous  sommes  obligés  de  réparer  ;  mais 
l'essence    de   notre    nature    n'est    point   la   souf- 


92  UK    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

france,  puisque,  tout  au  contraire,  nous  ne  som- 
mes créés  que  pour  jouir  de  Dieu  éternellement 
et  que,  à  l'origine,  cette  jouissance  divine  devait 
commencer  sur  la  terre  dans  l'état  d'innocence, 
pour  se  consommer  ensuite  dans  la  gloire. 

Mais  en  s'incarnant  le  Verbe  prend  une  nature 
qui  n'est  pas  la  sienne  ;  dont,  par  conséquent.  Il 
n'a  nul  besoin  pour  exister  en  tant  que  Verbe. 
Sa  naissance  dans  le  temps  n'a  donc  aucunement 
le  caractère  de  la  nôtre,  puisque  la  nature  hu- 
maine qu'il  s'associe  est  une  nature  ajoutée  à  sa 
nature  divine  et  qu'il  ne  la  prend  que  pour  une 
fin  déterminée.  Cette  fin  est  celle  qui  correspond 
à  la  mission  qu'il  vient  accomplir  sur  la  terre, 
mission  uniquement  de  glorification  de  son  divin 
Père  par  le  salut  et  la  régénération  de  l'humanité. 

Il  ne  se  lait  homme  que  pour  être  Victime.  II 
Lui  laut  une  nature  qui  Lui  permette  de  s'im- 
moler ;  et  ne  le  pouvant  avec  sa  seide  nature 
divine,  Il  s'unit  la  nature  humaine.  D'ailleurs,  Il 
nous  le  déclare  ouvertement  Lui-même  lorsque, 
s'adressant  à  son  Père  en  entrant  dans  le  monde. 
Il  lui  dit  avec  l'accent  de  la  reconnaissance  pour 
L'avoir  constitué  Victime  en  remplacement  des 
sacrifices  anciens  :  «  Vous  m'avez  approprié  un 
corps;  voici  que  je  viens'.  »  Les  créatures  liu- 

'  Hebk.,  X,  5,  7. 


MODF.    KT    FIN    DE    I.  INCARNATION  9.> 

niaines  reçoivent  un  corps  pour  vivre,  Jésus 
reçoit  un  corps  pour  mourir.  11  vit  déjî^  avant  de 
s'incarner,  et  la  vie  qu'il  possède  éternellement 
Lui  est  essentielle  au  point  de  ne  pouvoir  ni  la 
perdre  ni  la  diminuer  en  quoi  que  ce  soit  ;  Il  ne 
se  revêt  de  notre  chair  mortelle,  qu'en  vue  de 
l'immolation  qu'il  veut  en  faire.  Et  c'est  pour- 
quoi II  proclame  que  les  sacrifices  offerts  jusque- 
là  à  Dieu,  ne  lui  ayant  pas  été  agréables.  Il  vient 
pour  les  remplacer,  et  que  c'est  à  cette  unique 
fin  qu'il  reçoit  un  corps  qui  puisse  être  la  ma- 
tière de  son  Sacrifice. 

Pour  mieux  saisir  cette  importante  vérité,  qui 
est  comme  la  clef  du  mystère  de  l'Incarnation,  il 
nous  faut  bien  comprendre  la  place  que  le  Sacri- 
fice occupe  dans  la  Religion.  La  Religion,  com- 
prenant l'ensemble  du  culte  que  les  créatures 
doivent  rendre  à  Dieu,  est  la  reconnaissance  des 
droits  souverains  de  Dieu  en  même  temps  que 
l'expression  intérieure  des  sentiments  des  créa- 
tures à  son  égard  et  la  manifestation  extérieure 
des  devoirs  qui  lui  sont  dûs.  Dieu  étant  tout  et 
l'homme  n'étant  rien  ;  Dieu  ayant  tout  donné  et 
l'homme  ayant  tout  reçu  ;  Dieu  étant  seul  à  pos- 
séder des  droits  et  l'homme  n'ayant  que  des 
devoirs  ;  Dieu  étant  le  Maître  absolu  de  toutes 
choses,  le  Souverain  universel,  le  Roi  immortel 


94  DE   JÉSUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

des  siècles,  et  l'hoinme  ne  pouvant  ni  naître,  ni 
vivre,  ni  agir,  ni  faire  quoi  que  ce  soit,  sans 
l'assistance  du  Créateur  qui  peut,  à  son  gré,  le 
tirer  du  néant  ou  l'y  laisser,  lui  conserver  la  vie 
ou  la  lui  enlever,  le  gratifier  de  dons  ou  l'en 
priver,  et  cela,  à  tous  les  moments  de  son  exis- 
tence :  il  s'établit  forcément  entre  Dieu  et  la  créa- 
ture des  relations  de  souveraine  Majesté  d'une 
part  et  de  totale  dépendance  de  l'autre. 

C'est  pourquoi,  pour  exprimer  son  culte  envers 
la  Divinité,  l'homme  a  toujours  senti  le  besoin 
de  reconnaître  sa  totale  et  absolue  dépendance 
par  le  sacrifice  *.  Voulant  rendre  à  Dieu  tout  ce 
qu'il  en  a  reçu  et  protester  de  son  universel  do- 
maine sur  toutes  choses,  il  cherche  à  accomplir 
ce  devoir  essentiel  par  la  destruction  complète 
des  victimes  qu'il  immole.  Ne  pouvant  s'immoler 
lui-même,  il  se  substitue  les  victimes,  il  em- 
prunte leur  vie  et  l'offre  au  Seigneur  à  la  place 
de  son  immolation  personnelle-. 

1  «  Le  mode  le  plus  convenable  à  l'homme  pour  exprimer  ses 
pensées,  c'est  d'avoir  recours  aux  signes  sensibles  ;  il  s'ensuit 
que  la  raison  porte  naturellement  l'iioinme  à  faire  usage  de  ces 
choses  sensibles,  en  les  oflVant  à  Dieu  eu  signe  de  la  soumission 
et  de  l'honneur  qui  lui  sont  dus.  Et  comme  c'est  là  ce  qui 
constitue  Xessence  du  sacrifice,  il  s'ensuit  que  son  oblation  ap- 
partient au  droit  naturel.  »  S.  Thom.,  II  II,  q.  S5,  a.  i. 

2  «  Le  sacrifice  extérieur  que  l'on  offre  est  le  signe  du  sacri- 
fice intérieur  par  lequel  on  s'offre  soi-même  à  Dieu  »,  dit  Saint 
Thomas,  à  la  suite  de  Saint  Augustin.  III  p.,  q.  82,  a.  4. 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  95 

Le  besoin  de  reconnaître  la  souveraineté  de 
Dieu  par  la  destruction  et  la  mort  de  la  victime, 
est  un  besoin  inné  dans  l'humanité.  Toutes  les 
religions,  même  les  plus  grossières,  ont  eu  leurs 
sacrifices  ;  et  toute  matérielle  que  soit  cette  forme 
de  culte,  elle  répond  parfaitement  aux  senti- 
ments du  cœur  de  l'homme  à  l'égard  de  la  Divi- 
nité. Nous  pouvons  donc  en  conclure  que  le 
sacrifice  des  victimes  est  la  forme  extérieure  la 
plus  solennelle,  en  même  temps  que  la  plus  uni- 
verselle, de  toute  religion  '. 

Le  peuple  de  Dieu  a  excellé  dans  les  sacrifices 
de  tout  genre  qu'il  offrait  nombreux  à  Jéhovah. 
Ces  sacrifices  portaient  un  cachet  de  particulière 
solennité,  en  ce  qu'ils  avaient  été  ordonnés  et 
que  leurs  rites  avaient  été  établis  par  Dieu  lui- 
même  ;  ils  constituaient  la  partie  la  plus  impor- 
tante et  la  plus  généralement  observée  de  la  Loi 
Mosaïque.  Jésus,  venant  remplacer  les  figures 
par  la  réalité  et  accomplir  tout  ce  que  la  Loi 
ancienne  avait  annoncé  de  Lui,  devait  naturelle- 
ment abolir  les  sacrifices  sanglants  des  animaux 
pour  leur    substituer   un    sacrifice    nouveau  en 

1  «  De  tous  les  sacrifices  l'holocauste  était  le  principal,  parce 
qu'on  le  brûlait  tout  entier  en  l'honneur  de  Dieu...  Le  sang  est 
surtout  nécessaire  à  la  vie  (c'est  ce  qui  fait  dire  que  l'âme  est 
dans  le  sang).  C'est  pourquoi  pour  faire  voir  que  c'est  de  Dieu 
que  nous  tenons  la  vie  et  tous  les  biens  que  nous  possédons,  on 
répandait  le  sang.  »  S.  Thom.,  I  II,  q.  102,  a.  3. 


<)6  DE    .IKSrS    DANS    SON    ÉTAT    DK    VICTIMT 

harmonie  avec  la  Loi  nouvelle  ;  et  c'est  pour 
se  constituer  Lui-même  Victime  de  ce  Sacrifice 
qu'il  prend  un  corps  capable  d'être  immolé  '. 

De  plus,  en  s'unissant  la  nature  humaine,  Jésus 
prend  sur  Lui  non  seulement  tous  les  péchés  de 
l'humanité,  mais  encore  tous  ses  devoirs  vis-à- 
vis  de  Dieu.  Il  se  fait  la  Religion  universelle  et 
Il  représente  l'humanité  tout  entière  devant  son 
divin  Père.  C'est  en  son  nom  qu'il  adore,  qu'il 
rend  grâces,  qu'il  répare,  qu'il  intercède,  qu'il 
loue,  qu'il  aime,  qu'il  rend  à  Dieu  un  culte  sou- 
verain et  qu'il  le  glorifie  comme  Dieu  ne  l'avait 
jamais  été.  Mais,  comme  nous  venons  de  le  voir, 
cette  Religion  du  Verbe  incarné  serait  incom- 
plète si  elle  n'avait  un  Sacrifice  pour  s'exprimer. 

'  Le  Docteur  angélique  dit  excellemment  à  ce  sujet  :  «  Quoi- 
que la  vérité  réponde  à  la  figure  sous  un  rapport,  elle  n'y  ré- 
pond cependant  pas  sous  tous  les  aspects  ;  parce  qu'il  faut  que 
la  vérité  surpasse  la  figure.  C'est  pourquoi  il  a  été  convenable 
que  le  sacrifice  par  lequel  la  chair  du  Christ  est  offerte  pour 
nous  fût  figuré,  non  par  des  sacrifices  humains,  mais  par  des 
sacrifices  d'animaux  qui  représentent  la  chair  du  Christ,  qui  est 
le  sacrifice  le  plus  parfait...  D'où  Saint  Augustin  dit  (De  Trin., 
1.  4,  c.  14)  :  «  Que  pouvait-on  recevoir  des  hommes,  et  que  pou- 
vait-on offrir  pour  eux  d'aussi  convenable  que  la  chair  humaine, 
et  qu'v  avait-il  aussi  apte  à  ce  sacrifice  que  cette  chair  mor- 
telle ?  Quoi  de  plus  pur  pour  purifier  les  vices  de  tous  les  mor- 
tels que  cette  chair  née  dans  le  sein  d'une  Vierge  sans  la  conta- 
gion de  la  concupiscence  charnelle  ?  Et  que  pouvait-on  offrir  et 
recevoir  d'aussi  agréable  que  la  chair  de  notre  sacrifice  devenue 
le  corps  de  votre  prêtre?  »  S,  Thom.,  III  p.,  q.  48,  a.  3,  ad  1, 


MODE    FT    FIN    DE    L  INCARNATION  97 

Jésus  rendra  donc  nécessairement  à  Dieu  cet 
hommage  suprême,  et  comme  II  tire  tout  de  son 
sein,  II  sera  Lui-même  la  ^'ictime  de  son  Sacri- 
fice. Et  c'est  parce  que  son  holocauste  sera  agré- 
able au  Seigneur,  à  l'encontre  de  tous  les  autres 
sacrifices  qui  n'avaient  de  valeur  que  dans  leur 
signification,  sans  posséder  de  mérite  intrin- 
sèque, qu'il  apaisera  la  Justice  divine  et  obtien- 
dra le  salut  du  genre  humain  '. 

L'immolation  du  Verbe  incarné  fait  donc  es- 
sentiellement partie  de  la  mission  qu'il  vient 
accomplir  sur  la  terre  ;  et  nous  avons  raison  de 
dire  qu'avant  tout  Jésus  est  N'ictime.  Si  nous 
comprenons  bien  cette  vérité  fondamentale,  nous 
saisirons  mieux  tout  le  reste.  Si  nous  arrêtons 
nos  considérations  sur  cet  aspect  du  grand  niys- 

^  «  Parmi  tous  les  dons  que  Dieu  a  accordés  au  genre  humain 
depuis  qu'il  est  tombé  dans  le  péché,  le  premier  de  tous  est  le 
don  qu'il  lui  a  fait  de  son  Fils,  selon  cette  parole  de  Saint  Jean 
(m,  16):  «  Dieu  a  tellement  aimé  le  monde  qu'il  lui  a  donné  son 
Fils  unique,  afin  que  celui  qui  croit  en  lui  ne  périsse  pas,  mais 
qu'il  ait  la  vie  éternelle.  »  C'est  pourquoi  le  plus  grand  de  tous 
les  sacrifices,  c'est  celui  par  lequel  «  le  Christ  s'est  offert  lui- 
même  à  Dieu  en  odeur  de  suavité  »,  selon  l'expression  de  Saint 
Paul  (Ephès.,  V,  2).  C'est  pour  ce  motif  que  tous  les  autres  sacri- 
fices étaient  offerts  dans  l'ancienne  loi  f>our  figurer  ce  sacrifice 
unique  et  tout  particulier,  comme  on  représente  ce  qui  est  par- 
fait par  des  choses  imparfaites.  C'est  ce  qui  fait  dire  à  l'Apôtre 
(Hébr.,  X,  11,  12)  «  que  les  prêtres  de  l'ancienne  loi  offraient  plu- 
sieurs fois  les  mêmes  hosties  qui  ne  pouvaient  jamais  effacer  les 
péchés,  mais  que  le  Christ  n'en  a  offert  qu'une  seule  pour  tous 
les  péchés.  »  S,  Tho.m.,  I  II,  q.  102,  a.  3, 


gS  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

tère  de  l'Incarnation,  nous  en  aurons  indubita- 
blement une  intelligence  plus  profonde.  Si  nous 
voulons  apprécier  la  Miséricorde  infinie  du  Sau- 
veur à  notre  égard,  en  l'éclairant  des  rayons  que 
projette  sur  elle  son  état  d'immolation,  nous  en 
mesurerons  plus  complètement  l'immensité  et  la 
sublimité.  Si  nous  faisons  de  son  Sacrifice  per- 
manent, pendant  toute  sa  vie  mortelle,  l'objectif 
de  nos  méditations  et  de  notre  amour,  nous 
donnerons  un  sens  iiluminateur  à  chacune  de 
ses  paroles  et  au  moindre  de  ses  actes. 

Disons-nous  donc  désormais  que  l'Incarnation 
du  Verbe  est  l'Incarnation  d'une  Victime,  que  la 
vie  de  Jésus  est  une  vie  de  Victime,  que  sa  mort 
est  la  mort  de  l'unique  Victime,  et  que  tout  ce 
qui  se  déroule  dans  cette  existence  adorable, 
depuis  sa  naissance  jusqu'à  son  Sacrifice  final, 
est  empreint  de  cet  esprit  d'immolation  qui  L'a 
fait  descendre  du  ciel  et  L'a  constitué  à  jamais 
l'Agneau  éternellement  immolé,  à  qui  sont  dûs 
tout  honneur  et  toute  gloire  dans  les  siècles  des 
siècles. 

IL  —  Jésus,  Victime  de   gloire 
à  l'égard  de  set}  divii^  Père 

Jésus,  le  Verbe  éternel  de  Dieu,  est  la  gloire 
substantielle  du   Père.   Dans  la    Trinité   Sainte 


MODE    ET    FIN    DE    I.  INCARNATION  99 

Il  vient  en  second,  d'après  notre  manière  de 
concevoir  successivement  les  choses  qui  sont 
éternelles.  C'est  en  se  connaissant,  comme  nous 
l'avons  dit  maintes  fois,  que  Dieu  le  Père  en- 
gendre son  Fils,  qui  est  l'éclat  de  sa  lumière, 
l'image  fidèle  de  ses  perfections,  la  splendeur 
de  sa  gloire,  la  reproduction  parfaite  de  son 
essence. 

En  se  contemplant  dans  son  Verbe,  le  Père 
est  souverainement  et  divinement  glorifié.  Au- 
cune ressemblance  de  lui-même  ne  peut  être 
plus  grande,  aucune  perfection  ne  peut  être 
plus  ineffabîement  égale  à  la  sienne,  aucune 
connaissance  de  son  essence  divine  ne  peut  être 
plus  infiniment  parfaite.  Le  Fils  devient  ainsi, 
dans  une  Personne  substantiellement  distincte, 
la  gloire  infinie  du  Père  :  gloire  essentielle, 
gloire  nécessaire,  gloire  éternelle'. 

Cette  gloire,  qui  fait  ainsi  partie  de  l'essence 
divine,  ne  peut  donc  en  aucune  manière  en  être 
séparée.  Partout  où  est  Dieu,  partout  est  son 
Verbe  ;  et  partout  où  est  le  Verbe,   partout  est 

'  «  Il  est  la  splendeur  de  sa  gloire  et  l'empreinte  de  sa  subs- 
tance. »  Hébr.,  I,  3. 

Jésus  lui-même  nous  révèle  la  sublimité  de  cet  insondable 
mystère,  quand  il  dit,  en  s'adressant  à  son  divin  Père,  au  mo- 
ment de  retourner  à  lui  :  «  Père,  glorifiez-moi  en  vous-même, 
de  la  gloire  que  j'ai  eue  en  l'ous  avant  que  le  monde  fût.  » 
Jean,  xvii,  5. 


100        DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

cette  gloire  intrinsèque,  incessante,  adorable  et 
infiniment  ineffable  que  le  Fils  des  éternelles 
complaisances  rend  au  Père  son  unique  et  éter- 
nel principe.  D'où,  lorsque  le  Verbe  se  fait  chair, 
Il  emporte  nécessairement  avec  Lui  cette  gloire 
inhérente  à  son  adorable  Personne,  et  II  en  fait 
bénéficier  l'humanité  qu'il  s'unit  hypostatique- 
ment.  De  sorte  qu'en  toute  vérité,  le  Verbe  in- 
carné, comme  le  Verbe  éternel,  est  et  demeure 
la  gloire  infinie  de  son  divin  Père  '. 

Mais  l'Incarnation  apporte  un  élément  nou- 
veau à  l'essence  divine  dans  la  Personne  du 
Verbe.  A  côté  de  l'incréé  il  y  a  le  créé  ;  quoique 
unies  indissolublement  dans  une  même  Per- 
sonne divine,  il  y  a  une  nature  humaine  essen- 
tiellement distincte  de  la  nature  divine  ;  la  pre- 
mière participant  à  la  perfection  de  la  seconde, 
sans  cependant  changer  d'essence.  La  gloire 
nouvelle  que  Jésus  procurera  désormais  à  son 
divin  Père,  devra  donc  être  humaine  et  divine 
à  la  fois,  avec  les  caractères  essentiels  qui  con- 
viennent à  ses  deux  natures.  En  tant  que  Verbe 
incréé.  Il  continuera  d'être  la  gloire  infinie  de 
Dieu  ;  en  tant  que  Verbe  incarné.  Il  sera  cette 
même  gloire,  mais  dans  une  condition  créée  qui 

^  «  Le  Verbe  s'est  fait  chair  et  il  a  habité  parmi  nous  ;  et 
nous  avons  vu  sa  gloire,  gloire  comme  du  Fils  unique  du 
Père.  »  Jean,  i,  14. 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  lOl 

Le  constituera  soumis  et  dépendant,  en  harmo- 
nie avec  son  état  inférieur  de  créature  '. 

Par  le  fait  de  son  union  avec  l'humanité,  Jésus 
peut  même  rendre  à  Dieu  une  gloire  qu'il  ne 
pouvait  pas  lui  donner  avant  l'Incarnation,  puis- 
qu'il lui  était  égalen  toutes  choses.  Devenu 
créature.  Il  a  à  sa  disposition  une  nature  qui 
par  essence  est  inférieure  et  qu'il  peut  humilier 
et  abaisser  librement  devant  l'Etre  suprême  de 
qui  elle  dépend  essentiellement.  D'une  part,  il 
n'y  a  pas  de  limites  à  l'abaissement  de  la  créa- 
ture devant  son  Dieu,  la  distance  qui  les  sépare 
l'un  de  l'autre  étant  infinie  ;  d'autre  part,  Jésus 
possède  une  puissance  illimitée  et  une  sainteté 
suprême  capables  de  donner  à  ses  abaissements 
une  intensité  extrême  et  une  efficacité  toute 
divine. 

S'emparant  de  son  humanité,  Jésus  la  fait  ser- 
vir aux  hommages,  aux  louanges,  aux  adora- 
tions, aux  actions  de  grâces  qu'il  rend  à  son 
divin  Père,  en  tant  que  créature  humaine.  Ne 
connaissant  ni  les  impuissances,  ni  les  obstacles, 
ni  les  limites,  ni  les  imperfections.  Il  fait  rendre 
à  son  humanité  tout  ce  qu'elle  peut  donner  de 
gloire  à  Dieu  ;  Il  l'établit  dans  un  état  voisin  de 

*  C'est  ce  que  Jésus  exprime,  lorsqu'il  dit  à  son  Père  :  «  Je 
vous  ai  glorifié  sur  la  terre,  j'ai  achevé  l'œuvre  que  vous  m'a^ 
vez  donnée  à  faire.  »  Jean,  xvii,  4. 


iÔ2  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

ranéantissement  devant  la  Majesté  divine  ;  Il 
l'immole  et  en  fait  une  véritable  victime  '. 

Reconnaissant  en  son  divin  Père  l'Etre  souve- 
rain, le  Principe  de  toutes  choses,  le  Dieu  infi- 
niment aimable  et  infiniment  parfait,  Il  l'adore 
avec  des  sentiments  inconnus  jusque-là  sur  la 
terre,  Il  le  loue  de  ses  infinies  Grandeurs  et  de 
ses  adorables  Perfections,  Il  l'exalte  dans  sa 
Toute-Puissance  et  sa  Sainteté,  Il  le  proclame 
le  Dieu  trois  fois  saint,  Seigneur  et  Maître  sou- 
verain, digne  des  adorations  éternelles  des  anges 
et  des  hommes.  Il  se  fait  petit  devant  lui,  comme 
pour  l'élever  davantage  ;  Il  descend  avec  amour 
dans  le  néant  d'où  II  est  sorti,  pour  proclamer 
plus  éloquemment  sa  gloire  infinie  ;  11  se  com- 
plaît dans  l'humilité  et  la  dépendance  de  sa  con- 
dition, pour  faire  ressortir  par  des  contrastes  la 
sublimité  de  la  iMajesté  divine;  Il  se  sert  même 
de  la  déchéance  de  l'humanité  pécheresse  à  la- 
quelle Il  s'est  uni,  pour  s'abîmer  dans  des  ado- 
rations plus  profondes,  en  face  de  la  Sainteté 
infinie  de  Dieu. 

Qui  pourra  jamais  comprendre  l'immensité  de 
cette  gloire  rendue  à  Dieu  par  cet  anéantis- 
sement du  Verbe  incarné  en  sa  présence  !  Qui 

1  «  //  s'est  anéanti  lui-même  en  prenant  la  nature  de  l'es- 
clave, en  devenant  semblable  aux  hommes,  en  se  montrant  sous 
l'apparence  d'un  homme.  »  Phil.,  ii,  7. 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  lOJ 

pourra  jamais  pénétrer  assez  dans  cet  abîme 
d'adoration,  de  louange  et  d'amour,  pour  en 
mesurer  l'insondable  profondeur  !  Oui  pourra 
jamais  atteindre  la  perfection  infinie  de  cette 
immolation  intime  de  tout  Lui-même,  que  Jésus 
ne  cesse  d'offrir  à  son  divin  Père,  dont  II  s'est 
constitué  la  Victime  de  louange  et  de  gloire  ! 

Cet  état  d'immolation  vis-à-vis  de  son  divin 
Père,  est  d'autant  plus  caractéristique  en  Jésus, 
qu'ayant  pris  la  nature  humaine.  Il  avait  assumé 
tous  les  devoirs  que  l'humanité  doit  à  Dieu.  C'est 
donc  pour  Lui  et  pour  le  genre  humain  tout  en- 
tier que  Jésus  cherche  à  glorifier  son  Père  et 
qu'il  se  plaît  à  descendre  jusque  dans  les  abais- 
sements intérieurs  de  l'immolation  la  plus  pro- 
fonde et  la  plus  parfaite.  Conscient  des  obliga- 
tions essentielles  et  absolues  de  l'humanité.  Il 
se  fait  l'interprète  des  sentiments  de  tous  les 
hommes  pour  accomplir,  en  leur  nom,  leurs  de- 
voirs d'adoration,  de  reconnaissance  et  d'amour, 
auxquels  II  donne  surtout  un  cachet  de  profonde 
humilité  dans  une  immolation  complète  de  l'être 
humain  à  la  gloire  du  Créateur.  Jamais  Victime 
plus  pure,  plus  sainte  et  plus  aimante  n'avait 
fait  d'elle-même  une  oblation  plus  agréable  à  la 
Divinité.  Jamais  Dieu  n'avait  été  plus  honoré  et 
plus   exalté  par  une    créature.    Jamais   la  terre 


i04  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIiME 

n'avait  tant  ressemblé  au  ciel  et  jamais  le  ciel 
n'avait  été  plus  près  de  la  terre. 

Cet  état  de  louange  parfaite,  en  Jésus,  pour  la 
gloire  de  son  divin  Père,  est  un  état  de  perfec- 
tion tellement  sublime,  qu'à  lui  seul  il  suffit  à 
justifier  le  titre  de  Victime  donné  à  notre  ado- 
rable Sauveur. 

Il  ne  faut  point  perdre  de  vue  que  le  premier 
motif  de  Jésus  dans  son  Incarnation,  est  de  glo- 
rifier Dieu  sur  la  terre,  comme  II  le  glorifie  de 
toute  éternité  au  ciel.  Là-haut,  Il  lui  donne  cette 
gloire  essentiellement,  parfaitement,  au  point 
qu'à  aucun  moment  elle  n'est  susceptible  d'ac- 
croissement ;  ici -bas,  elle  est  immédiatement 
parfaite  dans  l'oblation  que  Jésus  fait  de  tout 
Lui-même,  et  dans  l'amour  et  la  sainteté  avec 
lesquels  II  s'offre,  mais  elle  suppose  des  déve- 
loppements quant  aux  actes  précis  et  déterminés 
qu'il  pose  successivement  pendant  sa  vie.  C'est 
pourquoi  cette  première  phase  de  glorification 
que  notre  divine  Victime  de  louange  procure  à 
Dieu,  dans  l'acte  de  l'Incarnation,  en  appelle 
d'autres  qui  toutes  convergent  vers  la  glorifica- 
tion finale  dans  le  Sacrifice  suprême. 

Dévoré  du  zèle  de  la  gloire  de  son  Père,  et 
sachant  qu'il  est  destiné  à  le  glorifier  par  ses 
humiliations  et  ses  souffrances,  Jésus  s'attache 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  103 

avec  amour  à  sa  condition  humiliante  de  créa- 
ture ;  Il  trouve  son  bonheur  dans  cette  dépen- 
dance absolue  dans  laquelle  II  est  vis-à-vis  de 
Dieu  ;  Il  ne  perd  point  de  vue  la  mission  qu'il 
a  reçue  de  son  divin  Père  et  II  s'en  fait  joyeuse- 
ment l'esclave  ;  Il  vit  comme  une  victime  con- 
damnée au  sacrifice,  et  c'est  dans  la  vision  per- 
pétuelle du  Calvaire  qu'il  s'achemine  vers  le 
terme  de  son  existence  terrestre. 

La  gloire  parfaite  de  son  Père  L'attire  vers  l'im- 
molation suprême.  Il  voudrait  à  chaque  instant 
devancer  l'heure  de  son  Sacrifice,  pour  glorifier 
plus  parfaitement  Celui  dont  II  s'est  constitué  la 
Victime.  Sa  vie  s'écoule  dans  un  embrassement 
constant  et  une  offrande  amoureuse  de  tout  ce 
qu'il  rencontre  d'humiliant  et  de  crucifiant  sur 
sa  route,  et  II  se  consume  du  désir  de  s'immoler 
totalement  par  l'effusion  de  son  sang.  Aussi, 
inaugure-t-Il  l'aurore  de  sa  Passion  par  ce  cri  de 
joie  et  presque  de  triomphe  sorti  de  son  Cœur 
embrasé  d'amour  :  Mon  Père,  je  vous  ai  glo- 
rifié sur  la  terre  '.  Et  c'est  à  ces  accents  qu'il  se 
charge  de  sa  Croix,  qu'il  gravit  le  Calvaire,  qu'il 
livre  sa  vie  et  qu'il  meurt  en  prononçant  l'im- 
mortelle parole  de  la  glorification  divine  :  Con- 
summatum  est  ^. 

1  Jean,  xvii,  4. 
-  Jean,  xix,  3o. 


106  DE   JÉSUS    DA^S    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

La  Victime  a  été  immolée,  le  ciel  a  été  apaisé, 
Dieu  a  été  glorifié  !  Le  Verbe  incarné  a  rempli  sa 
mission  :  Dieu  le  Père  rouvre  ses  bras  au  Fils  de 
ses  éternelles  complaisances,  qu'il  semble  trou- 
ver plus  beau  maintenant  qu'il  est  teint  de  son 
sang,  et  désormais  il  regardera  la  terre  avec 
bonté  et  miséricorde,  puisqu'il  y  a  été  glorifié 
comme  il  l'est  au  ciel. 

IIL  —  Jésus,  Victime  de  rcparatioi> 
pour  les  péchés  de  rhumanité 

Jésus  n'est  pas  seulement  Victime  de  gloire 
pour  son  divin  Père,  Il  est  encore  Victime  de 
réparation  pour  nos  péchés.  Son  Sacrifice  en 
lui-même,  lors  même  qu'il  n'aurait  obtenu  le 
salut  d'aucune  âme,  aurait  parfaitement  glorifié 
Dieu,  et  ce  motif  eût  été  suffisant  à  son  Incar- 
nation. Mais  telle  n'était  pas  toutefois  la  fin  com- 
plète de  la  venue  de  Jésus  sur  cette  terre.  Il  était 
descendu  du  ciel  pour  glorifier  son  Père  dans  sa 
propre  humanité,  ce  que  nous  avons  vu,  mais 
aussi  dans  l'humanité  tout  entière  qui  ne  lui  ren- 
dait plus  les  hommages  auxquels  il  a  droit.  Pour 
cela,  il  fallait  décharger  l'humanité  du  fardeau 
qui  l'accablait,  la  dépouiller  du  vêtement  sordide 
qui    la    couvrait,   la   purifier   de   la  lèpre  qui  la 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  lOJ 

souillait,  la  régénérer  par  un  sang  nouveau  qui 
la  rendît  à  la  vie  véritable. 

Le  péché  pesait  sur  l'humanité  d'un  poids 
qu'un  Dieu  seul  pouvait  soulever.  Il  avait  attiré 
sur  elle  des  malédictions  qui  seraient  restées 
éternelles,  si  un  Sauveur  aux  mérites  infinis 
n'était  venu  déchirer  lui-même  le  décret  de  la 
condamnation,  en  le  clouant  à  la  Croix,  pour  le 
changer  en  celui  de  la  miséricorde  et  du  pardon  '. 
Il  avait  fermé  pour  toujours  les  portes  du  ciel, 
et  elles  ne  se  seraient  jamais  rouvertes  aux  mor- 
tels, si  le  Verbe  incarné  tout  ruisselant  du  sang 
de  son  suprême  Sacrifice  n'y  fût  passé  le  pre- 
mier pour  y  introduire  tous  ses  rachetés-. 

Quelle  mission  que  celle  de  se  charger  de  tou^ 
les  péchés  des  hommes  !  Quel  amour  surhumain 

'  «  Lorsque  vous  étiez  morts  par  vos  offenses,  il  vous  a  fait 
revivre  avec  lui,  vous  pardonnant  tous  vos  péchés;  il  a  effacé 
l'acte  qui  s'élevait  contre  nous  /^ar  ses  décrets,  qui  nous  était 
contraire,  et  il  l'a  mis  de  côté,  en  le  clouant  à  la  croix.  »  Col., 
Il,  i3,  14. 

2  «  La  nature  humaine  ne  pouvait  pas  arriver  à  la  béatitude 
parfaite,  sans  que  la  corruption  du  péché  eût  disparu  ;  jiarce 
que  la  béatitude  étant  le  bien  parfait,  ne  souffre  aucun  défaut, 
et  surtout  la  défectuosité  du  péché,  lequel  est  en  quelque  sorte 
opposé  iî  la  vertu,  qui  est  la  voie  qui  y  conduit.  Ainsi,  l'homme 
étant  fait  pour  le  bonheur,  qui  est  sa  fin  dernière,  il  s'ensuivrait 
que  l'œuvre  de  Dieu  serait  privée  de  résultat  dans  une  si  noble 
créature  :  ce  que  le  Psalmiste  juge  peu  convenable,  lorsqu'il  dit 
(Ps.  Lx.vxvni,  48)  :  «  Est-ce  donc  en  vain  que  vous  avez  créé  les 
enfants  des  hommes  ?»  —  La  restauration  de  la  nature  humaine 
était  donc  une  nécessité.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  199. 


108  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

que  celui  qui  conduira  aux  sublimes  immola- 
tions capables  de  donner  pleine  satisfaction  à  la 
Justice  divine  !  Quand  on  réfléchit  à  la  malice 
du  péché,  au  mépris  qu'il  fait  des  droits  de  Dieu, 
à  l'ingratitude  dont  il  l'abreuve,  et  h  l'inconce- 
vable outrage  qu'il  inflige  à  son  amour,  on  com- 
prend que  le  châtiment  même  éternel,  n'atteint 
pas  à  la  gravité  de  l'off^ense  '. 

Jésus,  Lui,  connaissait  toute  l'horreur  du  pé- 
ché et  l'étendue  de  l'outrage  qu'il  fait  à  Dieu  ;  et, 
en  se  chargeant  de  le  réparer.  Il  en  portait  toute 
la  responsabilité,  Il  en  acceptait  l'expiation  en- 
tière et  II  se  vouait  avec  amour  aux  excès  d'hu- 
miliation et  de  souffrance  que  nécessiterait  une 
semblable  réparation.  En  face  d'un  tel  mal  à  ré- 
parer, à  la  vue  d'une  satisfaction  aussi  absolue  à 
donner  à  la  Divinité,  Jésus  pouvait-Il  être  autre 
chose  qu'une  Victime  ?  Et  la  gloire  de  Dieu,  et 
le  salut  du  genre  humain,  et  sa  sainteté  infinie, 
et  son  amour  incommensurable  pour  son  divin 
Père  qui  L'avait  envoyé  régénérer  l'œuvre  de 
ses   mains,    et   sa  charité   pour    les  âmes  qu'un 

1  «  Dieu  étant  inJiiiiment  grand,  dit  Saint  Thomas,  le  péché 
commis  contre  lui  est  en  quelque  sorte  infini  ;  ce  qui  fait  qu'il 
mérite  d'une  manière  quelconque  une  peine  infinie.  Or,  la  peine 
ne  peut  pas  être  intensivement  infinie,  parce  que  rien  de  créé 
ne  peut  être  infini  de  cette  sorte.  Il  ne  reste  donc  plus  qu'à  dire 
que  le  péché  mortel  doit  être  puni  par  une  peine  infinie  en 
durée.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  i83. 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  1 09 

mystère  de  miséricorde  Lui  faisait  aimer  plus 
que  Lui-même,  tout  poussait  Jésvis  aux  plus  su- 
blimes sacrifices. 

Voulant  atteindre  jusqu'aux  dernières  limites 
de  l'amour,  Il  embrassa  l'extrême  immolation  qui 
devait  Le  conduire  par  tous  les  crucifiements 
à  l'ofTrande  de  sa  vie  dans  les  angoisses  indi- 
cibles et  l'infamie  de  la  mort  d'un  condamné. 
Tant  qu'il  aura  un  souftle  de  vie,  II  voudra  souf- 
frir; tant  qu'il  aura  une  goutte  de  sang  dans  les 
veines,  Il  voudra  la  répandre  ;  tant  qu'il  sen- 
tira son  Cœur  battre  dans  sa  poitrine.  Il  voudra 
alimenter  son  amour  pour  son  Père  et  pour  les 
âmes  par  tous  les  genres  de  souffrance  qui  se- 
ront de  nature  à  L'immoler. 

Jésus  se  fait  Victime  et  rien  autre.  Il  vit  dans 
le  désir  de  souffrir,  puisque  la  souffrance  est  son 
essence.  Il  vit  dans  la  pensée  de  mourir,  puisque 
la  mort  est  la  condition  de  son  Sacrifice.  Il  vit 
comme  un  condamné  fait  plutôt  pour  mourir  que 
pour  vivre,  et  II  aspire  après  l'immolation  su- 
prême qui  en  fera  une  Victime  parfaite. 

Plus  II  considère  la  mission  qu'il  a  reçue  du 
ciel,  et  plus  II  s'éprend  d'amour  pour  l'accomplir. 
Plus  II  lève  les  yeux  vers  son  Père  et  consulte 
sa  volonté  adorable,  et  plus  II  veut  hâter  le  mo- 
ment où  II  lui  donnera  la  preuve  souveraine  de 


110  DE   JKSL'S    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

sa  soumission  et  de  son  amour.  Plus  II  voit  l'hu- 
manité de  près,  et  plus  II  brûle  du  désir  de  l'ar- 
racher aux  peines  éternelles  que  lui  ont  méritées 
ses  péchés. 

Jésus  aime  cet  état  de  Victime  qu'il  a  em- 
brassé, à  l'égal  de  son  amour  pour  la  gloire  de 
Dieu  et  pour  le  salut  des  âmes.  Il  l'aime  d'autant 
plus  qu'il  en  comprend  l'indispensable  nécessité. 
Sans  Lui,  son  Père  ne  peut  être  glorifié  par  l'hu- 
manité ;  sans  Lui,  le  monde  ne  peut  être  sauvé. 
S'il  ne  s'était  constitué  Victime,  éternellement  la 
Justice  divine  aurait  maintenu  les  hommes  dans 
l'irrémédiable  malédiction  qui  les  condamnait  au 
châtiment  perpétuel  K 

'  Dans  l'énuinération  que  fait  Saint  Thomas  des  effets  causés 
par  le  péché  et  des  remèdes  apportés  par  la  passion  et  la  mort 
de  Jésus,  il  en  est  deux  qui  se  rapportent  plus  directement  à  ce 
que  nous  disons  plus  haut.  «  Le  second  effet  du  péché,  dit-il, 
c'est  de  nous  faire  encourir  l'offense  de  Dieu.  Lorsque  l'âme 
est  souillée  par  le  péché,  Dieu  est  offensé  et  il  hait  le  pécheur, 
«  L'impie  et  son  impiété  sont  odieux  à  Dieu  »  (Sac,  xiv,  9).  La 
passion  du  Christ  fait  disparaître  cette  offense,  lui  qui  a  satis- 
fait à  Dieu  le  Père  pour  le  péché,  l'homme  étant  impuissant  à 
le  faire  par  lui-même.  «  Lorsque  nous  étions  les  ennemis  de 
Dieu,  nous  avons  été  réconciliés  avec  lui  par  la  mort  de  son 
Fils  »  (Rom.,  v,  10). 

«  Le  quatrième,  c'est  de  nous  faire  encourir  la  peine  du  châ- 
timent. La  justice  divine,  en  effet,  exige  que  quiconque  a  péché 
soit  puni  ;  mais  le  châtiment  se  mesure  sur  la  faute,  ce  qui  fait 
que  comme  la  faute  du  péché  mortel  est  infinie,  étant  contre  un 
bien  infini,  à  savoir  Dieu,  dont  le  pécheur  méprise  les  comman- 
dements, la  peine  due  au  péché  mortel  est  infinie.  Mais  le  Christ, 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  1  1  1 

Jésus  ne  s'étant  fait  Victime  que  par  amour, 
plus  les  motifs  qui  exigent  son  Immolation  sont 
nombreux  et  plus  II  aime  cet  état  qui  Le  voue 
au  sacrifice  et  à  la  mort.  Or,  Jésus  n'était  pas 
venu  pour  expier  seulement  le  péché  initial  du 
premier  homme,  mais  bien  tous  les  péchés  qui 
découlent  de  cette  source  viciée  '.  Il  voyait  de- 
vant Lui  l'accumulation  inconcevable  de  tous  les 
péchés  du  monde  ;  Il  comptait  les  uns  après  les 
autres  les  hommes  de  tous  les  temps  et  de  tous 
les  lieux,  et  II  voyait  les  péchés  de  chacun  ;  Il 
énumérait  toi  ^  les  péchés  individuels,  tous  les 
péchés  de  famille,  tous  les  péchés  de  société, 
tous  les  péchés  de  nation  ;  Il  considérait  tous  les 
péchés  de  la  jeunesse,  tous  les  péchés  de  l'âge 
mûr,  tous  les  péchés  de  la  vieillesse.  Ces  innom- 
brables  péchés  formaient  des  montagnes  s'éle- 

par  sa  passion,  nous  a  délivrés  de  cette  peine  qu'il  a  endurée 
lui-même.  «  Il  a  porté  dans  son  corps  nos  péchés  »  (1  Pierre, 
M,  2-j),  c'est-à-dire  la  peine  due  à  nos  péchés,  m  S.  Thom., 
Op.  6,  c.  6. 

'  «  Il  y  a  deux  sortes  de  péché  qui  empêchent  d'entrer  dans 
le  royaume  céleste.  L'un  est  commun  à  toute  la  nature  hu- 
maine :  c'est  le  péché  du  premier  homme.  L'autre  est  celui  que 
fait  chaque  individu  et  qui  est  commis  par  son  acte  /tropre. 
Or,  la  passion  du  Christ  nous  a  délivrés  non  seulement  du  pé- 
ché qui  est  commun  à  toute  la  nature  humaine  quant  à  la  faute 
et  quant  à  la  peine,  par  le  prix  qu'il  a  payé  pour  nous  ;  mais  il 
a  encore  délivré  de  leurs  propres  péchés  ceux  qui  participent  à 
sa  passion  par  la  foi,  la  charité  et  les  sacrements.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  49,  a.  5, 


112  DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

vant  jusqu'aux  nues,  et  chacun  appelait  une 
réparation  et  méritait  un  châtiment.  Jésus  les 
connaissait  tous  en  détail,  et  pour  en  obtenir  le 
pardon  et  en  donner  satisfaction  à  Dieu,  Il  com- 
prenait que  ce  n'était  pas  trop  d'être  Victime  et 
de  verser  tout  son  sang. 

Quand  on  pense  aux  calamités  terribles  qui 
parfois  s'abattent  sur  les  nations,  pour  les  punir 
de  leurs  péchés  ;  aux  châtiments  non  moins 
cruels  qui  atteignent  souvent  des  familles  en- 
tières ;  et  à  tant  de  souffrances  et  d'épreuves 
qui  abreuvent  les  pécheurs  de  tout  calibre  pour 
les  ramener  au  devoir  et  leur  faire  expier  leurs 
fautes,  on  est  stupéfait  à  la  vue  de  l'immensité 
de  douleurs  que  nécessite  l'expiation  des  péchés 
de  tous  les  hommes  réunis  '. 

La  seule  acceptation  de  cette  réparation  uni- 
verselle n'est-elle  pas  suffisante  pour  faire  une 
véritable  Victime  de  Celui  que  son  amour  a  porté 

'  «  On  peut  considérer  la  grandeur  de  la  douleur  du  Christ 
souffrant,  parce  qu'il  a  pris  cette  passion  et  cette  douleur  volon- 
tairement dans  le  but  d'affranchir  les  hommes  du  péché.  C'est 
pourquoi  il  a  pris  une  douleur  tellement  grande  qu'elle  a  été 
proportionnée  à  la  grandeur  de  l'effet  qui  devait  en  résulter. 
Cette  douleur  a  surpassé  celle  de  tous  ceux  qui  sont  contrits, 
soit  parce  qu'elle  a  eu  pour  cause  une  sagesse  et  une  charité 
plus  grande,  ce  qui  augmente  la  douleur  de  la  contrition  ;  soit 
parce  (\uelle  a  embrassé  tout  à  la  fois  tous  les  péchés,  d'après 
ces  paroles  du  prophète  (Is.,  lui,  4)  :  «  Il  a  véritablement  porté 
nos  douleurs,  »  S,  Thom.,  III  p.,  q.  46,  a.  6,  ad  4. 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  113 

à  se  substituer  à  l'humanité  coupable  ?  Que  dire 
alors  de  l'expiation  elle-même,  de  l'étendue  des 
souffrances  infligées  par  la  Justice  divine  ;  de 
l'intensité  de  chaque  douleur,  pour  les  propor- 
tionner toutes  au  nombre  et  à  la  gravité  des 
offenses  ;  de  la  destruction,  pour  ne  pas  dire 
de  l'anéantissement,  qu'exige  une  semblable  ex- 
piation dans  la  Victime  unique  destinée  à  rem- 
placer par  son  sacrifice  tous  les  pécheurs  de 
l'univers  ! 

Jésus,  à  qui  rien  n'est  caché  et  qui  apprécie 
toute  chose  à  sa  juste  valeur,  pénètre  profondé- 
ment dans  cet  abîme  quasi  insondable  des  péchés 
de  l'humanité,  et  II  mesure  la  peine  infinie  qu'ils 
méritent.  Tout  terrifiant  que  soit  ce  spectacle, 
Il  se  livre  aux  coups  terribles  de  la  Justice  di- 
vine ;  Il  veut  chacune  de  ses  douleurs  et  II  leur 
donne  Lui-même  une  intensité  et  une  acuité, 
dont  sa  puissance  a  le  secret  et  que  son  amour 
active.  Pour  faire  oublier  à  son  divin  Père  tout 
ce  que  le  péché  lui  a  infligé  d'outrages  et  pour 
rendre  à  l'humanité  tout  ce  que  ses  offenses  lui 
ont  fait  perdre,  notre  adorable  Victime  voudrait 
anéantir  en  elle  tout  ce  qui  a  été  la  cause  et  l'ins- 
trument du  péché.  Les  souffrances  et  les  tortures 
physiques  et  morales  ne  Lui  suffisent  pas,  elle 
s'offre  à  Dieu  pour  qu'il  opère  en  elle  des  des- 
tructions intimes  qui,  par  leur  perfection  divine. 


114  DE   JÉSUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

puissent  atteindre  à  la  hauteur  de  sa  Majesté 
outragée.  Mystère  d'immolation  qui  échappe  à 
nos  faibles  conceptions,  mais  qui  nous  fait  pres- 
sentir en  Jésus  un  océan  inconnu  de  souffrances 
infinies. 

Oui  donc,  après  cela,  pourrait  rester  indifférent 
devant  une  charité  aussi  inconcevable  qu'elle  est 
infiniment  miséricordieuse?  Nous  sommes  tous 
de  la  race  des  pécheurs,  c'est  donc  pour  chacun 
de  nous  que  Jésus  s'est  fait  Victime  '  ;  ce  sont  nos 
propres  péchés  qu'il  a  expiés-;  il  n'y  a  pas  une 
seule  de  nos  infidélités  qui  ne  L'ait  fait  souffrir 
et  pour  l'expiation  de  laquelle  II  n'ait  versé  tout 
son  sang^.  Ne  convient- il  pas  que  nous  souf- 
frions avec  Lui,  que  nous  L'accompagnions  sur 
la  route  du  Calvaire,  que  nous  mêlions  notre 
sang  au  sien,  et  que  nous  réparions  à  notre  tour 
tous  les  péchés  de  lîotre  vie,  par  l'acceptation 
de  tous  les  sacrifices  et  l'offrande  de  tout  nous- 
mêmes  à  Jésus  Victime,  dans  un  abandon  de 
reconnaissance  et  d'amour! 

^  «  Le  Christ  est  venu  dans  le  monde  pour  sauver  les  pé- 
cheurs, »  I  TiM.,  I,  i5. 

2  «  Il  s'est  fait  victime  pour  nos  péchés  ;  non  seulement  pour 
nos  propres  péchés,  mais  encore  pour  ceux  du  monde  entier.  » 
I  Jean,  ii,  2. 

3  «  Le  sang  de  Jésus-Christ  nous  purifie  de  tout  péché,  » 
I  Jean,  i,  7. 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  1i5 


IV.  — Jésus  est  Victime  en  tout  soi?  être 


Jésus  ne  peut  pas  être  Victime  sans  être  une 
Victime  parfaite,  et  II  ne  serait  pas  une  Victime 
parfaite  s'il  ne  l'était  en  tout  son  être.  Nous  ne 
devons  point  perdre  de  vue  que,  tout  en  s'incar- 
nant,  le  Verbe  de  Dieu  n'a  cessé  de  glorifier  infi- 
niment son  Père.  Or,  dans  l'éternité,  cette  gloire 
était  parfaite  non  seulement  à  cause  de  la  per- 
fection absolue  de  tout  ce  qui  est  en  Dieu,  mais 
encore  parce  que  la  Personne  du  Verbe  tout  en- 
tière coopérait  à  cet  acte  de  glorification  divine. 
En  se  revêtant  de  l'humanité,  le  Verbe  continue 
à  glorifier  Dieu  de  la  même  manière,  si  ce  n'est 
qu'il  le  glorifie  à  la  fois  dans  ses  deux  natures 
divine  et  humaine  ;  mais  il  n'y  a  pas  plus  de  ré- 
serve et  d'imperfection  dans  cette  glorification 
terrestre  qu'il  n'y  en  a  dans  la  glorification  cé- 
leste. Nous  avons  vu,  en  outre,  que  c'est  par  son 
état  de  Victime  que  Jésus  glorifie  parfaitement 
son  divin  Père  sur  la  terre;  il  est  donc  nécessaire 
que  rien  en  Lui  n'échappe  à  cet  état,  sous  peine 
de  rendre  sa  glorification  imparfaite  '. 


'  «  Le  Christ  s'est  offert  parce  qu'il  l'a  voulu  d'une  volonté 
divine  et  d'une  volonté  humaine  délibérée.  »  S.  Thom.,  III  p., 
q.  14,  a.  2, 


Il6  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Comme  Victime  Jésus  tient  à  ce  que  tout,  dans 
la  constitution  de  son  être,  coopère  à  accomplir 
dans  le  temps  la  mission  qui  Lui  a  été  confiée. 
Il  veut  pouvoir  s'offrir  à  chaque  instant  et  tout 
entier  à  son  divin  Père  et  réclamer  pour  chaque 
partie  de  son  être  humain,  comme  pour  son  être 
divin,  l'honneur  de  le  louer  et  de  le  glorifier. 

Il  fait  consister  son  amour  pour  son  Père  dans 
cette  immolation  totale  de  Lui-mêine  qu'il  ne 
cesse  de  renouveler  et  qu'il  rend  permanente  ^ 
S'il  y  avait  en  Lui  quelque  chose  qui  ne  fut  su- 
jet à  cette  immolation,  il  y  aurait  par  là  même 
quelque  chose  que  ne  vivifierait  pas  aussi  par- 
faitement son  amour.  Nous  sommes  donc  forcés 
d'admettre,  ou  que  Jésus  est  totalement  Victime 
en  tout  son  être,  ou  qu'il  ne  l'est  pas  du  tout. 

En  considérant  la  seconde  fin  de  l'état  de  Vic- 
time en  Jésus,  à  savoir  le  salut  du  genre  humain, 
nous  arrivons  aux  mêines  conclusions.  Jésus 
vient  pour  réparer  les  péchés  des  hommes  et 
rétablir  l'huinanité  dans  sa  sainteté  primitive. 
Mais  tout  a  péché  dans  l'homme  et  le  péché  a 

'  «  Le  Christ  a  souffert  par  amour  pour  son  Père,  d'après 
ce  passage  de  l'Evangile  (Jean,  xiv,  3i)  :  «  Afin  que  le  monde 
connaisse  que  j'aime  le  Père,  et  que  je  fais  ainsi  que  le  Père 
m'a  ordonné,  levez-vous,  sortons  d'ici  »  ;  c'est-à-dire  allons  au 
lieu  de  ma  passion.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  47,  a.  2, 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  11/ 

vicié  la  nature  iiumainc  dans  sa  source;  le  corps 
et  l'âme  ont  coopéré  h  l'offense  faite  à  Dieu,  et 
tous  deux  portent  la  peine  due  au  péché.  Jésus 
ne  peut  les  purifier  qu'en  expiant  leur  faute 
commune  ;  et  comme  II  se  substitue  à  eux,  il 
est  nécessaire  qu'il  le  fasse  tout  entier,  afin  que 
l'expiation  atteigne  en  Lui  tout  ce  qu'elle  aurait 
atteint  dans  l'homme,  si  celui-ci  eût  dû  subir 
lui-même  le  châtiment  de  ses  péchés*. 

En  tant  que  Victime  de  réparation,  Jésus  l'est 
absolument  dans  tout  son  être,  aussi  bien  qu'il 
l'est  dans  sa  qualité  de  ^^ictime  de  louange  à  la 
gloire  de  son  Père.  A  cause  de  cette  double  fin 
de  son  Incarnation,  il  ne  peut  en  être  autre- 
ment-. Tout  ce  que  le  Verbe  a  pris  de  l'huma- 
nité, Il  ne  l'a  pris  que  dans  cette  vue.  Il  ne  peut 

'  «  Dieu  seul  a  une  dignité  infinie  et  pouvait  offrir  pour 
l'homme  une  satisfaction  suffisante  en  se  revêtant  de  sa  chair. 
Il  a  donc  dû  prendre  la  nature  humaine  dans  des  conditions 
telles  qu'/V  pût  souffrir  jyour  l'homme  ce  que  l'homme  avait 
mérité  par  son  péché,  pour  que  ses  souffrances  pussent  satis- 
faire pour  l'homme...  Comme  l'homme,  par  le  péché,  était  tombé 
dans  la  nécessité  de  mourir  et  de  souffrir  dans  son  corps  et 
dans  son  âme,  le  Christ  a  voulu  prendre  ces  défauts,  afin  de 
racheter  le  genre  humain  en  souffrant  la  mort  pour  les  hommes.  » 
S.  Thom.,  Op.  2,  c.  226. 

-  Saint  Paul  nous  le  dit  clairement.  C'est  à  Dieu  son  Père 
que  Jésus  s'offre,  et  par  là  il  le  glorifie  ;  mais  il  s'offre  pour  ex- 
pier les  péchés  du  monde,  et  c'est  ce  qui  le  constitue  Victime. 
«  Il  s'est  livré  lui-même  pour  nous,  en  s'offrant  à  Dieu,  comme 
une  oblation  et  une  victime  d'agréable  odeur.  »  Eph.,  y,  2. 


Il8  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

y  avoir  aucun  autre  motif,  puisqu'il  vient  expres- 
sément et  uniquement  pour  se  sacrifier  et  s'im- 
moler. Sa  Sagesse  exigeait  qu'il  ne  prît  rien 
d'inutile,  rien  qui  ne  pût  concourir  à  la  fin  pro- 
posée ;  ce  qui  serait  arrivé,  si  tout  en  Lui  n'avait 
été  destiné  à  l'immolation.  Et  dans  ce  dernier 
cas,  il  faudrait  admettre  que,  tout  en  Jésus 
n'ayant  pas  coopéré  à  son  Sacrifice,  la  Rédemp- 
tion n'aurait  pas  été  obtenue  par  la  Personne 
tout  entière  du  Verbe  incarné,  mais  que  nous 
ne  la  devrions  qu'à  une  partie  de  Lui-même,  ce 
qui  serait  absurde. 


Nous  nous  trouvons  donc  bien  en  face  d'une 
Victime  totale  et  complète,  à  l'immolation  de 
laquelle  rien  ne  peut  échapper  de  ce  qui  la  cons- 
titue essentiellement.  C'est  d'ailleurs  la  notion 
exacte  que  nous  nous  formons  immédiatement 
d'une  victime  parfaite,  puisque  de  sa  nature  la 
victime  est  intrinsèquement  vouée  à  la  destruc- 
tion par  la  mort. 

Lorsqu'il  s'agit  d'une  victime  raisonnable  et 
que  cette  victime  s'offre  librement  en  sacrifice, 
elle  se  livre  dans  la  perfection  de  son  être  ;  elle 
expose  à  la  mort  tout  ce  qui  en  elle  est  suscep- 
tible de  mourir,  son  corps  ;  puis  elle  fait  sup- 
porter à  son  âme  immortelle  tout  ce  qui  dans  la 


MODE    ET    IIN    DE    L  INCARNATION  119 

mort  peut  l'atteindre  et  la  faire  souffrir  '.  C'est 
sous  l'influence  de  l'âme  et  par  sa  volonté  que 
le  corps  est  immolé,  et  la  séparation  d'avec  lui, 
qu'elle  s'impose,  est  son  genre  de  mort,  sans 
parler  des  tristesses,  des  douleurs  et  des  an- 
goisses qui  peuvent  l'assaillir  directement  et  qui 
dépassent  considérablement  les  souffrances  de 
la  mort  corporelle  -. 

'  «  Les  douleurs  que  le  Christ  a  souffertes  ont  dépassé  tontes 
les  douleurs  que  les  hommes  peuvent  endurer  en  cette  vie, 
non  seulement  à  cause  de  la  violence  et  de  l'étendue  de  sa  pas- 
sion, mais  encore  à  cause  de  la  constitution  du  Christ  qui  a 
souffert,  et  de  l'acceptation  volontaire  de  la  souffrance  qui  a  été 
proportionnée,  sous  le  rapport  de  l'étendue,  à  la  fin  qu'il  se 
proposait.  Sous  le  rapport  du  corps,  il  avait  une  complexion 
parfaite  ;  puisque  son  corps  a  été  formé  miraculeusement  par 
l'opération  du  Saint-Esprit.  C'est  pourquoi  le  sens  du  tact,  dont 
la  perception  produit  la  douleur,  était  parfaitement  développé 
en  lui.  —  Pour  Yàme,  elle  perçoit  aussi  d'autant  plus  vivement 
toutes  les  causes  de  tristesse  que  ses  puissances  intérieures 
sont  plus  parfaites.  »  S.  Thcvî.,  III  \).,  q.  46,  a.  6. 

2  Le  Docteur  angélique  s'exprime  ainsi  :  «  On  dit  que  l'âme 
entière  souffre,  quand  elle  souffre  selon  son  essence  ou  selon 
toutes  ses  puissances.  Si  nous  comprenons  l'âme  entière  en  rai- 
son de  son  essence,  il  est  évident  que  toute  l'âme  du  Christ  a 
souffert.  Car  toute  l'essence  de  l'âme  est  unie  au  corps,  de 
manière  qu'elle  est  tout  entière  dans  tout  le  corps  et  tout  en- 
tière dans  chacune  de  ses  parties.  C'est  pourquoi  quand  le  corps 
souffrait  et  qu'il  était  prêt  à  se  séparer  de  l'âme,  l'âme  entière 
souffrait.  —  Si  nous  comprenons  l'âme  entière  selon  toutes  ses 
puissances,  et  que  nous  parlions  des  souffrances  propres  à  cha- 
cune d'elles,  elle  souffrait  selon  toutes  ses  puissances  infé- 
rieures... car  toutes  les  puissances  de  l'âme  ont  leur  fondement 
dans  son  essence,  à  laquelle  parvient  la  douleur,  quand  le 
corps  dont  elle  est  l'acte  souffre.  »  Ibid.,  a.  7. 


120  DE    JÉSL'S    DANS    SON    lÎT A T    DE    VICTIME 

C'est  quand  tout  a  été  immolé,  qu'il  ne  reste 
plus  aucune  partie  intacte  de  la  victime  et  qu'elle 
est  réduite  à  l'état  de  mort,  que  le  sacrifice  est 
complet.  Soustraire  la  moindre  partie  dans  la 
victime  ou  diminuer  tant  soit  peu  la  perfection 
de  son  oblation,  c'est  l'amoindrir  et  la  réduire  à 
une  immolation  subie  plutôt  qu'à  une  immola- 
tion voulue. 

Or,  notre  adorable  Victime  a  choisi  elle-même 
cet  état,  elle  l'a  voulu  librement,  et  dans  son  en- 
semble et  dans  chacune  de  ses  phases  ;  aucun 
détail  ne  lui  a  échappé,  aucune  circonstance  ne 
lui  a  été  ignorée  ;  c'est  d'elle-même  qu'elle  en  a 
établi  les  conditions,  qu'elle  a  fixé  l'heure  de  son 
sacrifice  et  les  moyens  de  l'opérer. 

Victime  parfaite,  elle  a  voulu,  pour  l'honneur 
de  son  divin  Père  et  à  cause  de  l'amour  qu'elle 
lui  portait  ainsi  qu'aux  âmes,  que  rien  en  elle 
ne  fût  épargné,  mais  que  tout,  dans  son  corps  et 
dans  son  àme,  pût  servir  à  son  sacrifice. 

Victime  toute  puissante,  elle  s'est  donné  elle- 
même  un  corps  et  une  âme  faits  pour  la  douleur 
et  le  sacrifice.  C'est  à  cette  fin  qu'elle  les  a  unis 
et  qu'elle  a  établi  entre  eux  cette  harmonie  par- 
faite qui  inspirait  à  l'âme  de  vouloir  la  souffrance 
pour  le  corps  et  qui  portait  le  corps  à  s'associer 
aux  souffrances  de  l'âme.  Se  sachant  voués  l'un  et 
l'autre  au  sacrifice,  ils  s'entr'aidaient  dans  la  voie 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  121 

douloureuse  qui  devait  les  conduire  à  l'inuTio- 
lation  suprême.  Jamais  la  moindre  divergence 
entre  eux  ;  le  corps  était  totalement  soumis  à  la 
direction  crucifiante  que  l'âme  lui  imprimait  ; 
l'âme,  à  son  tour,  ne  restait  indifférente  à  au- 
cune douleur  qu'éprouvait  le  corps,  de  même 
qu'elle  le  faisait  participer  aux  souffrances  dont 
elle  se  plaisait  à  se  saturer. 

Cette  communication  mutuelle  de  souffrance 
n'étant  en  aucune  manière  l'effet  d'un  désordre 
intérieur,  comme  chez  les  autres  hommes  qui 
sont  soumis  à  la  guerre  de  la  chair  contre  l'es- 
prit, mais  étant  le  résultat  d'une  double  action 
harmonieuse  concourant  simultanément  à  la 
même  fin,  se  faisait  avec  une  intensité  propor- 
tionnée à  la  grandeur  du  motif  qui  l'avait  ins- 
pirée. L'âme  et  le  corps  devenaient  pour  ainsi 
dire  des  instruments  de  souffrance  l'un  pour 
l'autre  :  l'âme,  trouvant  dans  le  corps  matière 
au  sacrifice,  l'immolait  ;  et  le  corps  entraînait 
irrésistiblement  l'âme  à  se  sacrifier  avec  lui.  Le 
corps  était  matériellement  victime,  en  ce  qu'il 
avait  du  sang  à  verser  et  une  vie  à  donner;  l'âme 
l'était  spirituellement,  en  ce  qu'elle  concourait 
formellement  à  l'immolation  matérielle  par  la  vo- 
lonté avec  laquelle  elle  vouait  le  corps  au  sacri- 
fice. De  sorte  que  tous  deux  coopérèrent  égale- 
ment au   sacrifice   sanglant   et  qu'ils   formèrent 


122  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

les  éléments  indispensables  et  essentiels  de  l'im- 
inolation  de  notre  divine  Victime. 

Comme  cette  harmonie  est  admirable  et  comme 
notre  adoration  est  spontanée,  lorsque  nous  con- 
templons ce  mystère  ineffable  de  l'Union  hypos- 
tatique  qui  met  à  la  disposition  d'une  Personne 
divine  une  Victime  qu'elle  s'est  miséricordieuse- 
ment  choisie  et  que  sa  toute-puissance  a  rendue 
aussi  parfaite  ! 

V.  — Jésus,  Victime  dans  sop  corps 

Pour  mieux  comprendre  encore  jusqu'à  quel 
point  Jésus  est  Victime  dans  tout  son  être,  consi- 
dérons séparément  sa  constitution  physique  et 
sa  constitution  morale  et  spirituelle. 

Jésus  est  d'abord  Victime  dans  son  corps,  à 
cause  du  caractère  de  visibilité  de  son  Sacrifice. 
Devant  abolir  tous  les  anciens  sacrifices.  Il  de- 
vait néanmoins  en  conserver  le  cachet  extérieur 
et  sensible.  Son  Sacrifice  allait  clore  la  série  des 
sacrifices  sanglants  et  rester  le  Sacrifice  unique 
destiné  à  se  perpétuer  ensuite  d'une  manière  non 
sanglante  sur  tous  les  autels  catholiques. 

Pour  pouvoir  s'immoler  de  la  sorte,  il  faut  à 
Jésus  un  corps  dont  II  puisse  verser  le  sang,  une 
vie  qui  Lui  permette  de  subir  la  mort.  Le  corps 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  123 

qu'il  reçoit  est  nécessairement  approprié  à  la 
fin  pour  laquelle  il  Lui  est  donné.  C'est  le  corps 
d'une  Victime,  par  conséquent  adapté  à  la  souf- 
france et  fait  directement  pour  souffrir.  Il  serait 
outrageant  pour  la  Sagesse  divine  de  supposer 
que  Dieu  n'ait  pas  tout  harmonisé  dans  ce  corps 
adorable  en  vue  de  l'œuvre  qu'il  devait  accoin- 
plir.  Il  ne  suffirait  pas  de  prétendre  que  Jésus 
pouvait  souffrir  dans  son  corps  ;  il  faut  recon- 
naître d'une  manière  absolue,  qu'étant  né  pour 
être  Victime,  la  souffrance  faisait  partie  de  sa 
nature  corporelle  et  que  la  perfection  de  son  être 
étant  d'être  immolé,  Il  ne  pouvait  pas  ne  point 
souffrir  '. 

Il  nous  faut  admettre  cette  première  vérité, 
si  nous  voulons  comprendre  toute  l'étendue   et 

*  «  Il  était  nécessaire,  dit  Saint  Thomas,  que  Dieu  /;/-//  une 
chair,  afin  de  satisfaire  pour  le  genre  humain.  Or,  la  peine  in- 
fligée au  genre  humain  par  suite  du  péché,  consiste  dans  la 
mort  et  les  autres  souffrances  de  la  vie  /irésente  ;  ce  qui  fait 
dire  à  l'Apôtre  (Rom.,  v,  12)  :  «  Le  péché  est  entré  dans  ce  monde 
par  un  seul  homme,  et  par  le  péché  la  mort.  »  Dieu  devait  donc 
prendre  une  chair  passible  et  mortelle,  sans  le  péché,  afin  de 
pouvoir,  par  ses  souffrances  et  sa  mort,  satisfaire  pour  nous  et 
nous  purifier  du  péché.  Telle  est  la  pensée  de  l'Apôtre  quand  il 
dit  (Rom.,  vmi,  3)  que  «  Dieu  envoya  son  Fils  dans  la  ressem- 
blance d'une  chair  de  péché  »  ;  ce  qui  signifie  qu'il  avait  une 
chair  semblable  à  celle  des  pécheurs,  c'est-à-dire  passible  et 
mortelle.  Et  il  ajoute  :  «  Afin  qu'à  cause  du  péché,  il  condamnât 
le  péché  dans  la  chair  »,  c'est-à-dire  afin  qu'il  détruisît  en  nous 
le  péché  par  la  peine  qu'il  souffrit  dans  sa  chair  pour  notre  pé- 
ché. »  S.  Thom.,  Contr,  Gent,,  L.  4,  c.  55. 


124  DE   JÉSUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIiME 

l'acuité  des  souffrances  de  notre  divin  Sauveur. 
Plus  nous  Le  saurons  Victime,  et  plus  nous  cons- 
taterons son  amour  infini  ;  plus  sa  miséricorde  à 
notre  égard  sera  apparente,  et  plus  nous  vou- 
drons L'aimer  d'un  amour  qui  ressemble  au  sien, 
d'un  amour  crucifié. 

Remarquons  encore  que  Jésus  reçoit  un  corps 
approprié  à  son  âme.  Non  seulement  son  corps 
vit  dans  une  dépendance  totale  du  principe  vital 
qui  l'anime  et  le  régit,  ce  qui  l'établit  déjà  dans 
un  état  réel  de  sujétion,  comme  il  convient  à  une 
victime;  mais  encore  il  est  adapté  aux  qualités  et 
aux  perfections  de  son  âme.  L'âme  de  Jésus  étant 
la  perfection  créée  la  plus  grande  qui  puisse 
sortir  des  mains  de  Dieu,  réclamait  un  corps  qui 
lui  convînt  parfaitement  et  qui  pût  l'aider  dans 
l'œuvre  rédemptrice,  la  seule  qu'elle  avait  mis- 
sion d'opérer.  En  informant  le  corps,  l'âme  hu- 
maine de  Jésus  lui  imprime  le  cachet  qui  la 
distingue,  à  savoir  d'être  l'âme  d'une  Victime 
divine  ;  pour  lui  être  associé  de  la  sorte,  le  corps 
doit  à  son  tour  être  victime,  et  la  victime  corpo- 
relle la  plus  parfaite  qui  puisse  jamais  exister. 

Considérons  aussi  que  l'âme  et  le  corps  en 
Jésus  ne  constituent  pas  une  nature  humaine 
concrétée  dans  une  personne  humaine,  mais 
une  nature  humaine  assumée  par  une  Personne 
divine.  Ils  ont  été  créés  en  vue  de  leur  union 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  120 

avec  la  Personne  du  Verbe,  à  laquelle  ils  appar- 
tiennent, ce  qui  suppose  en  eux  une  perfection 
en  rapport  avec  la  dignité  divine  et  la  fin  de  l'In- 
carnation. Le  Verbe  incarné  venant  s'offrir  en 
Victime  trouve  dans  son  corps  animé  par  son 
âme  la  matière  de  son  Sacrifice,  ce  qui  rend 
essentiel  et  rehausse  presque  à  l'infini  le  carac- 
tère d'immolation  qui  convient  au  corps  sacré 
du  Sauveur  '. 

II  ressort  clairement  de  ce  qui  précède  que 
tout  en  Jésus  est  trop  directement  l'œuvre  de 
Dieu,  pour  que  tout  n'y  soit  pas  coordonné  à 
son  Sacrifice.  Etant  corporellement  Victime,  Il 
possède  donc  un  corps  d'une  complexion  par- 
faite, admirablement  organisé,  préparé  expres- 
sément en  vue  de  la  souffrance,  dans  lequel 
aucune  défectuosité  ne  peut  venir  contrecarrer 
l'œuvre  pour  laquelle  il  existe. 

Corps  parfaitement  pur,  formé  de  la  chair  vir- 
ginale d'une  vierge  par  l'opération  du  Saint- 
Esprit,  sans  avoir  rien  contracté  de  la  concupis- 
cence de  la  chair,  il  se  prête  admirablement  à 
l'action  purificatrice  qu'il  doit  exercer  par  son 

1  «  La  passion  du  Christ  appartient  au  suppôt  de  la  nature 
divine,  en  raison  de  la  nature  passible  qu'il  a  prise,  mais  non 
en  raison  de  la  nature  divine  qui  est  impassible.  »  S.  Tkom., 
III  p.,  q.  46,  a.  12. 


126  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

immolation.  Sa  pureté  comme  la  perfection  de 
sa  complexion  vont  servir  à  rendre  son  Sacrifice 
plus  agréable  à  Dieu  ;  ce  sera  la  Victime  sans 
tache  et  sans  défaut,  choisie  avec  soin,  consacrée 
et  offerte  solennellement  au  Seigneur. 

Toute  parfaite  que  soit  sa  constitution,  Jésus 
Victime  ne  laissera  pas  néanmoins  d'être  sujet 
à  bien  des  misères  corporelles,  ce  qui  d'ailleurs 
est  en  harmonie  avec  son  état'.  Il  ne  connaîtra 
pas  sans  doute  les  maladies  ni  les  infirmités  qui 
proviennent  du  défaut  de  constitution,  de  la  fai- 
blesse des  organes,  ou  du  désordre  des  humeurs 
ou  du  sang-;  mais  II  pourra  néanmoins  souffrir 

^  «  Afin  que  le  Christ  satisfît  pour  les  péchés  du  genre  hu- 
main, qu'il  fît  croire  à  son  Incarnation  et  qu'il  fût  pour  tous 
les  hommes  un  exemple  de  patience,  il  a  été  convenable  qu'il 
prit  un  corps  soumis  aux  faiblesses  et  aux  défauts  de  l'hu- 
manité. »  S.  Tho.m.,  III  p.,  q.  14,  a.  1. 

«  Dieu,  dit  Saint  Paul,  a  envoyé  son  Fils  revêtu  d  une  chair 
semblable  à  la  chair  du  péché  »  (Rom.,  vni,  3).  «  Or,  ajoute  Saint 
Thomas,  la  chair  du  péché  est  dans  une  condition  telle  qu'elle 
supporte  nécessairement  la  mort  et  les  autres  souffrances  de 
cette  nature.  »  S.  Tho.m.,  lem.,  a.  2. 

2  «  Le  Christ,  nous  dit  toujours  l'Ange  de  l'Ecole,  a  pris  les 
misères  humaines  pour  satisfaire  pour  les  péchés  de  notre  na- 
ture. Il  a  donc  dû  prendre  les  défauts  efui  résultent  du  péché 
gui  est  commun  à  toute  la  nature  et  qui  ne  répugnent  point  à 
la  perfection  de  la  science  et  de  la  grâce.  Par  conséquent,  il 
n'eût  pas  été  convenable  qu'il  prit  tous  les  défauts  ou  toutes  les 
infirmités  humaines.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  14,  a.  4. 

Et  ailleurs  il  ajoute  :  «  Le  Christ  n'avait  de  lui-même  aucune 
cause  de  défaut,  soit  du  côté  de  Vâme  qui  était  pleine  de  grâce 
et  de  sagesse  et  unie  au  Verbe  de  Dieu,  soit  du  côté  du  corps 


MODE    ET    FIN    DE    L  IN'CARNATION  I27 

de  la  faim,  de  la  soif,  de  la  fatigue,  de  la  chaleur 
et  du  froid,  et  en  général  de  toutes  les  causes 
extérieures  capables  de  déterminer  une  sensa- 
tion douloureuse,  de  même  que  des  causes  inté- 
rieures non  incompatibles  avec  la  dignité  et  la 
sainteté  de  sa  Personne  '. 

Le  corps  de  notre  adorable  Victime  étant  cons- 
titué pour  le  sacrifice,  tout  en  lui  devra  souffrir 
avec  d'autant  plus  d'intensité  que  tout  y  est  plus 
parfait.  Comme  c'est  par  un  libre  choix  et  une 
volonté  formelle  qu'il  est  voué  à  la  souffrance,  il 
est  doué  d'une  sensibilité  extrême  afin  de  pou- 
voir souffrir  davantage.  Réunissant  en  lui,  en 
quelque  sorte,  la  somme  incalculable  de  souf- 
frances   que   mérite    l'expiation    des   péchés   de 

qui  était  très  bien  organisé  et  disposé  par  l'action  de  la  vertu 
toute-puissante  du  Saint-Esprit  ;  mais  il  assuma  quelques  dé- 
fauts par  un  acte  de  sa  volonté,  dans  le  but  de  procurer  notre 
salut.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  226. 

1  «  Il  y  a  une  troisième  espèce  de  défauts  qui  se  trouvent 
en  général  dans  tous  les  hommes  par  suite  du  péché  d'Adam, 
comme  la  mort,  la  faim,  la  soif,  et  les  autres  souffrances  sem- 
blables. Le  Christ  a  pris  sur  lui  tous  ces  défauts.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  14,  a.  4. 

En  effet,  nous  lisons  en  Saint  Matthieu  (iv,  2  et  xxi,  18)  que 
Jésus  eut  faim  après  avoir  jeûné  pendant  quarante  jours  et, 
le  lendemain  du  dimanche  des  rameaux,  lorsqu'il  revenait  de 
Béthanie  à  Jérusalem  ;  en  Saint  Jean  (iv,  7  et  xix,  28)  qu'il  de- 
manda à  boire  à  la  Samaritaine  et  qu'il  eut  soif  sur  la  croix, 
et  (iv,  6)  qu'étant  fatigué  il  s'assit  sur  le  puits  de  Jacob. 


128  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

tous  les  hommes,  Jésus  donne  à  son  corps  la 
faculté  d'atteindre  à  une  intensité  de  souffrance 
qu'il  nous  est  impossible  d'imaginer.  Pour  le 
comprendre,  il  nous  faudrait  pouvoir  mesurer 
la  grandeur  de  l'offense  que  la  malice  du  péché 
fait  à  Dieu,  et  l'étendue  de  l'amour  qui  porte 
Jésus  à  souffrir  pour  nous  afin,  par  là,  d'honorer 
et  de  glorifier  son  divin  Père.  La  souffrance  est 
dans  ses  mains  le  moyen  de  tout  réparer  ;  et  de 
même  qu'il  ne  met  pas  de  bornes  à  sa  charité 
pour  Dieu  et  à  sa  miséricorde  pour  nous,  Il 
n'en  veut  point  mettre  à  ses  souffrances.  N'ayant 
qu'un  corps,  II  cherche  à  le  faire  souffrir,  comme 
s'il  avait  à  sa  disposition  les  corps  de  tous  les 
hommes  pour  leur  infliger  l'expiation  qui  leur 
convient.  Il  le  plonge  en  quelque  sorte  dans  un 
bain  de  douleur,  comme  pour  en  saturer  tous 
ses  sens  et  les  rendre  aptes  mystérieusement, 
par  la  sensibilité  exceptionnelle  dont  II  les  dote, 
à  souffrir  intensivement  les  moindres  douleurs, 
en  même  temps  qu'il  leur  octroie  une  capacité 
presque  illimitée  de  souffrir  toujours  davantage  K 
Quand  on  réfléchit  aux  motifs  de  la  souffrance 
corporelle  en  Jésus,  et  aux   soins  apportés  par 

'  «  Le  Christ  a  souffert  dans  son  corps  une  douleur  incom- 
parable, selon  l'expression  des  Lamentations  (Jer.,  i,  12)  : 
<(  O  vous  tous  qui  passez,  voyez  s'il  est  une  douleur  compa- 
rable à  la  mienne.  »  S.  Thom.,  Op.  62,  c.  2, 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  129 

Dieu  pour  former  un  corps  approprié  aux  immo- 
lations auxquelles  était  vouée  l'auguste  Victime, 
on  pressent  quelles  devaient  être  la  perfection, 
la  sensibilité  et  la  délicatesse  de  ce  corps  ado- 
rable. Et  l'on  peut  bien  dire  que  s'il  n'a  pas  en- 
duré toutes  les  sortes  de  souffrances,  il  a  du 
moins  souft'ert  dans  chacune  des  parties  de  son 
corps  tout  ce  qu'elle  est  susceptible  de  supporter 
de  douleur  '.  Dans  ce  sens,  on  peut  affirmer  que 
Jésus  a  payé  toutes  nos  dettes  et  expié  tous  nos 
péchés,  en  endurant  à  notre  place  les  douleurs 
dues  pour  chacune  de  nos  fautes  -. 

Comme  il  nous  siérait  mal,  après  cela,  de  nous 
plaindre  dans  nos  souffrances  physiques  et  de 
fuir  la  douleur  qui  est  pourtant  la  monnaie  avec 
laquelle   nous   pouvons    nous   acquitter  de    nos 

*  Le  Docteur  angélique,  dans  sa  Somme,  explique  clairement 
que  si  Jésus  n'a  pas  enduré  toutes  les  espèces  de  souffrances  — 
ce  qui  n'eût  été  ni  convenable  ni  possible  —  il  a  au  moins  souf- 
fert toutes  les  souffrances  humaines  quant  au  genre  de  souf- 
frances. «  On  peut  considérer  les  souffrances  humaines  de  deux 
manières  :  i"  Quant  à  Yespèce,  il  n'a  pas  fallu  que  le  Christ 
souffrît  de  la  sorte  toutes  les  souffrances  ;  parce  qu'il  y  a  beau- 
coup d'espèces  de  souffrances  qui  sont  contraires  l'une  à  l'autre, 
comme  quand  on  est  brûlé  par  le  feu  ou  noyé  dans  l'eau. 
2"  Quant  au  genre,  il  a  souffert  toutes  les  souffrances  hu- 
maines, pour  qu'il  pût  dire  qu'il  avait  délivré  par  là  tout  le 
genre  humain.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  46,  a.  5. 

-  «  Il  a  véritablement  porté  nos  douleurs.  C'est  pour  nos  ini- 
quités qu'il  a  été  couvert  de  plaies  ;  c'est  pour  nos  crimes  qu'il 
a  été  brisé.  »  Is.,  lui,  4,  5, 


l30       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

dettes  *  !  Comment  ne  ferions-nous  pas  pour  nous- 
mêmes,  qui  y  sommes  si  intéressés,  ce  que  Jésus 
a  fait  si  miséricordieusement  à  notre  place  et 
pour  l'humanité  tout  entière-?  Comment  la  vue 
de  tant  de  souffrances  accumulées  sur  notre 
divine  Victiine,  ne  nous  toucherait-elle  pas  le 
cœur,  lorsque  nous  considérons  qu'il  a  fallu  un 
amour  infini,  ayant  à  son  service  une  puissance 
souveraine,  pour  pousser  jusque-là  la  miséri- 
corde et  le  pardon  ?  Habituons-nous  à  ne  plus 
regarder  notre  crucifix,  sans  penser  aux  dou- 
leurs extrêmes  que  Jésus  a  endurées  dans  tout 
son  corps,  pour  expier  toutes  et  chacune  de  nos 
infidélités. 

VI.  —  Jésus,  Victime  dans  soi>  âme 

Si  Jésus  est  si  intimement  Victime  dans  son 
corps,  que  dire  de  son  âine  !  Le  corps  est  sans 

1  «  Dieu  vous  a  réconciliés  par  la  mort  de  son  Fils  en  son  corps 
de  chair,  pour  vous  faire  paraître  devant  lui  saints,  sans  tache 
et  sans  reproche.  »  Col.,  i,  22. 

«  Pensez  donc  en  vous-mêmes  à  Celui  qui  a  souffert  de  si 
grandes  contradictions  de  la  part  des  pécheurs,  afin  que  vous 
ne  vous  lassiez  point  et  que  vous  ne  laissiez  point  vos  âmes 
succomber  à  l'abattement,  car  vous  n'avez  pas  encore  résisté 
jusqu'au  sang,  en  combattant  contre  le  péché.  »  Hébr.,  xri,  3,  4. 

2  «  Puisque  le  Christ  a  souffert  dans  la  chair,  vous  aussi  ar- 
mez-vous des  mêmes  sentiments.  »  I  Pierre,  iv,  1. 

«  Je  me  réjouis  dans  mes  souffrances  et  je  complète  dans 
ma  chair  ce  qui  manque  aux  souffrances  du  Christ.  »  Col.,  i,  24. 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  13i 

doute  la  partie  qui  est  oflferte  plus  directement 
en  sacrifice,  puisque  c'est  la  partie  visible  de  la 
victime  et  qu'elle  contient  le  sang  qui  doit  être 
répandu.  Mais,  parce  qu'il  est  étroitement  lié  à 
l'âme  et  que  la  perfection  de  son  immolation 
consiste  à  en  être  séparé,  la  violence  faite  au 
corps  par  cette  séparation  est  partagée  par  l'âme, 
qui  prend  ainsi,  quoique  invisiblement,  une  part 
directe  et  active  dans  le  sacrifice.  L'âme  trouve 
alors  dans  le  corps  qu'elle  anime  la  matière  de 
son  propre  sacrifice,  et  c'est  elle  qui  volontai- 
rement opère  l'immolation,  plutôt  qu'elle  ne  la 
subit.  Dans  ce  sens,  l'âme  étant  le  principe  qui 
informe  le  corps,  est  victime  à  un  degré  supé- 
rieur ;  et  c'est  en  elle  surtout  qu'il  nous  faut  re- 
chercher et  admirer  les  sublimités  des  suprêmes 
immolations  de  Jésus  '. 

Le  corps  est  victime,  parce  que  la  souffrance  lui 
a  été  imposée  et  que,  inconsciemment  de  sa  part, 
il  a  été  constitué  intrinsèquement  pour  le  sacri- 
fice. L'âme  est  victime  par  un  libre  choix,  parce 
qu'elle  a  voulu  la  souffrance,  mesuré  le  sacrifice, 
compris  la  nécessité  de  l'immolation.  Connais- 


'  «  Comme  l'âme  est  la  forme  du  corps,  par  une  suite  néces- 
saire, quand  le  corps  souffre,  l'àme  doit  aussi  souffrir  d'une 
certaine  façon.  C'est  pourquoi  dans  l'état  où  le  Christ  eut  un 
corps  passible,  son  âme  dût  également  être  passible.  »  S.  Thom., 
Op.  2,  c.  232, 


l32  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

sant  tout  de  Dieu  et  de  l'homme,  ayant  cons- 
cience de  la  gloire  à  procurer  à  Dieu  et  de  la  ré- 
paration à  offrir  pour  l'humanité,  elle  embrasse 
avec  joie  son  état  de  victime,  elle  va  au  devant 
du  sacrifice  et  elle  est  heureuse  d'être  vouée, 
comme  le  corps,  à  l'immolation. 

Si  les  soufîfrances  corporelles  sont  nombreuses 
et  crucifiantes,  les  souffrances  spirituelles  le  sont 
bien  davantage.  Outre  qu'elles  sont  d'un  ordre 
plus  élevé  et  qu'elles  pénètrent  dans  les  profon- 
deurs de  l'être  humain,  elles  n'ont  pas  besoin  de 
causes  matérielles  et  extérieures  pour  se  faire 
sentir  '.  La  brise  la  plus  légère  les  détermine,  et 
leur  acuité  souvent  n'a  d'égale  que  leur  soudai- 
neté. Douée  d'une  sensibilité  toute  spirituelle, 
l'âme  ne  remarque  souvent  la  souffrance  que 
quand    elle    en   est  déjà   envahie.    Il   lui   arrive 

^  «  Non  seulement  la  douleur  intérieure,  dit  encore  Saint 
Thomas,  est  plus  grande  que  la  douleur  extérieure,  mais  elle 
est  aussi  plus  universelle  ;  puisque  tout  ce  qui  répugne  au 
corps  peut  répugner  à  l'appétit  intérieur,  et  tout  ce  que  les  sens 
perçoivent  peut  être  perçu  par  l'imagination  et  la  raison,  mais 
non  réciproquement.  »  S.  Thom.,  1  II,  q.  35,  a.  7. 

Et  plus  loin  :  «  Comme  on  perçoit  d'autant  mieux  une  chose 
par  son  image,  que  cette  image  est  plus  immatérielle  et  plus 
abstraite,  il  s'ensuit  que  la  douleur  intérieure,  absolument  par- 
lant, est  plus  grande  et  qu'elle  a  pour  objet  un  mal  plus  pro- 
fond, parce  que  le  mal  se  connaît  mieux  par  la  perception 
intérieure.  »  lem.,  ad  2, 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  IJJ 

même  parfois  de  souffrir,  sans  savoir  pourquoi 
elle  souffre  et  qui  la  fait  souffrir.  A  certaines 
heures,  tout  semble  s'y  donner  rendez-vous  :  la 
tristesse  et  la  crainte,  les  ténèbres  et  le  doute,  le 
dégoût  et  l'amertume,  l'anxiété  et  l'angoisse,  l'ac- 
cablement et  l'abandon.  Il  s'y  opère  alors  comme 
des  destructions  intimes  qui  ont  le  caractère  de 
la  mort.  Sa  capacité  de  souffrance  est  presque  il- 
limitée, tant  il  est  vrai  qu'elle  semble  faite  pour 
les  ascensions  de  la  douleur,  comme  pour  celles 
de  la  vertu. 

Personne  ne  peut  échapper  totalement  à  la 
douleur  dans  cette  vallée  de  larmes,  c'est  un  fait 
d'expérience,  parce  que  l'homme  ayant  péché 
dans  son  âme  et  dans  son  corps,  l'expiation 
s'impose  à  l'une  comme  à  l'autre  '. 

Jésus,  plus  que  tous,  devait  connaître  les  souf- 
frances de  l'âme  et  les  ressentir  à  proportion  de 
son  infinie  perfection  et  des  motifs  pour  lesquels 
Il  les  endurait.  Les  péchés  du  monde  ayant 
mérité  un    supplice   éternel   à    tous    les  enfants 

*  «  Une  conséquence  du  péché  du  premier  homme  c'est  que  la 
corruption  se  fit  sentir  dans  le  corps  et  que,  pour  cette  raison, 
l'homme  se  vit  réduit  à  la  nécessité  de  mourir,  comme  si  l'âme 
n'avait  plus  eu  le  pouvoir  de  maintenir  le  corps  dans  la  perma- 
nence de  l'existence,  en  lui  infusant  la  vie.  D'où  il  advint  que 
l'homme  se  trouva  passible  et  mortel,  parce  qu'il  était  tombé 
dans  la  nécessité  de  souffrir  et  de  mourir.  »  S.  Thom.,  Op.  2, 
c.  193. 


K->4  DE   JÉSUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

d'Adam,  il  fallait  une  compensation  en  rapport 
avec  un  aussi  terrible  châtiment.  Que  l'on  cal- 
cule, dès  lors,  quelle  a  dû  être  la  mesure  des 
souffrances  morales  et  spirituelles  éprouvées  par 
Jésus-Victime. 

De  plus,  son  âme  était  autrement  sensible  que 
les  nôtres  ;  elle  était  sensible,  pour  ainsi  dire, 
d'une  sensibilité  divine.  Elle  vibrait  au  moindre 
souffle  de  la  grâce,  elle  était  baignée  dans  des 
flots  de  lumière,  elle  n'était  animée  que  d'une 
charité  infinie,  elle  était  dévorée  du  zèle  de  la 
gloire  de  Dieu,  elle  goûtait  ineffablement  tout  ce 
qui  pouvait  le  glorifier,  comme  elle  ressentait 
douloureusement  tout  ce  qui  pouvait  l'off^enser. 
C'est  pourquoi,  voulant  tout  réparer  par  la  souf- 
france, elle  possédait  des  trésors  de  délicatesse 
et  de  sensibilité  qui  grandissaient  presque  à  l'in- 
fini sa  puissance  de  souff^rir. 

Il  eût  suffi  de  la  moindre  souffrance  de  Jésus 
dans  son  âme,  pour  racheter  le  genre  humain  ; 
mais  s'étant  constitué  Victime,  Il  résolut  d'al- 
ler jusqu'aux  dernières  limites  de  la  souff^rance 
comme  de  l'amour  '.  Il  abreuva  Lui-même  son 


'  «  La  moindre  des  souffrances  du  Christ  aurait  suffi  pour 
racheter  le  genre  humain  de  tous  les  péchés,  mais  il  a  été  ce- 
pendant convenable  qu'il  souffrît  tous  les  genres  de  peines.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  .^6,  a.  5,  ad  3. 

Et  ailleurs  :  «  Chacune  des  passions  du  Christ,  toute  petite 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  OO 

âme  de  toutes  les  douleurs,  car  II  la  tint  cons- 
tamment fixée  sur  le  spectacle  terrifiant  des  pé- 
chés de  l'humanité  et  de  la  Justice  divine  ré- 
clamant une  réparation.  Il  voulut  qu'elle  fût 
submergée  dans  des  flots  de  tristesse  et  de  souf- 
france, et  son  amour  ne  lui  permit  pas  un  seul 
instant  de  répit. 

Comprenons  bien  que  rien  ne  pouvait  distraire 
Jésus  de  ce  qu'il  était  venu  faire  sur  la  terre. 
Son  zèle  de  la  gloire  de  son  Père,  comme  son 
amour  miséricordieux  pour  les  hommes,  ne  su- 
bissaient jamais  aucun  affaiblissement.  Ce  qu'il 
avait  voulu  éternellement.  Il  le  voulait  encore 
et  avec  la  même  intensité  ;  Il  était  Mctime  et 
Il  se  complaisait  dans  cet  état  ;  Il  tenait  son 
âme  plongée  dans  la  souffrance  et  II  alimentait 
sans  cesse  son  sacrifice  par  de  nouvelles  im- 
molations. 

Quel  abîme  insondable  de  douleurs  que  celui 
de  notre  adorable  Victime  !  La  souffrance  y  afflue 
de  tous  les  côtés,  en  même  temps  qu'elle  surgit 
de  son  sein.  C'est  vraiment  la  Victime  univer- 
selle du  ciel  et  de  la  terre. 


qu'elle  ait  été,  était  suffisante  pour  racheter  le  genre  humain, 
si  l'on  considère  la  dignité  du  patient.  Le  Christ  étant  d'une 
dignité  infinie,  chacune  de  ses  souffrances  a  une  valeur  in- 
finie, de  sorte  qu'elle  serait  suffisante  pour  effacer  des  péchés 
infinis.  »  S.  Tho.m.,  Op.  2,  c.  23i. 


l36  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Toutes  les  puissances  de  son  âme  devaient  être 
immolées,  coinme  tous  les  sens  de  son  corps'.  Il 
entrait  dans  les  desseins  éternels  qu'il  n'y  eût 
rien  en  l'âme  de  notre  douce  Victime  qui  ne 
fût  exempt  de  souffrance-.  Son  esprit,  son  cœur, 

1  «  Puisque  toute  l'essence  de  l'âme  est  unie  au  corps  et  qu'elle 
existe  tout  entière  dans  tout  le  corps  et  dans  toutes  ses  parties, 
pendant  que  son  corps  souffrait  le  Christ  a  souffert  selon  toute 
son  àtne  et  selon  toutes  ses  puissances,  en  tant  qu'elles  ont 
pour  principe  l'essence  même  de  l'âme.  »  S.  Tiiom.,  III  p., 
q.  46,  a.  7. 

2  La  force  et  l'évidence  des  arguments  que  nous  avons  allé- 
gués jusqu'ici  pour  démontrer  que  Jésus,  étant  essentiellement 
Victime,  a  dû  souffrir  dans  tout  son  être,  ne  peuvent  laisser  au- 
cun doute  sur  l'universalité  et  Vintensité  de  la  douleur  dans 
Xâme  de  Jésus  comme  dans  son  corps.  Comment  cependant 
accorder  cette  vérité  avec  le  fait  de  la  vision  béatifique  en  notre 
adorable  Sauveur  pendant  sa  vie  et  la  félicité  qui  en  était  la 
conséquence  ?  Peut-on  dire,  dès  lors,  que  Jésus  a  réellement 
souffert  en  toute  son  âme,  comme  il  a  souffert  en  tout  son  corps? 
Selon  ce  que  nous  avons  dit  précédemment,  d'après  Saint  Tho- 
mas, les  puissances  de  l'âme  ayant  leur  fondement  dans  son 
essence  et  l'essence  de  l'âme  étant  unie  au  corps,  de  manière 
qu'elle  est  tout  entière  dans  le  corps  et  dans  chacune  de  ses 
parties,  toute  l'âme  de  Jésus  a  souffert.  C'est  ce  qu'exprime 
encore  clairement  le  même  Docteur,  dans  ses  Opuscules  :  «  Si 
l'on  considère  la  passion  de  l'âme  du  Christ  du  côté  du  corps, 
Xâme  entière  partageait  toutes  les  souffrances  du  corps.  L'âme, 
en  effet,  est  la  forme  du  corps,  selon  toute  son  essence  ;  mais 
toutes  les  puissances  ont  leurs  racines  dans  l'essence  de  l'âme  ; 
d'où  il  résulte  que,  le  corps  souffrant,  toutes  les  puissances  de 
l'âme  souffraient  d'une  certaine  façon.  »  (Op.  2,  c.  232). 

Néanmoins,  Saint  Thomas  ne  parle  ici  que  des  puissances 
inférieures  de  l'âme,  mais  non  de  la  partie  supérieure  de 
la  raison,  laquelle  jouissait  de  la  vision  béatifique.  «  Dans  le 
Christ,  dit-il,  la  raison  supérieure  ne  souffrait  pas  du  côté  de  son 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  1^7 

toutes  ses  facultés  furent  donc  vouées  à  la  dou- 
leur. Non  pas  qu'il  dût  subir  certaines  épreuves 
spirituelles  par  lesquelles  nous  passons  et  qui 
étaient  incompatibles  avec  sa  Divinité  :  par 
exemple,  celle  du  doute  dans  la  foi,  puisque 
Jésus,  jouissant  de  la  vision  béatifique,  n'avait 
pas  à  pratiquer  la  foi,  quoiqu'il  possédât  la  per- 
fection contenue  dans  la  vertu  de  foi  ;  mais  II 
endura  dans  les  puissances  de  son  âme  tout  ce 


objet,  qui  est  Dieu  ;  car  Dieu  n'était  pas  cause  de  la  douleur  de 
l'âme  du  Christ,  mais  de  sa  délectation  et  de  sa  joie.  »  (III  p., 
q.  46,  a.  7).  Il  n'y  a  en  cela  rien  de  contradictoire,  car,  ajoute-t-ii 
dans  l'article  suivant  :  «  La  joie  de  la  béatitude  n'est  pas  direc- 
tement contraire  à  la  douleur  de  la  passion,  parce  qu'elle  ne 
se  rapporte  pas  à  la  même  chose,  et  il  n'y  a  pas  de  répugnance 
que  les  contraires  existent  dans  le  même  sujet,  pourvu  que 
ce  ne  soit  pas  sous  le  même  rapport.  Ainsi  la  joie  de  la  béati- 
tude peut  appartenir  à  la  partie  supérieure  de  la  raison  par  son 
acte  propre,  tandis  que  la  douleur  de  la  passion  ne  lui  appar- 
tenait que  relativement  à  son  sujet.  D'un  autre  côté  la  douleur 
de  la  souftVance  appartient  à  l'essence  de  l'âme  de  la  part  du 
corps  dont  elle  est  la  forme  ;  au  lieu  que  la  joie  de  la  béati- 
tude lui  appartient  relativement  à  une  puissance  dont  elle  est 
le  sujet.  »  (Ibid.,  a.  8,  ad  1). 

Jésus  s'étant  volontairement  condamné  à  la  souffrance  et  ne 
pouvant,  par  ailleurs,  refuser  les  joies  de  la  vision  béatifique  à 
son  âme  qu'il  s'était  unie  directement  dans  sa  Personne  divine, 
retenait  la  béatitude  dans  la  partie  supérieure  de  son  âme  et 
l'empêchait  de  rejaillir  sur  son  corps,  afin  de  lui  laisser  la  pos- 
sibilité de  souffrir.  C'est  encore  la  pensée  qu'exprime  le  Docteur 
angélique  :  «  Par  la  vertu  de  la  divinité  du  Christ  la  béatitude 
était  contenue  dans  l'âme,  de  manière  qu'elle  ne  rejaillissait 
pas  sur  le  corps  et  qu'elle  ne  détruisait  ni  sa  passibilité  ni  sa 
mortalité.  Pour  la  même  raison,  la  délectation  de  la  contem- 


l38  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

que  ces  mêmes  puissances  sont  susceptibles  de 
souffrir  dans  toutes  les  créatures  humaines  ré- 
unies, et  plus  encore,  à  cause  de  sa  perfection 
infinie  qui  nous  est  inconnue. 

Il  y  avait  dans  l'âme  de  Jésus  des  contrastes 
crucifiants  qui  tenaient  à  sa  double  nature  divine 
et  humaine  et  qui  en  faisaient  vraiment  une  vic- 
time jusque  dans  l'intime  de  son  être. 

Considérons  que  Jésus  descendait  du  sein  de 

plation  était  retenue  dans  l'àtne,  de  telle  sorte  qu'elle  ne  s'éten- 
dait pas  aux  facultés  sensitives  et  qu'elle  n'excluait  pas  la 
douleur  sensible.  »  (III  p.,  q.  l5,  a.  5,  ad  3). 

On  ne  pourrait  objecter,  pour  contredire  cette  doctrine,  que 
le  propre  de  la  béatitude  est  de  remplir  l'âme  tout  entière,  et 
que,  dès  lors,  Jésus  n'a  pu  jouir  et  souffrir  à  la  fois  dans  son 
âme.  Il  ne  faut  pas  oublier  que  Jésus  n'était  pas  encore  arrivé 
au  terme  de  sa  gloire,  mais  qu'il  était  /;/  via,  c'est-à-dire  voya- 
geur. Et  c'est  pourquoi  son  âme  a  joui  de  Dieu  par  son  essence, 
mais  non  selon  toutes  ses  puissances.  «  h'âme  entière,  dit  Saint 
Thomas,  est  une  expression  qui  peut  s'entendre  de  Xessence  de 
l'âme  et  de  toutes  ses  puissances.  Si  on  l'entend  de  Vessence, 
dans  ce  sens  Xànie  entière  jouissait,  en  tant  qu'elle  est  le  sujet 
de  la  partie  supérieure  de  l'âme,  à  laquelle  il  appartient  de  jouir 
de  la  divinité.  Mais  si  par  l'âme  entière  nous  entendons  toutes 
ses  puissances,  alors  Xàme  entière  ne  jouissait  pas  ainsi  di- 
rectement, parce  que  la  jouissance  ne  peut  être  l'acte  de  toutes 
les  parties  de  l'âme  ;  et  que  d'ailleurs  la  jouissance  de  la  partie 
supérieure  ne  rejaillissait  pas  sur  les  autres,  parce  que,  lorsque 
le  Christ  était  voyageur,  il  n'y  avait  pas  en  lui  cette  action  de 
la  partie  supérieure  sur  la  partie  inférieure,  de  l'âme  sur  le  corps. 
Mais  comme  réciproquement  la  partie  supérieure  de  l'âme  n'était 
pas  gênée,  à  l'égard  de  ce  qui  lui  est  propre,  par  la  partie  infé- 
rieure, il  s'ensuit  qu'elle  jouissait  parfaitement  pendant  sa  pas- 
sion. »  (III  p.,  q.  46,  a.  8). 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  1;>9 

l'Eternel  et  que,  comme  Verbe  de  Dieu,  son  in- 
telligence divine  était  plongée  dans  les  splen- 
deurs de  l'Infini,  pendant  que  son  intelligence 
humaine  était  resserrée  dans  les  liens  du  corps 
et  les  limites  du  créé. 

Comme  Fils  du  Très-Haut,  Il  contemplait  les 
beautés  ineffables  et  les  perfections  infinies  de 
la  Divinité  ;  comme  Homme-Dieu,  Il  avait  sans 
cesse  devant  les  yeux  les  misères  et  les  péchés 
de  l'humanité. 

En  tant  que  Verbe  incréé,  Il  était  illuminé  des 
clartés  éblouissantes  de  la  béatitude  ;  en  tant  que 
Verbe  incarné.  Il  était  captivé  par  la  vision  loin- 
taine du  Calvaire  et  les  horreurs,de  son  suprême 
Sacrifice. 

Sans  créer  en  l'esprit  de  Jésus  une  lutte  pro- 
prement dite,  ces  oppositions  n'y  déterminaient 
pas  moins  une  souffrance,  et  une  souffrance  d'au- 
tant plus  grande  que  les  extrêmes  qui  attiraient 
ainsi  sa  pensée  portaient  également  le  sceau 
sacro-saint  de  la  volonté  divine. 

Il  n'était  pas  plus  dans  la  puissance  de  notre 
adorable  Victime  de  détourner  ses  regards  du 
sombre  tableau  de  ses  humiliations  et  de  ses 
souffrances,  que  de  voiler  à  ses  yeux  les  splen- 
deurs fascinatrices  de  la  vision  béatifique. 

A  ce  premier  contraste  s'en  ajoutait  un  autre 


140  DE    JESUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

provenant  à  la  fois  de  la  perfection  de  l'intelli- 
gence en  Jésus  et  de  la  nature  de  sa  condi- 
tion humaine.  Jésus  ne  pouvait  vivre  parmi  les 
hommes,  sans  souffrir  de  leur  contact.  Ce  qu'il 
voyait  autour  de  Lui,  ce  qu'il  observait  dans  les 
créatures  était  une  contradiction  constante  de 
ce  qu'il  était  en  Lui-même  ;  et  cela  Lui  devenait 
naturellement  un  tourment. 

Esprit  immuable  qui  vit  dans  une  éternelle 
fixité,  et  qui  pourtant  se  meut  au  milieu  des  fluc- 
tuations incessantes  des  vicissitudes  humaines. 

Intelligence  divine  qui  est  en  elle-même  le 
principe  de  l'éternelle  vérité,  et  qui  néanmoins 
demeure  en  contact  permanent  avec  les  men- 
songes et  les  erreurs  d'un  monde  qui  se  repaît 
d'illusions  et  de  vanités. 

Pensée  éternelle  qui  contemple  dans  une  ad- 
miration déifique  la  sainteté  du  Dieu  trois  fois 
saint,  et  qui,  en  même  temps,  conserve  le  spec- 
tacle hideux  de  toutes  les  turpitudes  humaines. 

Et  comme  rien  n'est  caché  à  Celui  qui  sonde 
les  reins  et  les  coeurs  ',  Jésus  voit  d'un  seul  coup 
d'œil  les  péchés  de  tous  les  hommes,  et  c'est 
ce  qui  devient  pour  son  esprit  le  tourment  su- 
prême'-.  Loin  d'en  détourner  ses  regards.  Il  con- 

•    Ps.  VII,    10. 

2  «  La  douleur  intérieure  du  Christ  a  d'abord  eu  pour  cause 
tous  les  péchés  du  genre  humain  pour  lesquels  il  satisfaisait 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  I4I 

sidère  tous  ces  péchés  comme  s'il  les  eût  commis 
Lui-même,  Lui  qui  était  venu  pour  les  expier 
tous  à  la  place  des  coupables. 

Il  laissa  la  souffrance  envahir  son  esprit,  pour 
expier  toutes  les  erreurs  et  les  aberrations  de 
l'intelligence  humaine.  Il  constata  la  légèreté  in- 
concevable des  hommes  qui  négligent  les  choses 
éternelles,  pour  ne  s'occuper  que  des  choses  du 
temps  ;  Il  porta  le  poids  des  négations  insensées 
de  la  créature  méconnaissant  son  Créateur;  Il 
pénétra  dans  l'abîme  de  l'orgueil  humain,  pour 
subir  les  malédictions  que  Dieu  lui  inflige  ;  Il 
rassembla  devant  Lui  les  innombrables  mau- 
vaises pensées  qui  ont  souillé  et  souilleront  l'es- 
prit des  hommes  de  tous  les  temps  jusqu'à  la  fin 
du  monde,  et  à  chacune  II  opposa  une  souffrance 
spéciale.  En  un  mot.  Il  se  couvrit  de  toutes  les 
iniquités  de  l'esprit  humain  comme  d'un  man- 
teau qui  L'enveloppa  de  douleur  et  d'amertume. 
Lui,  la  Lumière,  Il  connut  les  ténèbres  ;  Lui,  la 
Vérité,  Il  chemina  avec  le  mensonge  et  l'erreur  ; 
Lui,  la  Sagesse,  Il  ne  rencontra  qu'égarement  et 
fausseté  ;   Lui,  la  Sainteté,   Il  descendit  jusque 


par  ses  souffrances.  Ainsi  il  se  les  attribue  en  quelque  sorte 
quand  il  dit  (Ps.  xxi,  2)  :  «  Les  cris  de  mes  péchés  ».  C'est  pour- 
quoi il  a  pris  une  douleur  tellement  grande  qu'elle  a  été  propor- 
tionnée à  la  grandeur  de  l'effet  qui  devait  en  résulter.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  46,  a.  6, 


142  DE   JESUS    DANS    SON    ETAT   DE    VICTIME 

dans  les  abîmes  les  plus  profonds  de  l'iniquité. 

Son  intelligence  devint  ainsi  comme  le  théâtre 
purificateur  des  péchés  de  l'humanité,  mais  au 
prix  de  quelles  souffrances  !  Jésus  voua  en 
quelque  sorte  son  esprit  à  la  merci  des  pé- 
cheurs. Chaque  péché  y  trouva  asile  et  y  péné- 
tra avec  le  poids  de  la  malédiction  divine  qui 
pesait  sur  lui  et  la  dure  nécessité  du  châtiment 
qui  en  était  la  conséquence.  Vision  intime  qu'il 
n'est  pas  en  la  puissance  de  Jésus  d'éloigner. 
Vision  constante  qui  s'impose  avec  toutes  les 
horreurs  de  l'expiation.  Vision  crucifiante  qui 
cloue  déjà  la  divine  Victime  au  gibet  de  son 
Sacrifice. 

Et  c'est  ainsi  que  nous  avons  vécu  à  l'avance 
dans  la  pensée  de  notre  adorable  Sauveur,  qu'il 
nous  y  a  baignés  de  ses  larmes  avant  de  nous 
laver  de  son  sang,  et  que  nos  péchés  ont  trouvé 
une  victime  pour  les  expier.  Comment  après 
cela  pécher  encore,  maintenant  que  nous  com- 
prenons inieux  ce  qu'il  en  a  coûté  à  Jésus  pour 
descendre  du  ciel  et  se  substituer  à  nous  vis-à- 
vis  de  la  Justice  divine  '  ? 


*  «  Puisque  le  Christ  a  souffert  dans  la  chair,  vous  aussi  ar- 
mez-vous de  la  même  pensée  ;  car  celui  qui  a  souffert  dans  la 
chair  a  cessé  de  pécher,  afin  de  vivre,  non  plus  selon  les  con- 
voitises des  hommes,  mais  selon  la  volonté  de  Dieu,  pendant 
le  temps  qui  lui  reste  à  passer  dans  la  chair.  »  I  Pierre,  iv,  1,  2, 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  143 

Les  souflFrances  du  cœur  ne  furent  pas  moins 
grandes  en  Jésus  que  celles  de  l'esprit.  Outre 
que  le  cœur  prenait  sa  grande  part  de  tout  ce 
qui  faisait  souffrir  l'esprit,  il  portait  en  lui-même 
un  principe  essentiel  et  une  source  particulière 
de  souffrance. 

Le  cœur  est  fait  pour  aimer;  lorsque  ses  forces 
vives  peuvent  s'exercer  librement  et  dans  toute 
leur  intensité,  l'amour  se  change  en  passion,  et 
la  passion  qui  rencontre  des  obstacles  devient 
une  souffrance. 

Or,  Jésus  avait  au  cœur  une  double  passion, 
celle  de  la  gloire  de  son  divin  Père  et  celle  du 
salut  des  âmes.  Il  aurait  voulu  donnera  son  Père 
des  témoignages  tels  d'amour  qu'ils  lui  eussent 
procuré  immédiatement  toute  la  gloire  qu'il  était 
susceptible  de  recevoir  de  sa  mission  sur  la  terre, 
mais  II  devait  attendre  l'heure  marquée  par  la 
Sagesse  divine,  et  ces  attentes  imposées  à  son 
amour  Lui  étaient  une  souffrance  proportionnée 
au  degré  de  charité  divine  qui  brûlait  son  cœur. 

Par  ailleurs,  Il  voyait  l'humanité  ployant  sous 
le  poids  de  ses  infidélités  et  II  soupirait  avec  des 
ardeurs  infinies  après  le  jour  où  II  pourrait  la 
relever  et  la  délivrer.  Pour  cela  il  fallait  qu'il 
meure  ;  mais  l'heure  de  verser  tout  son  sang 
n'ayant  pas  encore  sonné.  Il  s'épuisait  en  désirs 
inefficaces,  et  le  besoin  de  s'immoler  pour  ceux 


144  DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

qu'il  était  venu  sauver  Lui  était  un  tourment 
qu'alimentait  son  amour. 

Jésus  sans  doute  s'était  façonné  un  cœur  aux 
capacités  quasi  infinies,  Lui  qui  se  présentait 
au  monde  comme  la  manifestation  vivante  de  la 
charité  divine  et  qui  voulait  donner  asile  dans 
son  sein  à  toutes  les  misères  humaines  et  à  tous 
les  besoins  de  l'humanité.  Et  malgré  cela,  ha- 
bitué qu'il  était  de  toute  éternité  à  se  délecter 
dans  l'immensité  d'un  amour  infini,  son  amour 
humain  est  comprimé  dans  son  cœur  de  chair 
et  la  véhémence  de  ses  aspirations  lui  est  une 
cause  perpétuelle  de  souffrance. 

Il  souffre  en  aimant  et  II  aime  pour  pouvoir 
souffrir.  Il  trouve  dans  son  amour  le  meilleur 
moyen  de  s'abreuver  de  souffrance,  et  II  aime  à 
outrance.  Aimer  Lui  devient  une  passion  divine, 
car  II  se  sait  Victime,  et  l'amour  Le  crucifie  et 
L'immole. 

Tout  Lui  est  souffrance,  car  tout  Lui  est 
amour  ;  amour  véhément  qui  n'est  jamais  satis- 
fait, amour  incompris  qui  échappe  à  la  légèreté 
et  à  l'indifférence  des  hommes,  amour  méconnu 
que  rejettent  et  méprisent  les  coupables,  amour 
infructueux  qui  ne  parvient  pas  à  gagner  le  cœur 
des  mortels. 

Victime  de  son  propre  cœur,  Jésus  souffre  de 
vivre  d'amour  ;  Il  souflre  d'aimer  et  de  n'être  pas 


MODE    ET    FIN    DE    L  IN'CARNATION  140 

aimé  ;  II  souffre  des  efforts  qu'il  fait  pour  être 
aimé  et  des  manifestations  qu'il  donne  de  son 
amour.  La  souffrance  d'amour  remplit  son  cœur. 
Tout  y  a  rendez-vous,  depuis  son  Père  qu'il  as- 
pire à  glorifier  sur  la  terre  comme  au  ciel,  jus- 
qu'aux innombrables  péchés  de  l'humanité  qui, 
comme  un  océan  en  furie,  déferlent  sur  Lui  pour 
Le  submerger  et  L'engloutir. 

Véritable  agonie  du  cœur,  où  l'amour  cepen- 
dant enfonce  le  glaive  qui  le  transperce  et  y  re- 
tient, pour  les  expier,  les  péchés  qui  lui  causent 
son  martyre. 

Ah  !  qui  donc  n'oserait  prendre  place  dans  ce 
cœur  de  feu  où  sont  consumés  les  péchés  de  tous 
les  hommes  et  où  l'amour  de  l'auguste  Victime 
leur  apprend  si  éloquemment  que  pour  aimer  il 
ne  faut  plus  pécher  '  ? 

Pour  que  l'immolation  de  Jésus  fût  complète 
dans  son  âme,  il  fallut  qu'elle  atteignît  la  volonté 
comme  le  cœur  et  l'esprit.  Pas  plus  que  ces  deux 
facultés,  la  volonté,  en  Jésus,  ne  se  détache  un 
instant  du  centre  vital  et  divin  auquel  elle  était 
irrémédiablement    fixée.    Mais   Jésus    possédait 

*  «  Soyez  les  imitateurs  de  Dieu,  comme  des  enfants  bien- 
aîmés,  et  marchez  dans  l'amour,  comme  le  Christ  qui  nous  a 
fiimés  et  qui  s'est  livré  lui-même  pour  nous  à  Dieu.  »  Eph.,  v,  i,  2, 


146       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

deux  volontés,  la  volonté  divine  et  la  volonté 
humaine.  La  première  ne  faisait  qu'une  avec  la 
volonté  éternelle  de  son  divin  Père  ;  vouloir 
était  leur  essence  commune,  comme  connaître 
et  aimer. 

Jésus,  le  Verbe  divin,  ne  connut  point  sur 
cette  terre  d'autre  volonté  divine  que  l'unique 
et  substantielle  volonté  dont  II  vit  de  toute  éter- 
nité. Sa  nature  était  de  vouloir,  de  vouloir  néces- 
sairement, de  vouloir  parfaitement,  de  vouloir 
éternellement.  En  descendant  dans  l'humanité, 
le  Verbe  incarné  ne  changea  rien  à  ce  qui  ne 
pouvait  subir  de  changement,  n'enleva  rien  à  ce 
qui  n'était  intrinsèquement  susceptible  d'aucun 
amoindrissement.  Il  resta,  par  sa  volonté  divine, 
en  contact  permanent  et  en  harmonie  absolue 
avec  la  volonté  de  son  divin  Père.  Il  le  proclame 
d'ailleurs  Lui-même  fréquemment  pendant  sa 
vie  ',  et  II  s'en  fait  encore  comme  un  chant  de 


1  «  Je  suis  descendu  du  ciel,  non  pour  faire  ma  volonté,  mais 
la  volonté  de  celui  qui  m'a  envoyé.  »  Jean,  vi,  38. 

«  Je  ne  cherche  pas  ma  volonté,  mais  la  volonté  de  celui  qui 
m'a  envoyé.  »  Jean,  v,  3o. 

«  Celui  qui  m'a  envoyé  est  avec  moi  ;  je  fais  toujours  ce  qui 
lui  filait.  »  Jean,  viii,  29. 

«  Ma  nouiTÎture  est  de  faire  la  volonté  de  celui  qui  m'a  en- 
voyé, d'accomplir  son  œuvre.  »  Jean,  iv,  34. 

«  J'ai  gardé  les  commandements  de  mon  Père  et  je  demeure 
dans  son  amour.  »  Jean,  xv,  10. 


MODE    ET    FIN    DE   L  INCARNATION  147 

louange  à  la  gloire  de  Dieu,  au  moment  de  sa 
mort,  lorsqu'il  s'écrie  :  «  Père,  je  vous  ai  glo- 
rifié sur  la  terre,  j'ai  accompli  l'œuvre  que  vous 
m'avez  donnée  à  faire  '.  » 

La  volonté  humaine  en  notre  adorable  Victime 
adhérait  également  parfaitement  à  sa  volonté 
divine.  Aucun  désaccord  proprement  dit  n'était 
possible  entre  ces  deux  volontés  unies  étroi- 
tement, mais  non  confondues,  dans  une  seule 
et  même  Personne  divine,  pour  accomplir  une 
même  œuvre  d'amour  et  de  miséricorde.  La  mis- 
sion, le  but  final,  les  moyens  employés  pour 
l'atteindre,  les  grandes  phases  de  la  vie  comme 
les  moindres  détails,  tout  était  harmonieusement 
concerté  et  voulu. 

En  Jésus,  la  volonté  humaine  obéissait  fidè- 
lement à  la  volonté  divine,  et  sa  volonté  divine 
était  amoureusement  soumise  à  la  volonté  éter- 
nelle de  son  Père.  Il  le  fallait  ainsi,  puisque 
Jésus  ne  pouvait  sauver  le  monde  que  par  le 
concours  simultané  de  sa  Divinité  et  de  son  Hu- 
manité. Néanmoins,  sa  volonté  créée  conservait 
les  caractères  de  toute  volonté  humaine.  Depuis 
le  péché,  l'homme,  qui  en  subit  les  conséquences, 
a  une  horreur  instinctive  de  tout  ce  qui  le  fait 
souffrir  et  plus  encore  de  la  mort,  laquelle  vient 

1  Jean,  xvii,  4. 


148  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

lui  enlever  la  vie  qu'à  l'origine  il  était  destiné  à 
conserver  toujours  '. 

Il  ne  faut  pas  oublier  que  la  inort  est  le  châti- 
ment terrible  du  péché  et  que  toute  souflirance 
est  un  acheminement  vers  la  mort.  En  soi,  il 
répugne  à  un  être  fait  pour  le  bonheur  et  la 
vie  de  souffrir  et  de  inourir.  Que  dire  alors  de 
Jésus,  le  principe  de  la  vie  et  de  l'éternelle  féli- 
cité, qui  s'était  associé,  dans  une  union  substan- 
tielle, une  volonté  humaine  dont  II  devait  subir 


'  «  Il  y  a  dans  la  volonté  humaine  du  Christ  deux  sortes  de 
volonté  :  la  volonté  sensitive  qu'on  appelle  volonté  par  par- 
ticipation ;  et  la  volonté  raisonnable,  soit  qu'on  désigne  la 
volonté  comme  nature,  soit  qu'on  entende  la  volonté  comme 
raison.  Or,  il  est  évident  que  la  volonté  sensitive  fuit  naturel- 
lement les  douleurs  sensibles  ;  de  même  la  volonté  comme  na- 
ture rejette  ce  qui  est  contraire  à  la  nature  et  ce  qui  est  mauvais 
en  soi,  comme  la  mort  et  les  autres  peines  semblables.  Mais 
cependant  la  volonté  comme  raison  peut  quelquefois  choisir  ces 
maux  par  rapport  à  une  fin.  Ainsi  la  volonté  de  Dieu  était  que 
le  Christ  endurât  de  cruelles  souffrances,  la  passion  et  la  mort  ; 
non  que  Dieu  ait  voulu  ces  choses  pour  elles-mêmes,  mais  par 
rapport  au  salut  du  genre  humain  qu'il  avait  pour  fin. 

«  D'où  il  est  évident  que  le  Christ  selon  sa  volonté  sensitive 
et  selon  la  volonté  de  raison  que  l'on  appelle  la  volonté  comme 
nature,  pouvait  vouloir  autre  chose  que  Dieu  ;  mais  selon  la 
volonté  qu'on  appelle  la  volonté  comme  raison,  il  voulait  tou- 
jours la  même  chose  que  lui  :  ce  qui  est  manifeste  d'après  ces 
paroles  de  l'Evangile  (Marc,  xiv,  36)  :  «  Que  ce  ne  soit  pas 
comme  je  veux,  mais  comme  vous  voulez  ».  Car  il  voulait  selon 
la  raison  que  la  volonté  divine  s'accomplît,  quoiqu'il  dise  qu'il 
veuille  autre  chose  selon  son  autre  volonté.  »  S.  Thom.,  III  p., 
q.  18,  a.  5. 


MODE    ET    FIN    DE    L  INCARNATION  149 

les  appréhensions  et  les  répugnances  à  l'égard 
de  la  souffrance  ! 

La  divine  Victime  n'avait  de  volonté  supé- 
rieure que  pour  souffrir  et  s'immoler,  sans  ce- 
pendant vouloir  dépouiller  sa  volonté  sensitive, 
c'est-à-dire  ses  sens,  ni  même  sa  volonté  rai- 
sonnable mais  naturelle,  de  la  crainte  et  de  la 
répulsion  qu'elles  éprouvent  naturellement  en 
face  de  la  douleur  '.  Jésus  imposait  silence  à  ces 

i  De  ce  que,  comme  nous  l'avons  dit  dans  la  note  précé- 
dente, il  y  eut  en  Jésus  deux  mouvements  divers,  l'un  prove- 
nant de  sa  volonté  sensitive  et  naturelle,  l'autre  de  sa  volonté 
de  raison,  il  ne  faut  pas  en  conclure  qu'il  y  eut  contradiction  ou 
contrariété  entre  ces  deux  volontés  ;  car  en  notre  adorable  Vic- 
time «  la  volonté  humaine  suit  sans  résistance  et  sans  combat, 
ou  plutôt  avec  soumission  la  volonté  divine  et  toute-puissante  ». 
C'est  ainsi  que  s'exprime  le  Docteur  angélique,  et  il  en  donne 
une  claire  explication. 

«  La  contrariété,  dit-il  d'abord,  ne  peut  exister  qu'autant  que 
l'opposition  se  considère  dans  le  même  sujet  et  sous  le  même 
rapport  ;  mais  si  on  considère  une  chose  sous  divers  rapports  et 
qu'il  y  ait  ainsi  diversité,  cela  ne  suffit  pas  pour  qu'il  y  ait  con- 
trariété, ni  pour  qu'il  y  ait  contradiction.  Par  conséquent,  pour 
qu'il  y  ait  contrariété  de  volontés  dans  quelqu'un  il  faut  que 
la  diversité  des  volontés  se  considère  sous  le  même  aspect  et 
se  rapporte  à  la  même  volonté.  »  Puis  il  ajoute  :  «  On  doit  donc 
dire  que  quoique  la  volonté  naturelle  et  la  volonté  sensitive 
dans  le  Christ  aient  voulu  autre  chose  que  la  volonté  divine  et 
que  la  volonté  de  raison,  cependant  //  n'y  a  pas  eu  de  contra- 
riété de  volontés.  1»  Parce  que  ni  la  volonté  naturelle,  ni  la 
volonté  sensitive  ne  repoussaient  le  motif  pour  lequel  la  volonté 
divine  et  la  volonté  de  la  raison  humaine  voulaient  la  passion 
dans  le  Christ.  2»  Parce  que  ni  la  volonté  divine,  ni  la  volonté 
de  raison  n'étaient  entravées  dans  le  Christ  ou  ralenties  par  la 


100  DE    JESUS    DA^•S    SON    ETAT    DE    VICTIME 

sentiments  instinctifs  de  la  nature,  mais  II  n'en 
subissait  pas  moins  dans  l'intime  de  son  être 
comme  une  lutte  douloureuse  qui  infligeait  à 
son  âme  une  immolation  de  plus. 

Ce  tendre  et  divin  Sauveur  a  voulu  nous  ré- 
véler Lui-même,  dans  la  scène  terrible  de  son 
agonie,  cette  souffrance  mystérieuse  dont  sa  vo- 
lonté fut  le  principal  théâtre,  lorsque,  tout  ruisse- 
lant de  sang  sous  la  poussée  des  angoisses  qui 
étreignent  son  âme  à  la  vue  de  sa  passion  et  de 
sa  mort.  Il  acquiesce  pleinement  à  la  volonté  de 
son  divin  Père  après  l'avoir  supplié  de  L'épar- 
gner :  «  Père,  non  ma  volonté,  mais  la  vôtre  '.  » 

Nous  ne  lèverions  pas  complètement  le  voile 
sur  les  souffrances  de  l'âme  en  Jésus,  si  nous 
omettions  d'en  indiquer  une  dernière,  non  moins 
intime  et  douloureuse  que  les  autres. 

Jésus  est  amour,  et  tout  en  Lui  parle  d'amour. 
Gomme   Verbe  divin,  Il  puise   l'amour  au  sein 

volonté  naturelle  ou  par  l'appétit  sensitif.  De  même  ni  la  volonté 
divine,  ni  la  volonté  de  raison  n'entravaient  ou  ne  retardaient 
dans  le  Christ  le  mouvement  de  la  volonté  humaine  et  natu- 
relle, ni  celui  de  la  volonté  sensitive.  Car  il  plaisait  au  Christ, 
selon  la  volonté  divine  et  aussi  selon  la  volonté  de  raison,  que 
la  volonté  naturelle  et  la  volonté  sensitive  fussent  mues  en  lui 
conformément  à  l'ordre  de  sa  nature.  D'où  il  est  évident  qu'il 
n'y  a  eu  dans  le  Christ  ni  répugnance,  ni  contrariété  de  vo- 
lontés. »  S.  Thom.,  m  p.,  q.  18,  a.  6. 
t  Li'c,  XXII,  42. 


MODE    ET    riN    DE    L  INCARNATION  lOl 

même  de  la  Divinité.  Comme  Verbe  incarné,  II 
brûle  des  mêmes  feux  de  l'infinie  charité  '.  Mais 
sur  la  terre  II  se  sent  loin  de  la  patrie  où  II  aime 
de  toute  éternité  et  II  réclame  pour  son  Humanité 
comme  pour  sa  Divinité  la  complète  et  éternelle 
possession  de  l'objet  de  son  amour  incréé. 

L'amour  Le  porte  en  haut,  le  ciel  Le  ravit,  les 
beautés  et  les  suavités  du  paradis  Le  séduisent, 
son  Père  L'attire  !  Son  âme  tend  avec  véhémence 
vers  l'union  éternelle  et  voudrait  s'envoler  dans 
les  cieux  ^  ;  mais  son  corps  la  retient,  la  terre  la 


'  «  Dieu  est  charité.  »  (I  Jean,  iv,  i6).  —  Le  Fils,  comme  le 
Père,  est  un  Dieu  d'amour.  «  Mes  frères,  écrit  Saint  Paul  aux 
Corinthiens,  soyez  parfaits,  et  le  Dieu  de  paix  et  d'amour  sera 
avec  vous.  »  (II  Cor.,  xiii,  i  i  ).  Et  dans  son  Epître  à  Timothée,  il 
observe  que  Jésus  est  /a  source  surabondante  de  la  foi  et  de 
l'amour  :  «  La  grâce  de  notre  Seigneur  a  été  surabondante,  en 
me  remplissant  de  la  foi  et  de  la  charité  qui  est  eu  Jésus- 
Christ  ».  (I  TiM.,  I,  14). 

2  Jésus  nous  dit  lui-même,  en  maints  endroits  de  l'Evangile, 
qu'il  ne  perd  point  son  Père  de  vue,  qu'il  est  attentif  à  ne  pen- 
ser, à  ne  parler  et  à  n'agir  que  par  lui,  qu'en  toutes  choses  il  ne 
cherche  que  son  bon  plaisir,  etc.  ;  et  il  complète  tous  ces  ensei- 
gnements par  une  dernière  parole  qui  les  éclaire  divinement  et 
nous  révèle  le  fond  de  son  âme  :  «  Je  demeure  dans  son  amour  ». 
Jean,  xv,  10.  —  Mais  pour  comprendre  jusqu'à  quel  point  Jésus 
est  attiré  par  l'amour  qu'il  porte  à  son  Père  et  combien  il  est 
haletant  de  s'élancer  dans  son  sein,  écoutons-le,  au  soir  de  la 
Cène,  exprimer  en  ternies  quasi  entrecoupés  son  bonheur  de 
retourner  vers  lui  :  «  Père,  l'heure  est  venue...  J'ai  achevé  l'œu- 
vre que  vous  m'avez  donnée  à  faire...  Déjà  je  ne  suis  plus  dans 
le  monde...  Je  vais  à  vous...  Je  vais  à  vous  !  »  Jean,  xvii. 


1D2  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

réclame,  sa  condition  humaine  l'enchaîne  et  la 
fixe  parmi  les  hommes. 

SouftVance  ineffable  que  les  années  ne  font 
qu'accroître  et  que  l'amour  ravive  sans  cesse. 
Partagé  entre  son  Père  dans  le  sein  duquel  II 
aspire  à  s'élancer  et  l'humanité  qu'il  ne  voudrait 
pas  quitter  avant  de  l'avoir  sauvée,  Jésus  est 
attiré  violemment  en  deux  sens  contraires  : 
double  séduction  d'amour  qui  divise  son  âme 
et  l'immole. 

Pendant  trente-trois  ans  Jésus  subira  ce  mar- 
tyre d'amour  ;  et  chaque  fois  que  l'intensité  de 
ses  divines  ardeurs  voudra  Le  transporter  au 
ciel,  Il  sentira  le  poids  de  sa  nature  humaine  Le 
ramener  et  Le  retenir  sur  la  terre. 

Bien  plus.  Il  trouvera  en  son  divin  Père  une 
opposition  à  ses  élans  d'amour.  En  même  temps 
qu'il  s'en  sentira  attiré,  Il  s'en  verra  rejeté,  jus- 
qu'à ce  que  soit  accomplie  ici-bas  la  mission 
qu'il  en  a  reçue  •.  Mystérieuse  et  adorable  charité 


1  «  Dieu,  nous  dit  l'Apôtre,  n'a  pas  épargné  son  propre  Fils, 
mais  /'/  l'a  livré  pour  nous  tous.  »  Rom.,  viii,  32. 

«  Dieu  le  Père,  dit  Saint  Thomas,  a  livré  le  Ckrist  à  la  pas- 
sion, en  ordonnant  à  l'avance  qu'il  souflrît  pour  la  délivrance 
du  genre  humain,  et  en  ne  le  protégeant  pas  contre  les  souf- 
frances, mais  en  l'exposant  à  ses  persécuteurs.  »  (S.  Thom., 
III  p.,  q.  47,  a.  3.)  —  «  La  volonté  de  Dieu  était  que  le  Christ 
endurât  de  cruelles  souffrances,  la  passion  et  la  mort,  non  que 
Dieu  ait  voulu  ces  choses  pour  elles-mêmes,  mais  par  rapport 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  i53 

divine  qui  embrasse  d'un  même  éternel  amour 
le  Père  et  le  Fils,  le  Père  qui  nous  donne  son 
Fils  et  le  Fils  qui  ne  peut  retourner  à  son  Père, 
le  Père  qui  se  fait  le  bourreau  de  l'amour  de  son 
Fils  et  le  Fils  que  l'amour  fait  l'esclave  de  son 
Père,  le  Père  tout  de  charité  qui  fait  de  son  Fils 
une  Victime  et  le  Fils  qui  s'immole  dans  des 
transports  d'amour  pour  offrir  à  son  Père  les 
âmes  qu'il  aura  rachetées  ! 

Qui  donc  pénétrera  jamais  dans  ce  sanctuaire 
sacro-saint  de  l'âme  de  Jésus,  où  l'amour  dresse 
à  la  divine  \'ictime  un  perpétuel  calvaire  qui  la 
crucifie  et  sur  lequel  elle  s'immole  ?  Ah  !  tenons- 
nous  avec  respect,  reconnaissance  et  amour  aux 
pieds  de  Jésus  et  comprenons  que,  si  notre  divin 
Sauveur  a  voulu  être  si  parfaitement  Victime  en 
tout  son  être  par  amour  pour  nous,  à  notre  tour, 
nous  ne  devons  point  hésiter,  pour  Lui  prouver 
notre  amour,  à  nous  sacrifier  et  à  nous  immoler 
pour  Lui. 


au  salut  du  genre  humain  qu'il  avait  pour  fin.  »  (III  p.,  q.  18, 
a.  5.)  —  Le  saint  Docteur  a  soin  toutefois  de  nous  faire  re- 
marquer que  Dieu  a  communiqué  en  même  temps  à  Jésus 
une  si  grande  charité  qu'il  voulut  souffrir.  «  Le  Père  a  livré 
le  Christ  et  le  Christ  s'est  livré  lui-même  par  charité.  » 
(III  p.,  q.  47,  ad  3.)  —  Et  ailleurs  :  «  Dieu  n'a  pas  contraint 
Jésus-Christ  malgré  lui,  mais  il  agréa  la  volonté  par  laquelle 
Jésus-Christ  accepta  la  mort  par  charité.  »  (  Contr.  Gent., 
L.  4,  c.  55.) 


l54  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

VII.  —  La  perfection  de  riniiiiclatioti 

en  Jésus 

par  l'effusion  de  son  san^ 

Si  l'immolation  de  Jésus,  pour  être  parfaite, 
ne  pouvait  être  partielle,  mais  devait  s'étendre  à 
son  être  tout  entier,  elle  ne  pouvait  davantage 
être  incomplète  et  ne  pas  contenir  tout  ce  que 
comporte,  absolument  parlant,  la  notion  de  vic- 
time. Etre  victime,  c'est  s'immoler  ;  mais  s'im- 
moler, c'est  s'oftrir,  se  livrer,  se  sacrifier,  se 
détruire.  Pour  tout  être  animé,  ce  qu'il  y  a  de 
plus  précieux,  c'est  la  vie  ;  le  sacrifice  de  sa  vie 
comprend  tous  les  autres.  Tant  qu'il  reste  dans 
la  victime  un  souffle  de  vie,  l'immolation  n'est 
pas  complète.  Donc,  pour  offrir  un  sacrifice  par- 
fait, il  faut  mourir. 

C'est  pourquoi  Jésus  devait  passer  par  la  mort, 
Lui  qui  était  la  divine  Victime  envoyée  au  monde 
pour  être  offerte  à  la  Divinité  au  nom  de  l'huma- 
nité coupable  '.  Néanmoins,  il  n'était  point  in- 

'  «  Non  seulement  il  a  fallu  que  le  Christ  souffrît,  mais  en- 
core qu'il  mourût,  pour  satisfaire  pour  les  péchés  de  tous  les 
hommes,  d'après  ces  paroles  de  Saint  Pierre  (I  Pierre,  m,  l8)  : 
«  Le  Christ  est  mort  une  fois  pour  nos  péchés.  »  S.  Thom.,  III  p., 
q.  5o,  a.  1. 


MODE    ET    FIN    DE    LiNCARNATION  l55 

dispensable,  pour  cela,  que  Jésus  versât  son 
sang.  Et  quoiqu'il  n'eût  pas  pu  mourir  de  mala- 
die, à  cause  de  la  perfection  de  sa  complexion 
physique  ',  son  âme  aurait  pu  se  séparer  de  son 
corps  sans  effort  et  sans  violence,  mais  dou- 
cement, insensiblement,  comme  en  un  paisible 
sommeil. 

Dans  ce  cas,  il  y  aurait  eu  évidemment  l'es- 
sentiel du  sacrifice,  puisque  l'offrande  aurait  été 
couronnée  par  la  suprême  immolation,  la  mort. 
Mais  ce  genre  de  mort  n'aurait  pas  convenu  à 
notre  divine  Victime  que  des  décrets  éternels 
avaient  vouée  à  toutes  les  douleurs  et  à  tout  ce 
qu'il  y  a  de  plus  aigu  dans  la  souffrance.  Jésus 
Victime  ne  se  comprend  que  quand  on  Le  consi- 
dère vivant  de  souffrance  et  mourant  pour  ainsi 
dire  tous  les  jours  dans  son  âme  jusqu'à  ce  que, 
parvenu  au  paroxysme  de  la  souffrance.  Il  meure 
dans  un  dernier  soupir  arraché  à  la  fois  par 
l'amour  et  la  douleur. 

Jusqu'à  la  fin,  l'humiliation  et  la  souffrance 
devront  L'escorter  ;  et,  pour  couronner  sa  vie  de 
Victime,  on  conçoit  qu'il  Lui  faille  mourir  dans 
un  abîme  insondable  d'angoisses,  de  tortures  et 
d'ignominies.  C'est  d'ailleurs  dans  cette  vue  qu'il 

•  «  Le  Christ  n'a  pas  supporté  la  mort  qui  provient  de  la  ma- 
ladie, de  peur  qu'il  ne  parût  mourir  nécessairement  par  suite  de 
l'infirmité  de  sa  nature.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  5o,  a.  i,  ad  2. 


l56  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

a  voulu  mourir  de  la  main  des  hommes.  Quoi- 
qu'il ait  offert  Lui-même  sa  vie  et  qu'il  ait  choisi 
l'heure  de  sa  mort,  Il  a  cependant  permis  à  ses 
créatures  de  Le  torturer,  Il  a  laissé  ses  bourreaux 
Le  crucifier  et  II  a  enduré  tous  les  genres  d'op- 
probres et  de  souffrances  que  leur  rage  infernale 
a  osé  Lui  infliger  '. 

Toutefois  cette  mort  cruelle  de  notre  adorable 
Victime  n'exigeait  pas  nécessairement  l'effusion 
de  son  sang.  Il  aurait  pu  mourir  d'une  mort 
même  violente,  tout  en  conservant  dans  ses 
veines  et  dans  son  cœur  le  sang  qui  y  avait 
jusque-là  maintenu  la  vie.  Mais  Jésus  voulait 
que  son  Sacrifice  fût  l'expression  la  plus  sen- 
sible et  la  plus  frappante  de  l'acte  de  suprême 
amour  qu'il  posait  en  faveur  de  l'humanité  en 
même  temps  que  de  l'immolation  qu'il  faisait  de 
tout  Lui-même.  Et  rien  ne  donne  plus  l'idée  de 
la  vie  qui  s'en  va  que  de  voir  le  sang  couler  et 
se  répandre.  S'ouvrir  les  veines,  c'est  se  con- 
damner infailliblement  à  la  mort.  Une  victime 
qui  s'immole  elle-même,  n'a  qu'à  laisser  couler 

1  «  Le  Christ  a  souffert  violence  pour  mourir,  et  néanmoins 
il  est  mort  tout  à  la  fois  volontairement  ;  parce  que  la  vio- 
lence a  été  infligée  à  son  corps,  et  que  cependant  elle  n'a  pré- 
valu sur  lui  qu'autant  qu'il  l'a  voulu.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  47, 
a.  1,  ad  3. 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  iS"] 

son   sang   pour   introduire   sûrement    en    soi   la 
mort  prenant  la  place  de  la  vie. 

Les  victimes  baignées  dans  le  sang  paraissent 
davantage  victimes.  Les  yeux  et  l'imagination 
en  sont  plus  frappés,  et  les  cœurs  plus  touchés. 
Jésus  donne  ainsi  à  son  immolation  comme  un 
cachet  de  plus  grande  authenticité  et  d'indiscu- 
table sacrifice. 

Longtemps  à  l'avance  Jésus  nous  avait  fait 
connaître  que  son  Sacrifice  suprême  s'opérerait 
par  l'efîtusion  de  son  sang.  Le  Seigneur  avait 
institué  dans  l'Ancienne  Loi  des  sacrifices  qui 
n'étaient  que  la  figure  du  Sacrifice  futur  du  Sau- 
veur du  monde,  et  qui  consistaient  dans  l'im- 
molation sanglante  des  animaux.  Jésus  voulut 
signifier  par  l'effusion  de  son  sang  qu'il  abolis- 
sait tous  les  sacrifices  antiques  et  les  remplaçait 
par  son  propre  Sacrifice  '. 

Cette  allusion  au  sacrifice  légal  d'autrefois 
nous  rappelle  que  la  purification  qu'il  signifiait 
parfois  était  purement  matérielle,  tandis  que  le 
sang  qui  coule  des  plaies  du  Sauveur  sur  le  Cal- 
vaire est  comme  un  bain  dans  lequel  l'humanité 

^  «  Le  Christ  étant  venu  comme  pontife  des  biens  futurs,  est 
entré  une  fois  pour  toutes  dans  le  sanctuaire,  non  avec  le  sang 
des  boucs  ou  des  veaux,  mais  avec  son  propre  sang.  »  Hébr., 
jx,  11,  12, 


l58  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

tout  entière  est  plongée  et  lavée  de  ses  souil- 
lures'. Le  sang  répandu  de  notre  divine  Victime 
devient  ainsi  pour  nous  un  véhicule  de  purifica- 
tion et  de  salut.  Oh  !  comme  nous  devons  remer- 
cier Jésus  de  n'en  avoir  pas  laissé  une  goutte 
dans  ses  veines,  puisque,  par  là,  Il  nous  prêche 
si  éloquemment  son  amour  et  nous  incite  à  Le 
payer  de  retour. 


J'adore  à  genoux  ce  Jésus  d'incompréhensible 
amour  suspendu  sans  vie  au  gibet  de  son  sup- 
plice, après  avoir  aspergé  le  monde  de  son  sang. 
Je  bénis  mon  Sauveur  d'avoir  choisi  ce  genre  de 
mort  qui,  malgré  les  blessures  dont  la  cruauté 
des  bourreaux  L'a  meurtri,  laisse  tout  entier 
son  Corps  adorable,  aux  pieds  duquel  viendront 
s'agenouiller  toutes  les  générations  d'âmes  chré- 
tiennes, et  qu'elles  baiseront  avec  amour  sur  leur 
crucifix  devenu  leur  talisman  divin,  l'objet  sa- 
cré de  leur  espérance  et  de  leurs  plus  chères 
consolations. 


*  «  Si  le  sang  des  boucs  et  des  taureaux  sanctifie  ceux  qui 
sont  souillés,  de  manière  à  procurer  la  pureté  de  la  chair,  com- 
bien plus  le  sang  du  Christ,  qui  par  l'Esprit-Saint  s'est  offert 
lui-même  à  Dieu,  purifiera-t-il  notre  conscience  des  œuvres 
mortes.  »  Hébr.,  ix,  i3,  14. 

«  Jésus-Christ  nous  a  lavés  de  nos  péchés  dans  son  sang.  » 
Apoc,  I,  5, 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  iSg 

VIII.  —  L'état  permanent  de  victime 
en  Jésus 

Nous  ne  considérerons  jamais  trop  en  Jésus 
ce  caractère  essentiel  qui  Le  fait  notre  Sauveur 
et  nous  Le  montre  tel  que  la  miséricorde  divine 
a  daigné  Le  livrer  à  la  terre. 

Tout  insondable  que  soit  ce  mystère,  qu'il 
n'est  donné  qu'à  la  Sagesse  divine  de  pénétrer 
dans  son  essence,  nous  devons  chercher  néan- 
moins à  en  saisir  ce  qui  est  accessible  à  notre 
pauvre  intelligence.  Jusqu'ici  nous  avons  vu  que 
Jésus  est  Victime  par  un  décret  éternel  qui  ne 
pouvait  être  révoqué,  que  tout  en  Lui  était  voué 
à  l'immolation,  et  que  son  Sacrifice  suprême  ne 
pouvait  s'opérer  que  dans  la  mort  et  le  sang.  Il 
nous  reste  à  voir  comment  son  offrande  et  son 
immolation  sont  permanentes,  de  même  qu'elles 
sont  essentielles  et  totales. 

Jésus  ne  quitte  le  sein  de  son  Père  et  ne  vient 
dans  le  monde  que  pour  accomplir  une  mis- 
sion déterminée  qui  Le  constitue  essentiellement 
Victime.  Il  vient  pour  être  Victime  et  rien  que 
Victime.  Son  Père  L'a  éternellement  marqué  de 
ce  sceau  ;  il  ne  voit  en  Lui  qu'une  Victime  et  il 
Le  traite  comme  tel.  A  aucun  moment  de  son 


l60  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

existence  terrestre,  Dieu  le  Père  ne  verra  en  son 
Fils  autre  chose  que  la  Victime  divine  que  son 
amour  pour  les  hommes  l'a  porté  à  livrer  aux 
exigences  de  sa  Justice.  Les  complaisances  qu'il 
prendra  en  Lui,  comme  Verbe  incarné,  repose- 
ront sur  sa  condition  même  de  Victime  qui  ne 
parle  que  de  miséricorde  et  d'amour  '. 

Pas  plus  que  le  Père,  qui  ne  peut  cesser  de 
maintenir  son  Fils  dans  l'état  de  Victime,  le  Fils 
ne  peut  cesser  de  se  vouloir  et  de  demeurer  Vic- 
time. Pendant  tout  son  séjour  dans  l'humanité. 
Il  en  conservera  le  caractère  ;  et  II  ne  remontera 
vers  son  Père  que  quand  II  aura  accompli  l'acte 
suprême  de  sa  condition  de  Victime,  à  savoir  son 
immolation  totale  dans  la  mort  *. 

Cet  état  ne  souffre  aucune  intermittence  ;  il 
atteint  la  constitution  même  de  la  Victime  qui, 
dans  l'attente  du  sacrifice,  demeure  dans  une 
offrande  perpétuelle.  De  sorte  que,  du  commen- 
cement de  son  existence  humaine  à  la  fin  de  sa 
vie  ^,  Jésus  est  et  demeure  la  Victime  divine,  la 

i«  Le  Père  m'aime  parce  que  je  donne  ma  vie.  »  Jean,  x,  17. 

-  «  Le  Fils  de  l'homme  n'est  point  venu  pour  être  servi,  mais 
pour  servir  et  donner  sa  vie  pour  la  rédemption  d'un  grand 
nombre.  »  Matth.,  xx,  28. 

3  «  Le  Christ  entrant  dans  le  monde,  dit  :  Vous  n'avez  pas 
voulu  de  sacrifice,  ni  d'offrande,  mais  vous  m'avez  approprié 
un  corps  ;  les  holocaustes  et  les  sacrifices  pour  le  péché  ne  vous 
ont  pas  plu,  alors  j'ai  dit  :    Voici,  je  viens  pour  faire,  ô  Dieu, 


MODE    ET    FIN    DE    l'iNCARNATION  16i 

Victime  adorable,  la  Victime  don  du  Père,  la 
Victime  d'amour  réparateur,  la  Victime  toujours 
immolée  pour  les  péchés  du  monde. 

Si  Jésus,  par  impossible,  avait  pu  un  seul 
instant  n'être  pas  Victime,  les  actes  posés  par 
Lui  n'ayant  point  été  les  actes  d'une  Victime, 
n'auraient  pas  été  en  harmonie  avec  sa  mission 
divine  et  n'auraient  pas  concouru  à  la  fin  ré- 
demptrice de  sa  venue  sur  la  terre.  C'eût  été 
un  hors-d'œuvre  dans  l'économie  du  plan  divin 
de  la  rédemption  du  genre  humain. 

Il  eût  fallu  pour  cela,  non  seulement  déchirer 
une  partie  des  décrets  éternels  de  l'adorable 
Trinité,  mais  encore  soustraire  Jésus  à  l'action 
divine  qui  s'exerçait  sur  Lui  en  tant  que  Sauveur 
du  monde.  N'étant  point  alors  chargé  des  péchés 
de  l'humanité,  la  malédiction  divine  qui  pesait 
sur  le  coupable  jusqu'à  son  entière  expiation, 
eût  été  suspendue,  et  l'inexorable  Justice  prête 
à  frapper  la  Victime,  qui  s'était  offerte  à  lui  don- 
ner pleine  satisfaction,  n'aurait  pu  réclamer  ses 
droits. 

Autant  de  suppositions  inadmissibles,  non  seu- 
lement à  la  raison,  mais  surtout  pour  la  dignité 

votre  volonté...  C'est  en  vertu  de  cette  volonté  que  nous  avons 
été  sanctifiés  f)ar  l'oblation  du  corps  de  Jésus-Christ.  »  Hébr., 
X,  5,  6,  7,  10. 


l62  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

et  les  sentiments  de  notre  divine  Victime.  Tout 
au  contraire,  Jésus  réclame  pour  son  Père,  pour 
Lui  et  pour  nous  cet  état  permanent  de  sacrifice 
et  d'immolation.  Il  l'a  choisi  Lui-même,  Il  le 
veut.  Il  l'aime.  Il  ne  le  perd  pas  de  vue.  Il  s'y 
complaît.  Il  y  voit  l'unique  moyen  de  glorifier 
son  Père  et  d'aimer  les  hommes  ;  Il  en  est  jaloux 
et  II  y  est  attaché  par  toutes  les  fibres  de  son  être. 
Tout  ce  que  cet  état  comporte  de  Sagesse  di- 
vine et  de  Miséricorde  infinie,  Il  l'adore,  Il  s'en 
pénètre,  Il  s'en  nourrit,  Il  en  vit.  Etre  Victime, 
c'est  sa  passion  et  sa  gloire.  Il  ne  serait  plus 
Jésus,  s'il  cessait  d'être  Victime. 

Quel  abîme  d'abaissement,  de  souffrance,  de 
miséricorde  et  d'amour  dans  cet  état  permanent 
de  Victime  en  notre  adorable  et  tendre  Jésus  ! 
Et  pour  nous  quel  autre  abîme  d'adoration,  de 
louange,  de  reconnaissance  et  d'amour,  à  la  vue 
de  cette  éternelle  charité  qui  ne  connaît  d'autres 
limites  que  celles  de  l'infini  ! 

Posséder  un  Dieu  que  l'on  ne  peut  contempler 
que  dans  l'abaissement  et  la  douleur  !  Etre  les 
rachetés  d'un  Dieu  Sauveur  qui  n'a  su  nous  ai- 
mer qu'en  souffrant  et  nous  sauver  qu'en  mou- 
rant !  Quelle  révélation  et  quel  mystère  ! 

O  Jésus  Victime,  soyez  béni  dans  les  siècles 
des  siècles  ! 


A  Jésus,  Viclime   incarnée 


O  Jésus,  mon  amour, 

Vous  descendez  des  hauteurs  de  l'Eternel 

et  Vous  Vous  couvrez  des  livrées 

de  l'humanité  coupable. 

Vous  vous  substituez  aux  pécheurs 

et  c'est  sur  Vous  que  pèsera  désormais 

la  malédiction  divine. 

C'est  à  Vous  que  la  Justice 

demandera  satisfaction, 

dussiez- Vous  verser  tout  votre  sang 

et  mourir  dans  l'abandon  universel 

sur  un  gibet  d'ignominie. 

Ah  !  que  Vous  êtes  grand  dans  vos  abaissements  ! 

Que  Vous  êtes  beau  dans  vos  soufrances  ! 

Que  Vous  êtes  sublime 

dans  votre  état  de  Victime  ! 

Que  Vous  êtes  tendre  et  miséricordieux 

dans  vos  incessantes  immolations  ! 

Que  Vous  êtes  souverainement  adorable 

et  infiniment  aimable, 

ô  Jésus,  mon  Sauveur  ! 


CHAPITRE   TROISIÈME 

De  Tctat  de  Victime  ep  Jésus 
dès  sa  Concepticp 


CHAPITRE    TROISIEME 

De  l'état  de  Victime  en  Jésus 
dès  sa  Conceptioi? 


«  Dieu,  en  envoyant  son  propre 
Fils  dans  une  chair  semblable  a 
celle  du  péché,  a  condamné  à 
cause  du  péché  le  péché  dans 
la   chair,  o 

Rom..  III,  3. 

Jésus  n'est  venu  sur  cette  terre  que  pour  une 
fin  unique  et  n'a  reçu  qu'une  mission  afin  de 
l'accomplir.  Tout  dans  l'Incarnation  a  convergé 
vers  ce  but.  Il  n'y  a  pas  eu  une  seule  parcelle  de 
l'existence  humaine  de  Jésus  qui  ait  été  sous- 
traite à  ce  plan  divin. 

Dieu  oflfensé  réclamait  une  réparation  de  la 
part  du  pécheur.  Le  Verbe  divin  s'élance  alors 
dans  l'humanité  et  prend  sa  place  pour  payer  ses 
dettes  à  la  Justice  divine.  Au  moment  précis  où 
s'opère  en  Lui  l'union  de  l'âme  et  du  corps, 
Jésus,  par  l'assomption  de  sa  nature  humaine  en 
sa  Personne  divine,  est  constitué  homme  parfait, 
donc  Victime. 


t68  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Cet  état  n'est  pas  survenu  en  Lui  graduelle- 
ment, mais  subitement,  comme  la  vie  que  Lui  a 
communiquée  la  puissance  divine.  Jésus  n'était 
en  aucune  manière  susceptible  de  perfectionne- 
ment ;  ce  qu'il  était  aux  yeux  du  Père,  en  tant 
que  Verbe  incarné.  Il  devait  l'être  immédiate- 
ment et  dans  toute  sa  perfection,  dès  son  appa- 
rition dans  l'humanité,  sans  passer  par  aucune 
phase  intermédiaire.  Son  caractère  de  Victime, 
essentiel  et  absolu,  ne  pouvait  Lui  être  sura- 
jouté. Mais,  en  Jésus,  vivre  et  être  Victime, 
c'est  une  seule  et  même  chose  :  Il  est  Victime, 
et  c'est  pourquoi  II  vit  ;  Il  vit,  et  c'est  parce  qu'il 
est  Victime.  Il  n'existera  que  tout  le  temps  qu'il 
sera  Victime,  et  lorsqu'il  ne  sera  plus  Victime 
Il  cessera  de  vivre. 

S'il  doit  y  avoir  plus  tard  en  Jésus,  pendant  sa 
vie,  des  manifestations  et  des  développements 
extérieurs  de  sa  mission  de  Victime,  il  ne  peut 
y  en  avoir  dans  l'essence  et  l'intime  de  son  état 
de  Victime.  Jésus  ne  sera  pas  plus  Victime  in- 
trinsèquement sur  le  Calvaire,  qu'il  ne  l'est  dans 
le  sein  de  sa  Mère  et  dès  sa  conception.  En  aspi- 
rant la  vie,  Il  a  été  marqué  dans  son  corps  et 
dans  son  âme  du  sceau  divin  de  la  Victime  im- 
molée pour  les  péchés  du  monde. 

Dès  ce  moment  tout  a  été  sacrifié  et  immolé  en 
Lui  à  la  gloire  de  son  Père,  et  II  a  rempli  à  la 


JÉSUS    VICTIME    DÈS    SA    CONCEPTION  169 

perfection  son  rôle  de  Victime.  En  possession 
d'un  corps  qu'il  pouvait  déjà  offrir  en  holo- 
causte et  d'une  âme  jouissant  du  plein  exercice 
de  toutes  ses  facultés,  rien  ne  manquait  à  la  ma- 
tière essentielle  de  son  Sacrifice  '. 

Jésus  s'incarnant,  c'est  bien  la  Divinité  se  ré- 
vélant au  monde  sous  les  dehors  de  l'humanité 
pécheresse  !  Ce  n'est  plus  seulement  un  Dieu, 
c'est  un  Dieu-Homme;  fait  unique  dans  l'histoire 
du  temps  et  de  l'éternité  !  C'est  un  HoiTime-Dieu 
Victime,  destiné  à  la  souffrance  avant  de  par- 
venir à  la  gloire,  condamné  à  la  mort  avant 
d'arriver  à  la  vie  ! 

Adorons,  remercions  et  aimons!  Puis,  contem- 
plons avec  respect  l'immolation  initiale  de  Jésus, 
au  moment  solennel,  pour  le  ciel  et  la  terre,  où 
le  Fils  éternel  de  Dieu  entre  dans  le  monde  et 
devient  la  Victime  de  l'humanité. 


'  Saint  Paul  met  sur  les  lèvres  du  Verbe  incarné,  dès  son 
entrée  dans  le  monde,  les  paroles  éloquentes  par  lesquelles  il 
s'offre  à  son  Père  comme  Victime  pour  le  rachat  de  l'humanité. 
«  C'est  pourquoi  le  Christ  entrant  dans  le  monde,  dit  :  Vous 
n'avez  pas  voulu  de  sacrifice  ni  d'offrande,  mais  vous  m'avez 
approprié  un  corps  ;  me  voici,  je  viens.  »  Hébr.,  x,  3,  7. 

Le  Docteur  angélique,  de  son  côté,  dit  expressément  que  «  le 
Christ  dès  le  commencement  de  sa  conception  a  mérité  pour 
nous  le  salut  éternel  »  (III  p.,  q.  48,  a.  1,  ad  2)  ;  ce  qu'il  n'aurait 
pu  faire  s'il  n'eût  été  Victime,  puisque  ce  n'est  qu'à  ce  titre  qu'il 
pouvait  sauver  le  monde. 


170       DE  JESUS  DANS  SON  ETAT  DE  VICTIME 

I.  —  Jésus  Victime  ininiole  sa  Divinité 

En  s'incarnant,  le  premier  acte  essentiel  que 
pose  le  Verbe  de  Dieu  est  un  acte  d'immolation  : 
Il  immole  sa  Divinité.  C'est-à-dire,  Il  lui  enlève 
son  éclat,  Il  la  voile.  Il  la  restreint,  Il  la  paralyse 
presque  et  II  la  réduit  aux  dimensions  d'une 
créature  humaine.  Extérieurement  elle  est  sa- 
crifiée à  l'humanité  ;  c'est  la  nature  humaine 
qui  se  manifeste  en  Lui,  la  nature  divine  reste 
tellement  dans  l'ombre  qu'elle  est  complètement 
ignorée.  La  foi  seule  nous  révèle  la  présence  du 
mystère,  mais  nos  sens  n'en  peuvent  percevoir 
le  moindre  indice. 

L'Union  hypostatique  a  annihilé  apparemment 
la  Divinité,  autant  qu'il  est  possible  de  le  faire  '. 
La  Majesté  a  emprunté  des  dehors  vils  et  pé- 
rissables, l'Immensité  s'est  rapetissée,  la  Toute- 
Puissance  a  été  enchaînée,  la  Sainteté  s'est  cou- 
verte de  misères  et  de  péchés,  l'Eternité  a  connu 
la  durée  et  l'Impassibilité  est  devenue  souffrance 
et  mortalité  2. 

'  Saint  Paul  se  sert  d'une  expression  équivalente  :  «  Il  s'est 
anéanti  lui-même,  en  se  rendant  semblable  aux  hommes.  » 
Phil.,  n,  7. 

5  Toutes  expressions  qui  naturellement  n'atteignent  en  rien 
l'essence  divine  et  n'amoindrissent  point  sa  dignité  infinie.  «  En 
prenant  un  corps  véritable,   le   Fils  de  Dieu  n'a  amoindri  en 


JESUS    VICTIME    DES    SA    CONCEPTION  I7I 

Jésus  se  sert  de  son  Humanité  pour  tracer  en 
quelque  sorte  des  lois  à  sa  Divinité  et  pour  la 
tenir  captive  tout  le  temps  que  devra  durer  son 
Sacrifice.  Mystérieuse  Victime  qui,  par  le  fait 
de  son  état  d  immolation,  puise  dans  sa  propre 
constitution  une  puissance  surhumaine  qui  s'im- 
pose même  à  Dieu. 

Dans  cette  lutte  toute  divine,  la  faiblesse  l'em- 
porte sur  la  toute-puissance  et  le  Dieu  qui  vient 
mourir  se  montre  plus  fort  que  le  Dieu  qui  donne 
la  vie. 

Qu'il  est  mille  fois  adorable  ce  premier  anéan- 
tissement du  Verbe,  qui  s'attaque  à  sa  Divinité 
même  pour  la  faire  servir  d'Hostie  dans  le  Sacri- 
fice suprême  qu'il  vient  accomplir  et  qui  com- 
mence pour  Lui  à  l'aurore  de  son  Incarnation  ! 
Une  existence  humaine  qu'inaugure  une  aussi 
divine  immolation,  ne  peut  être  que  celle  d'une 
Victime  dont  le  Sacrifice  commencé  avec  la  vie 
ne  se  terminera  qu'à  la  mort. 

II.  — Jésus  Victime  immole  son  Humanité 

Tout  en  Jésus  doit  servir  à  son  Sacrifice,  dès 
le   premier   instant   de   son    existence  terrestre. 

rien  sa  dignité.  D'où  Saint  Augustin  dit  :  Il  s'est  anéanti  en 
prenant  la  forme  d'un  serviteur  pour  devenir  serviteur,  mais 
il  n'a  pas  perdu  la  plénitude  de  la  forme  de  Dieu,  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  5,  a.  1,  ad  2. 


172  DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

Mais  ce  qu'il  immole  avant  tout  et  directement, 
c'est  ce  qu'il  a  pris  ici-bas,  son  Humanité.  S'il 
sacrifie  sa  nature  divine,  plutôt  en  apparence 
qu'en  réalité,  il  n'en  est  pas  de  même  de  sa 
nature  humaine.  Il  pénètre  en  elle  jusque  dans 
ses  profondeurs  et  s'en  fait  une  hostie  qu'il  offre 
et  immole  à  sa  Divinité. 

Réunissant  par  sa  toute-puissance  les  deux  élé- 
ments, corporel  et  spirituel,  constitutifs  de  sa 
nature  humaine.  Il  n'en  fait  point  un  suppôt 
humain  qui  Lui  soit  propre,  mais  II  les  livre  à 
sa  Personne  divine  qui  se  les  approprie  et  dont 
ils  seront  éternellement  la  propriété.  De  sorte 
que,  en  toute  vérité,  l'humanité  en  Jésus  ne  s'ap- 
partient pas,  puisqu'il  manque  à  sa  nature  hu- 
maine une  personne  humaine  qui  la  soutienne  et 
l'individualise;  mais  elle  est  comme  absorbée  par 
la  Divinité  qui  la  possède  tout  entière,  la  sup- 
porte, la  compénètre,  l'actualise  et  la  vivifie'. 

Véritable  holocauste  offert  à  la  Personne  du 
Verbe  qui  s'en  empare  pour  l'immoler  en  sacri- 
fice et  pour  devenir  à  jamais  l'unique  principe 
de  vie  qui  lui  communiquera  ses  perfections  et 
ses  mérites  infinis. 


'  «  Le  Fils  de  Dieu  a  pris  la  nature  humaine  dans  l'individu, 
mais  cet  individu  dans  lequel  elle  a  été  prise  n'est  pas  autre 
chose  que  le  suppôt  incréé  qui  est  la  Personne  du  Fils  de 
Dieu.  »  S.  Thom.,  III  p„  q.  4,  a.  2,  ad  1. 


JÉSUS    VICTIME    DÈS    SA    CONCEPTION  173 

Pour  bien  comprendre  rexcellence  de  cette 
première  immolation  et  la  gloire  qu'elle  procure 
à  Dieu,  il  faut  considérer  la  perfection  surémi- 
nente  de  la  nature  humaine  en  Jésus. 

Le  Verbe  de  Dieu  ne  prit  pas  seulement  dans 
la  création  terrestre,  pour  se  l'associer,  ce  qu'elle 
a  de  plus  élevé  et  de  plus  noble  ;  mais  II  fit  de 
son  corps  et  de  son  âme  le  chef-d'œuvre  de  toutes 
les  œuvres  divines,  comme  jamais  il  n'en  sortira 
des  mains  de  Dieu. 

Tout  ce  que  la  Divinité  peut  tirer  de  gloire  de 
l'intelligence  et  de  la  volonté  humaines  lui  fut 
alors  offert  et  sacrifié.  Et  le  Verbe  divin  n'éleva 
si  haut  sa  nature  humaine,  par  l'union  essen- 
tielle qu'il  contracta  avec  elle,  que  pour  s'en 
faire  une  victime  plus  digne  et  plus  parfaite.  En 
même  temps  qu'il  se  l'immolait.  Il  lui  conférait 
une  gloire  spéciale  qu'elle  tirait  de  l'immolation 
même  que  lui  imposait  son  assomption. 

Il  fallait  être  Dieu  pour  opérer  une  semblable 
transformation.  Il  fallait  être  un  Dieu  Victime 
pour  trouver  le  secret  d'une  si  adorable  immo- 
lation. 

Quel  sujet  profond  de  méditation  nous  fournit 
cet  admirable  mystère  où  la  Puissance  divine 
sait  harmoniser  dans  une  telle  sublimité  une 
oblation  et  une  assomption  qui  se  confondent 
dans  le  Sacrifice  de  notre  adorable  Victime  ! 


174  ^^  JESUS   DANS   SON   ETAT    DE   VICTIME 

III.  —  Jésus  Victime  dans  soi?  appartenance 
totale  à  SOI?  divin  Père 

Le  mystère  ineflFable  de  l'Incarnation  du  Verbe 
s'est  opéré.  La  Divinité  et  l'Humanité  en  Jésus 
se  sont  fait  de  mutuelles  concessions.  Elles  se 
sont  livrées  l'une  à  l'autre  en  vue  de  la  mission 
divine  à  accomplir,  et  toutes  deux  portent  le  ca- 
chet de  l'immolation,  l'Humanité  qui  perd  sa 
personnalité  humaine,  la  Divinité  qui  s'astreint 
à  ne  jamais  se  séparer  de  la  nature  humaine. 

Ainsi  constitué,  le  Verbe  incarné  devient  aussi- 
tôt la  propriété  de  Dieu  le  Père  qui  en  prend 
possession.  C'est  lui  qui  L'a  envoyé  ^  qui  L'a 
marqué  du  sceau  des  pécheurs,  qui  L'a  fait  la 
Victime  de  sa  Justice  et  l'instrument  de  sa  mi- 
séricorde -.  Toute  l'histoire  de  la  chute,  du  châ- 
timent, de  l'expiation  et  de  la  rédemption  est 
désormais  concentrée  en  Jésus.  Aux  yeux  de 
Dieu,  Jésus  personnifie  l'humanité  et  c'est  sur 
Lui  que  s'exercera  l'empire  de  sa  Justice  et  de 
sa  Sainteté.  Il  Le  traitera  comme  l'unique  cou- 

*  «  Lorsque  fut  venue  la  plénitude  des  temps,  Dieu  a  envoyé 
son  Fils.  »  Gal.,  iv,  4. 

2  «  C'est  lui  que  Dieu  avait  destiné  à  être  une  victime  de  pro- 
pitiation.  »  Rom.,  m,  25, 


JÉSUS    VICTIME    DÈS    SA    CONCEPTION  lyS 

pable',  Il  exigera  de  Lui  la  plus  rigoureuse  et  la 
plus  terrible  des  réparations.  Maintenant  qu'il  a 
dans  les  mains  une  Victime  qui  lui  agrée  et  qui 
peut  satisfaire  pleinement  à  sa  Divinité  outra- 
gée "2,  il  la  tient  dans  la  dépendance  de  sa  toute- 
puissance,  en  attendant  de  déverser  sur  elle  les 
rigueurs  de  son  impitoyable  Justice. 

Jésus,  de  son  côté,  se  prête  à  cette  action  do- 
minatrice de  son  divin  Père.  Il  ne  s'est  incarné 
que  pour  lui  être  inférieur  et  lui  servir  de  Vic- 
time. Il  évite  de  se  considérer  comme  ayant  des 
droits  sur  Lui-même,  et  II  ne  voit  en  Lui  qu'un 
être  appartenant  tout  entier  et  uniquement  à  son 
Père,  lequel  peut  disposer  de  Lui  à  sa  guise. 

Il  abdique  jusqu'à  sa  volonté  propre  pour  ne 
faire  que  celle  de  son  Père.  Et  comme  II  sait  que 
son  Père  ne  L'a  envoyé  que  pour  en  faire  une 
Victime,  Il  se  complaît  dans  cet  état  d'apparte- 
nance absolue  et  d'immolation  totale  ^. 

Coinine  II  est  beau  et  grand  notre  divin  Sau- 

^  «  Dieu  a  mis  Xiniquité  de  tous  en  lui.  »  Is.,  lui,  6  ;  c'est-à- 
dire,  ajoute  Saint  Thomas,  «  qu'il  l'a  livré  pour  être  victime 
pour  les  péchés  de  tous  les  hommes.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  i5, 
a.  1,  ad  4. 

2  «  Le  Christ,  en  tant  qu'homme,  a  été  un  sacrifice  et  une 
hostie  parfaite.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  22,  a.  2. 

3  «  //  s'est  livré  lui-même  pour  nous,  en  s'offrant  à  Dieu 
comme  une  oblation  et  une  victime  d'agréable  odeur.»  Eph.,  v,  2, 


176  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

veur  dans  cette  première  offrande  qu'il  fait  de 
Lui-même  à  son  divin  Père,  à  son  entrée  dans 
l'humanité  !  Lui,  le  Verbe  incréé.  Il  a  embrassé 
l'humiliation  suprême  et  II  ne  veut  plus  être  que 
la  Victime  de  la  Volonté  de  son  Père  !  Soyons  à 
jamais  les  victimes  de  la  sienne  ! 

IV.  — Jésus  Victime 
par  Toffrande  qu'il  fait  de  tout  Lui-même 

Jésus  ne  se  contente  pas  de  reconnaître  que 
son  Père  a  tous  les  droits  sur  Lui  et  qu'il  est 
devenu  sa  propriété  par  le  fait  qu'il  s'est  cons- 
titué sa  Victime  ;  mais  II  va  au-devant  de  ses 
désirs.  Il  anticipe  sur  l'avenir.  Il  devance  l'heure 
du  Sacrifice  et,  ne  pouvant  encore  s'immoler,  II 
s'oflFre  en  holocauste. 

Dévoré  du  zèle  de  la  gloire  de  son  Père,  Il  se 
livre  à  lui  dans  des  ardeurs  indicibles.  Il  sait 
que  ses  abaissements  1  honorent  et  que  ses  souf- 
frances lui  sont  agréables  ;  et  alors  II  s'abîme 
devant  lui,  Il  s'abreuve  de  toutes  les  humilia- 
tions et  de  toutes  les  douleurs  que  Lui  réserve 
son  état  de  Victime. 

Sans  cesser  d'être  le  Fils  de  ses  éternelles  com- 
plaisances. Il  ne  devra  plus  se  présenter  à  lui 
que  couvert  des  misères  et  des  maux  de  Ihuma- 


JESUS    VICTIME    DES    SA    CONCEPTION  1  "7 

nité,  et  de  Lui-même  II  descend  dans  l'abîme  du 
péché  pour  y  porter  le  poids  effrayant  de  la  ma- 
lédiction divine  ^ 

Il  se  tient  en  sa  présence  dans  l'attitude  du 
coupable  qui  confesse  sa  faute,  du  pécheur  qui 
se  soumet  à  l'expiation,  de  la  Victime  qui  ac- 
cepte, dans  leur  plénitude,  le  châtiment  et  l'im- 
molation. 

Tout  en  Lui  s'oflFre  en  sacrifice,  rien  n'échappe 
à  cette  première  offrande  qu'il  fait  de  son  être 
tout  entier.  Chaque  partie  de  son  corps,  chaque 
faculté  de  son  âme  devient  un  autel  où  II  s'im- 
mole à  la  gloire  de  son  Père  pour  le  salut  du 
genre  humain  "-. 

Intérieurement,  par  désir  et  par  volonté,  Jésus 
accomplit,  dès  ce  preinier  instant,  tout  ce  qui 
constitue  essentiellement  l'œuvre  de  la  Rédemp- 
tion. Il  subit  nécessairement  les  exigences  et  les 
lois  du  temps,  mais  dans  son  âme  de  Victime 
l'immolation  est  complète. 

A  aucun  moinent  qui  suivra  sa  naissance,  pas 
plus  qu'à  sa  mort,  Jésus  ne  sera  davantage  Vic- 

1  «  Celui  qui  ne  connaissait  point  le  péché,  /'/  l'a  fait  péché 
pour  nous.  »  II  Cor.,  v,  21. 

-  «  Dans  le  sacrifice  de  paix  par  lequel  notre  médiateur  véri- 
table nous  a  réconciliés  avec  Dieu,  il  est  resté  tout  à  la  fois 
le  sacrificateur  qui  offrait  et  la  victime  offerte.  »  S.  Tko.m., 
III  p.,  q.  48,  a.  3, 


178  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

tinie  ;  c'est-à-dire  plus  donné,  plus  offert,  plus 
sacrifié.  Il  a  vécu  alors  toute  sa  vie  mortelle, 
toutes  les  phases  douloureuses  de  sa  Passion  et 
l'heure  angoissante  de  sa  mort. 

Victime  consommée  dans  1  amour,  11  a  acquis, 
à  cet  instant,  le  mérite  essentiel  de  son  Sacrifice 
suprême,  les  deux  extrémités  de  son  existence 
terrestre,  sa  Conception  et  sa  Mort,  formant  un 
même  tout  dans  un  unique  et  divin  Sacrifice. 
S'il  n'avait  été  décrété  dans  les  desseins  éternels 
que  la  Rédemption  finale  ne  dût  s'opérer  que 
sur  le  Calvaire  par  la  mort  et  l'effusion  du  sang 
de  la  divine  Victime,  Jésus  aurait  alors  sauvé  le 
monde,  une  seule  des  opérations  de  son  âme 
étant  d  un  mérite  infini  '. 

Unissons  notre  offrande  à  celle  de  Jésus,  notre 
douce  et  divine  Victime,  et  comme  Lui  demeu- 
rons fidèles  à  cette  donation  totale  de  tout  nous- 


^  «  Le  Christ  étant  d'une  dignité  infinie,  chacune  de  ses  souf- 
frances a  une  valeur  infinie,  de  sorte  qu'elle  serait  suffisante 
pour  effacer  des  péchés  infinis.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  23i, 

Et  ailleurs,  le  même  saint  Docteur  dit  encore  :  «  Si  nous  par- 
lons de  la  rédemption  du  genre  humain  quant  à  la  valeur  du 
prix  de  rachat,  une  souffrance  quelconque  du  Christ,  même 
sans  la  mort,  eût  été  suffisante  pour  sauver  le  genre  humain, 
à  cause  de  la  dignité  infinie  de  la  personne.  Mais  si  nous  par- 
lons du  choix  du  prix  de  rachat,  on  doit  dire  que  toutes  les 
souffrances  du  Christ  n'ont  pas  été  ordonnées  au  salut  du  genre 
humain  par  Dieu  le  Père  et  le  Christ  sans  la  mort.  »  S.  ïhom., 
Ouodlibet  II,  q.  i,  a.  2. 


JESUS    VICTIME    DES    SA    CONCEPTION  I79 

mêmes,    en    en    faisant    la    règle    invariable    de 
notre   vie. 


V.  —  La  perfection  de  riminolation 

en  Jésus, 
au  premier  instant  de   Tlncarnation 

Après  le  Mystère  de  la  Très  Sainte  Trinité,  il 
n'y  en  a  pas  de  plus  grand  que  celui  de  1  Incarna- 
tion. C'est  un  Dieu  qui  descend  dans  l'humanité 
pour  se  l'unir  indissolublement  ;  il  vient  pour 
exercer  sa  miséricorde  et  donner  des  preuves 
irrécusables  de  son  amour;  il  se  fait  péché  pour 
sauver  les  pécheurs  ;  et  il  met  au  service  de  son 
adorable  charité  une  puissance  infinie  qui  sa- 
tisfait à  la  Justice  divine  pour  les  crimes  de 
l'humanité. 

Comme  on  le  voit,  le  sacrifice  et  l'immolation 
sont  les  centres  de  ce  Mystère,  où  convergent  la 
sainteté  de  Dieu  et  la  misère  de  l'homme.  C'est 
pour  en  faire  une  Victime  que  Dieu  le  Père 
donne  et  envoie  son  Fils  ;  c'est  pour  accomplir 
les  actes  d'une  Victime  que  le  Verbe  se  revêt  de 
la  nature  humaine,  au  moyen  de  laquelle  II  rem- 
plira sa  mission  terrestre  et  obtiendra  la  ré- 
demption universelle. 

Si  tout  est  grand  et  divin  dans  l'Incarnation 


iSO  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

et  la  Rédemption,  et  si  en  fait  tout  repose  sur 
l'immolation  de  la  Victime,  la  perfection  de  cette 
immolation  est  divine  comme  la  Victime  elle- 
même. 

Cette  perfection  se  tire  d'abord  de  l'Union 
hyposlatique.  Celui  qui  s'offre  et  s'immole  n'est 
pas  seulement  une  créature  humaine,  mais  une 
créature  humaine  unie  substantiellement  à  une 
Personne  divine. 

Ce  n'est  pas  davantage  une  créature  humaine 
à  laquelle  la  Divinité  a  prodigué  la  grâce  et  à  la 
sainteté  de  qui  elle  a  attaché  la  valeur  d'une  sa- 
tisfaction rédemptrice  ;  mais  c'est  une  Personne 
divine,  possédant  essentiellement  les  perfections 
infinies  qui  sont  en  Dieu  et  qui  opère  directe- 
ment par  elle-même. 

Et  comme  les  actes  humains  sont  attribués  à 
juste  titre  à  la  personne,  tous  ceux  que  pose 
Jésus  sont  nécessairement  divins  et  ont  une  va- 
leur infinie  '.  De  sorte  que  la  première  offrande 

1  «  Le  Christ  a  pris  la  nature  humaine  pour  qu'elle  réalise,  en 
qualité  d'instrument,  les  opérations  propres  à  Dieu  seul,  comme 
d'effacer  les  péchés,  d'éclairer  les  âmes  par  la  grâce  et  de  les 
conduire  à  la  perfection  de  la  vie  éternelle.  »  S.  Thom.,  Contr. 
Geiit.,  L.  4,  c.  41. 

«  La  nature  divine  se  sert  de  l'opération  de  la  nature  hu- 
maine, comme  d'une  opération  instrumentale,  et  de  même  la 
nature  humaine  participe  à  l'opération  de  la   nature  divine, 


JESUS    VICTIME    DES    SA    CONCEPTION  lot 

que  fait  le  Verbe  incarné  dans  le  sein  de  sa  Mère, 
au  moment  de  sa  Conception,  est  une  offrande 
divine;  car  la  Victime  qui  s'offre  est  une  Vic- 
time divine  posant  un  premier  acte  d'immola- 
tion divine. 

En  toute  vérité,  c'est  un  Dieu  qui  s'humilie, 
c'est  un  Dieu  qui  prend  la  place  des  pécheurs, 
c'est  un  Dieu  qui  expie  le  péché,  c'est  un  Dieu 
qui  souffre,  c'est  un  Dieu  qui  s'immole,  c'est  un 
Dieu  qui  se  voue  au  sacrifice  et  à  la  mort. 

Il  est  impossible  d'imaginer  une  immolation 
plus  parfaite  dans  une  Victime  plus  digne  et 
plus  sainte. 

Indépendamment  de  cette  perfection  qui  res- 
sort en  Jésus  de  l'Union  hypostatique,  il  en 
est  une  autre  qui  provient  de  la  plénitude  de  la 
grâce  qui  remplit  son  âme.  Sans  être  unique  et 
incommunicable  comme  la  grâce  d'union  et  sans 
atteindre  au  même  degré  de  perfection,  la  grâce 
sanctifiante  dans  le  Verbe  fait  chair  est  incom- 
parable. Jamais  âme  plus  parfaite  n'a  été  créée 
et  n'a  été  capable  de  posséder  la  grâce  à  un  si 
haut  degré.  Jamais  communication  de  la  sainteté 
divine  n'a  été  faite  aussi  abondante  à  une  âme 
humaine.    Grâce   créée,   mais   tellement  grande 

comme  l'instrument  participe  à  l'opération  de  l'agent  prin- 
cipal. »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  19,  a.  1. 


l82  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

qu'elle    échappe    à  toute    conception   de   l'esprit 
humain  '. 

La  Trinité  tout  entière  a  coopéré  à  ce  chef- 
d'œuvre  divin.  Le  Père  veut  voir  dans  le  Fils  de 
ses  éternelles  complaisances  l'image  la  plus  par- 
faite des  perfections  divines,  autant  qu'il  est 
donné  à  une  âme  humaine  de  les  posséder-.  Le 
Fils  a  à  cœur  d  orner  son  âme  des  plus  sublimes  1 
vertus,  afin  d'être  pour  son  Père  une  Victime  de 
plus  agréable  odeur'.  Le  Saint  Esprit,  par  qui 

*  Voici  comment  s'exprime  l'Ange  de  l'Ecole  :  «  11  est  d'usage 
d'assigner  au  Christ  une  triple  grâce.  D'abord,  une  grâce  d'u- 
nion, en  vertu  de  laquelle  la  nature  humaine,  sans  aucun  mé-  i 
rite  précédent,  a  reçu  le  don  d'être  unie  au  Fils  de  Dieu  dans 
la  personne.  —  Secondement,  une  grâce  singulière,  par  laquelle 
l'âme  du  Christ  a  été,  beaucoup  plus  que  les  autres,  remplie 
de  grâce  et  de  vérité.  —  En  troisième  lieu,  mwç.  grâce  de  chef, 
en  vertu  de  laquelle  la  grâce  découle  de  lui  dans  les  autres.  — 
Triple  grâce  que  l'Evangéliste  proclame  dans  l'ordre  convenable; 
car  il  dit  relativement  à  la  grâce  d'union  :  «  Le  Verbe  s'est  fait 
chair  »  ;  par  rapport  à  la  grâce  singulière  :  «  Nous  l'avons  vu 
comme  le  Fils  unique  du  Père,  plein  de  grâce  et  de  vérité  »  ;  et 
pour  la  grâce  de  chef,  il  ajoute  :  «  Et  nous  avons  tous  reçu  de 
sa  plénitude.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  214. 

'  «  C'est  une  grâce  particulière  du  Christ  fait  homme  d'être 
uni  à  Dieu  dans  l'unité  de  personne.  C'est  en  conséquence  un 
don  gratuit,  mais  il  rend  infiniment  agréable  à  Dieu,  puisqu'il 
est  dit  de  lui  d'une  manière  toute  spéciale,  dans  deux  chapitres 
de  Saint  Matthieu  (m,  xvu)  :  «  C'est  là  mon  Fils  bien-aimé,  en 
qui  j'ai  mis  mes  complaisances.  »  Ibid. 

3  «  //  s'est  fait  tout  à  la  fois  homme  et  saint.  C'est  ce  qui 
fait  dire  à  l'ange  (Luc,  i,  35)  :  «  Le  saint  qui  naîtra  de  vous.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  84,  a.  1,  ad  2. 

L'Apôtre  est  plus  explicite  encore  :  «  Il  convenait,  dit-il,  que 


1 


JÉSUS    VICTIME    DÈS    SA    CON'CEPTION  l83 

s'opère  le  mystère  adorable  de  l'Incarnation  du 
Verbe,  emploie  à  cette  œuvre  divine  les  trésors 
de  la  Toute-Puissance  et  de  la  Sainteté  de  Dieu, 
et  il  inonde  l'âme  de  la  divine  Victime  de  l'éter- 
nelle charité  dont  il  est  la  source  ', 

Jamais  la  grâce  ne  pourra  atteindre  dans  une 
âme  à  une  telle  sublimité,  parce  que  jamais  il  ne 
se  rencontrera  un  amour  plus  pur,  plus  parfait, 
plus  ardent,  plus  resplendissant  des  perfections 
de  1  amour  incréé. 

L'âme  sainte  de  Jésus  n'est  pas  seulement  en 
contact  avec  sa  Personne  divine,  mais  elle  lui 
est  unie  substantiellement  -.  Elle  est  possédée  par 

celui  pour  lequel  et  par  lequel  sont  toutes  choses,  qui  voulait 
conduire  à  la  gloire  un  grand  nombre  de  fils,  élevât  à  la  perfec- 
tion par  les  souffrances  l'auteur  de  leur  salut.  »  Hébr.,  u,  lo. 

i  «  11  a  reçu  sans  mesure  les  dons  du  Saint-Esprit.  »  S.  Thom., 
Op.  2,  c.  21 5.  —  «  Il  est  évident  que  l'âme  du  Christ  était  mue 
de  la  manière  la  plus  parfaite  par  l'Esprit-Saint,  et  que  les 
dons  de  cet  Esprit  ont  été  en  lui  de  la  manière  la  plus  excel- 
lente. »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  7,  a.  5. 

«  Il  est  dit  plein  de  grâce,  parce  que  Dieu  l'a  oint  par  l' Esprit- 
Saint,  non  point  d'huile  visible,  mais  du  don  de  la  grâce.  » 
S.  AuG.,  De  Trinitate,  L.  i5,  c.  26,  n.  4. 

2  L'union  des  deux  natures  dans  la  Personne  du  >'erbe  n'est 
aucunement  accidentelle,  mais  substantielle,  comme  nous  l'a- 
vons prouvé  dans  le  deuxième  volume  de  cet  ouvrage,  en  trai- 
tant de  l'Union  hypostatique.  Ne  citons  ici  que  trois  passages 
de  Saint  Thomas  pour  éclairer  ce  que  nous  disons  plus  haut. 

D'abord,  l'âme  est  unie  plus  directement  à  la  Personne  du 
Verbe  que  le  corps  :  «  Comme  l'hypostase  du  Verbe  est  anté- 
rieure à  la  nature  humaine  et  qu'elle  est  plus  noble  qu'elle,  ce 


184       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

elie,  elle  ne  vit  que  par  elle  ;  de  sorte  que  toute 
la  sainteté,  qui  dans  le  Verbe  est  infinie  et  éter- 
nelle, se  transforme  dans  son  âme  en  grâce 
limitée  sans  doute,  parce  que  finie,  mais  tou- 
chant aux  confins  de  l'infini  '. 

qu'il  y  a  de  plus  parfait  dans  la  nature  humaine  est  ce  qu'il  y 
a  de  plus  proche  de  l'h^postase.  C'est  pourquoi  Xâme  est  plus 
près  du  Verbe  de  Dieu  que  le  corps.  »  III  p.,  q.  6,  a.  i,  ad  2. 

Le  corps  ne  lui  est  uni  que  par  l'âme  :  «  L'âme  a  été  unie 
au  Verbe  de  Dieu  plus  immédiatement  que  le  corps  et  avant 
lui  (priorité  de  nature  et  non  de  temps),  puisque  le  corps  a  été 
uni  au  Verbe  de  Dieu  par  l'intermédiaire  de  l'âme.  »  III  p., 
q.  5o,  a.  3. 

Pourquoi  cette  union  ne  peut  être  que  substantielle.  «  De  ce 
que  le  Verbe  a  préexisté  éternellement,  il  ne  s'ensuit  nulle- 
ment que  la  nature  humaine  lui  a  été  ajoutée  par  accident.  Le 
Verbe  a  pris  la  nature  humaine  pour  être  vrai  homme  ;  or, 
être  homme,  c'est  être  dans  le  genre  de  la  substance.  Si  donc 
l'hypostase  du  Verbe  doit  être  homme  à  son  union  avec  la  na- 
ture humaine,  cela  ne  lui  est  pas  arrivé  accidentellement,  car 
les  accidents  ne  sont  pas  Vétre  substantiel.  »  S.  Thom.,  Contr. 
Gent.,  L.  4,  c.  49. 

1  «  La  grâce  habituelle  étant  un  don  créé,  il  faut  nécessaire- 
ment convenir  qu'elle  a  une  essence  finie.  Elle  peut  néanmoins 
être  appelée  infinie  de  trois  manières.  D'abord,  du  côté  de  celui 
qui  la  reçoit  :  on  dit  qu'elle  est  donnée  d'une  manière  infinie  et 
sans  mesure,  parce  qu'elle  est  donnée  selon  toute  la  capacité 
que  comporte  une  nature  créée.  En  second  lieu,  du  côté  du 
don  reçu  ;  on  dit  qu'elle  est  sans  limites  et  sans  mesure,  car  le 
Christ  a  reçu  tout  ce  qui  pouvait  appartenir  à  la  grâce.  Troi- 
sièmement, du  côté  de  la  cause.  En  eftet  la  cause  contient  l'effet 
d'une  certaine  manière  ;  en  conséquence,  quiconque  a  une  cause 
d'une  puissance  infinie  d'influence,  possède  cette  influence  sans 
mesure  et,  en  quelque  sorte,  d'une  manière  infinie  ;  ainsi,  celui 
qui  posséderait  une  source  dont  l'eau  pourrait  couler  à  l'infini, 
serait  regardé  comme  ajant  de  l'eau  sans  mesure,  et  d'une  ma- 


JESUS    VICTIME    DES    SA    CONCEPTION  lôO 

Cette  plénitude  de  grâce  en  l'âme  humaine  de 
Jésus,  associée  aussi  intimement  à  la  sainteté 
infinie  de  sa  Personne  divine,  donne  à  son  im- 
molation initiale  un  caractère  de  suprême  et 
unique  perfection. 

Une  dernière  considération  nous  donnera  une 
intelligence  plus  complète  de  Jésus  Victime  à 
l'aurore  de  son  divin  Sacrifice. 

La  perfection  d  un  acte  ne  se  tire  pas  seule- 
ment de  la  qualité  du  sujet  qui  le  pose  et  des 
motifs  pour  lesquels  il  est  posé,  mais  encore  de 
ses  effets  et  de  son  efïîcacité.  Or,  dans  le  Sacri- 
fice de  Jésus  Victime,  tout  emprunte  un  carac- 
tère divin  par  le  fait  de  l'Union  hypostatique,  et, 
dès  lors,  les  effets  de  ce  sacrifice  sont  nécessai- 
rement divins  et  ses  mérites  infinis. 

Si  aucune  victime  ne  peut  être  plus  agréable 
à  Dieu,  aucun  acte  créé  ne  peut  avoir  plus  de 
valeur  à  ses  yeux.  L'ofTrande  que  le  Verbe  in- 
carné fait  de  Lui-même  à  son  divin  Père,  en  en- 
trant dans  le  monde,  dépasse  en  sainteté,  en 
mérites  et  en  efïîcacité  tout  ce  que  les  créatures 
célestes  et  terrestres  réunies,   dans   la  création 

nière  en  quelque  sorte  infinie.  Ainsi  donc,  l'àjtie  du  Christ  pos- 
sède une  grâce  infinie  et  sans  mesure,  par  cela  même  qu'elle 
est  unie  au  Verbe,  qui  est  le  principe  intarissable  et  infini  de 
l'émanation  de  toutes  les  créatures.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  2i5. 


l86  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

actuelle   et   dans   toutes  les  créations  possibles, 
sont  susceptibles  d  oflFrir  à  la  Divinité. 

Oflfrande  d'une  valeur  infinie,  à  conséquences 
éternelles.  C'est  dans  les  siècles  des  siècles  que 
se  répercutera  l'effet  divin  de  cette  sublime  et 
ineffable  offrande  d  un  Dieu-Homme  venant  ici- 
bas  souffrir  et  mourir. 

Personne  divine,  âme  divinement  sanctifiée 
par  son  union  avec  le  Verbe,  valeur  infiniment 
efficace  des  opérations  humano-divines  émanant 
du  Dieu  fait  Homme  :  tels  sont  les  éléments  ado- 
rables qui  concourent  à  cette  première  offrande 
que  fait  d'Elle-même  notre  divine  Victime,  à 
l'heure  de  son  apparition  dans  l'humanité. 

L'éternité  ne  sera  pas  de  trop  pour  honorer 
un  tel  Mystère  et  pour  rendre  à  l'Agneau  divin 
immolé  pour  les  péchés  du  monde  les  adorations 
et  l'amour  auxquels  II  a  droit. 


TV  Jésus,  Viclimc  de  Dieu  le  Pcrc 


O  Jésus,  Victime  adorable 

qu'envoie  le  Père 

pour  l'immoler  à  sa  gloire, 

je  Vous  contemple  et  Vous  adore  ! 

O  Jésus,  Victime  d'obéissance 
qui  faites  de  la  volonté  de  votre  Père 

le  motif  de  vos  sou^rances 
et  la  fîn  de  vos  sublimes  immolations, 

je  Vous  loue  et  Vous  honore  ! 

O  Jésus,  Victime  d'amour 

qui,  en  quittant  le  sein  de  votre  divin  Père 

Vous  of^rez  déjà  en  holocauste, 

je  Vous  aime  et  je  Vous  bénis  ! 

O  Jésus,  Victime  sainte 

qui  puisez  en  Vous-même  la  gloire 

que  votre  première  oblation 

procure  à   Dieu   votre  Père, 

je  m'ofre  et  me  donne  avec  Vous  ! 

O  Jésus,  Victime  irradiée  des  splendeurs 

des  perfections  divines 

et  empourprée  déjà  du  sang  de  votre  Sacrifîce, 

je  veux  vivre  et  m'immoler  pour  Vous  ! 


CH5\PITRE    QU5\TRIÈME 

Des  sentiments   de  Victime 

cp  Jésus 

pendant  sa  vie 


CHAPITRE     QUATRIEME 

Des  sentiments  de  Victime  ei>  Jésus 
pendant  sa  vie 


«  Vous  savez  que  Jésus  a  paru 
pour  enlever  nos  péchés,  cl  qu'il 
n'y  a  point  de  péché  en  lui.  » 
/  Jean.  III,  5. 

Nous  entrons  ici  dans  la  grande  phase  prépa- 
ratoire au  Sacrifice  suprême  de  notre  adorable 
Victime.  Phase  pleine  des  manifestations  di- 
verses de  cet  état  d'immolation  qui  est  le  par- 
tage du  Sauveur  des  hoinmes. 

Pendant  trente-trois  ans  nous  allons  pouvoir 
étudier  à  loisir  l'Envoyé  du  Père,  que  nous 
avons  déjà  contemplé  s'élançant  du  sein  de  Dieu 
au  secours  de  l'humanité  coupable.  Il  nous  sera 
donné  de  Le  voir,  de  L'entendre,  de  considérer 
ses  actes  et  de  Le  suivre  pas  à  pas  dans  la  voie 
qui  Le  mène  au  supplice. 

A  Le  voir  agir  et  à  L'entendre  parler,  nous 
comprendrons  sa  pensée,   nous  connaîtrons  ses 


192  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

sentiments,  nous  saisirons  ses  intentions,  nous 
constaterons  l'harmonie  parfaite  qui  existe  entre 
tous  les  actes  de  sa  vie,  et  nous  verrons  avec 
évidence  qu'il  est  une  lumière  qui  éclaire  par- 
tout sa  voie,  celle  de  sa  mission  rédemptrice  ; 
une  vérité  qui  domine  toutes  les  autres,  celle  de 
la  volonté  de  son  Père  ;  un  sentiment  qui  Le 
passionne,  celui  de  souffrir  et  de  réparer  pour 
l'humanité  ;  un  terme  final  vers  lequel  Jésus 
tend  de  toutes  les  forces  vives  de  son  être,  celui 
où  II  pourra  s'immoler  et  crier  son  amour  pour 
son  Père  et  pour  les  hommes  par  l'effusion  de 

son  Sang. 

I 

Bien  des  choses  de  cette  vie  adorable  nous  se- 
ront évidemment  cachées.  Il  ne  peut  être  donné 
à  l'œil  humain  de  contempler  des  splendeurs 
divines  ;  il  y  a  des  sphères  tellement  élevées, 
qu'elles  sont  inaccessibles  aux  simples  mortels. 
Comment,  en  effet,  pénétrer  dans  un  tel  abîme 
de  toute  une  vie  d'amour  et  de  souffrance  ;  à 
moins  d'avoir  une  intelligence  capable  de  recu- 
ler sans  fin  l'horizon  d'une  vie  qui  touche  à  l'in- 
fini, à  moins  de  posséder  un  cœur  aux  dimen- 
sions illimitées,  à  moins  de  connaître  dans  une 
claire  et  parfaite  vision  tout  ce  que  comporte 
une  expiation  universelle  dans  une  immolation 
divine  ? 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  igS 

Contemplons  néanmoins  notre  adorable  Vic- 
time dans  la  voie  qu'elle  va  suivre  pour  souffrir 
et  mourir.  Recevons-la  à  sa  naissance  et  accom- 
pagnons-la avec  amour  jusqu'au  Calvaire,  où 
l'attend  son  divin  Père  pour  purifier  dans  son 
Sang  rédempteur  tous  les  pécheurs  du  monde. 

Chemin  faisant,  rapprochons-nous  souvent  de 
Jésus  s'acheminant  vers  son  suprême  Sacrifice, 
appuyons  notre  cœur  sur  le  sien  pour  les  faire 
battre  tous  deux  à  1  unisson,  et  pénétrons-nous 
nous-mêmes  de  ses  sentiments  d'amour  crucifié 
qui  en  font  un  Crucifié  d'amour. 


I.  —  Jésus  naît  Victime 

Le  corps  que  Jésus  avait  pris  dans  le  sein  de 
Marie  était  destiné  à  grandir  et  à  naître.  L'âme 
qui  l'avait  animé  dès  le  premier  instant  ne  devait 
plus  s'en  séparer,  afin  d'accomplir  leur  commune 
mission  sanctificatrice  sous  l'action  toute-puis- 
sante de  la  Personne  divine. 

La  conception  est  ordonnée  à  la  naissance, 
comme  la  naissance  l'est  à  la  vie.  La  naissance 
n'est  qu'une  seconde  phase  de  l'existence  d'un 
être  ;  elle  ne  change  rien  à  la  nature  de  son 
essence.  Jésus  ayant  été  constitué  Victime  dès 
sa  conception,  demeure  nécessairement  Victime 


194       DE  JESUS  DANS  SON  ETAT  DE  VICTIME 

tout  le  temps  de  son  existence  mortelle.  De  sorte 
que,  quand  II  naît,  c'est  une  Victime  qui  appa- 
raît dans  le  monde.  Peu  importe  les  dehors  sous 
lesquels  II  se  manifeste  et  les  apparences  dont  II 
se  couvre  ;  Il  n'en  est  pas  moins  une  Victime 
réelle,  une  Victime  consciente,  une  Victime  ré- 
solue qui  se  voue  à  la  souffrance  et  qui  accomplit 
déjà  dans  son  âme  le  Sacrifice  auquel  elle  s'est 
librement  condamnée. 

Sa  naissance  avance  de  quelques  mois  son  im- 
molation suprême.  Jésus  appelait  ce  moinent  de 
tous  ses  vœux  ;  et,  de  nouveau,  mais  cette  fois 
en  face  du  monde.  Il  se  présente  à  son  Père, 
comme  à  l'heure  de  llncarnation,  et  lui  adresse 
ces  paroles  d'une  Victime  qui  se  livre  pour  être 
immolée  :  «  Vous  n'avez  plus  voulu  des  sacrifices 
anciens  ;  mais  vous  m'avez  approprié  un  corps, 
me  voici  ^  » 

En  naissant,  Jésus  commence  à  célébrer  vi- 
siblement le  Sacrifice  qu'il  vient  offrir  dans 
l'humanité.  Les  mois  qui  l'ont  précédé  ont  été 
comme  une  préparation  invisible  et  silencieuse. 
Maintenant  II  entre  dans  l'arène  où  vont  se  dé- 
battre les  destinées  du  monde  ;  Il  s'avance  sur 
le  théâtre  où  va  se  dérouler  l'histoire  divine  de 

1  Hébr.,  X,  5,  7.  >a 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  igS 

sa  vie  terrestre  toute  imprégnée  d'humiliation  et 
de  souffrance.  Il  prend  en  quelque  sorte  pos- 
session de  la  douleur  sous  toutes  ses  formes, 
et  II  s'en  fait  une  compagne  inséparable. 

Uniquement  préoccupé  de  la  mission  qu'il  a 
reçue  de  son  Père,  Il  concentre  tout  son  être  sur 
le  Sacrifice  qui  doit  L'immoler.  Rien  ne  peut  Le 
détourner  de  la  vision  crucifiante  du  Calvaire 
qu'en  naissant  II  commence  à  gravir.  Ses  yeux, 
en  s'ouvrant,  mesurent  toute  l'étendue  de  la  voie 
douloureuse  qu'il  Lui  faudra  parcourir  et  que 
domine,  dans  le  lointain,  la  Croix  sur  laquelle  II 
devra  mourir.  Ses  oreilles  entendent  la  clameur 
immense  des  iniquités  humaines  demandant  mi- 
séricorde, et  dont  son  âme  est  déchirée.  Tout  un 
monde  de  misères,  de  péchés  et  d'ingratitudes 
s'agite  devant  Lui  et  appelle  une  rigoureuse  ré- 
paration que  seul  II  est  en  mesure  d'offrir  à  la 
Justice  divine. 

Et  alors  sa  pensée  se  fixe  et  s'immobilise  dans 
la  souffrance  qui  Le  reçoit  dans  la  vie  pour  Le 
conduire  à  la  mort.  Il  la  saisit,  Il  l'embrasse,  Il 
l'étreint,   Il  s'en  fait  un  vêtement  S  II  la   grave 


1  Souffrance  et  malédiction  sont  ici  inséparables.  La  première 
dépend  de  la  deuxième.  C'est  parce  que  Jésus  porte  en  lui  la 
malédiction  qui  pèse  sur  le  genre  humain  qu'il  est  voué  à  la 
souffrance  ;  la  souffrance  atteint  alors  dans  notre  divine  Victime 
les  proportions  effrayantes  de  la  malédiction  divine.  Aussi,  ces 


196  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT   DE    VICTIME 

dans  son  cœur,  Il  la  mêle  au  sang  qui  coule  dans 
ses  veines.  Il  en  baigne  sa  volonté  humaine.  Il 
en  nourrit  et  en  sature  son  Ame. 

Désormais  II  ne  respirera  plus  que  pour  souf- 
frir ce  grand  Dieu  devenu  si  petit,  cet  infini- 
ment heureux  qui  ne  connaîtra  que  la  douleur, 
ce  divin  passionné  des  âmes  qui  ne  saura  tirer 
de  son  Cœur  qu'un  amour  qui  Lui  coûtera  tout 
son  sang. 

Ah  !  quelle  naissance  que  celle  d'un  Dieu- 
Homme,  d'un  Sauveur  du  monde,  d'une  Victime 
divine  pour  les  péchés  des  hommes  !  * 

Faisons  nôtres  les  premiers  sentiments  du 
Verbe  incarné  naissant  à  la  vie  du  temps,  et,  à 
sa  suite,  entrons  dans  la  voie  de  l'amour  et  du 
sacrifice  qui  nous  conduira  à  l'accomplissement 
parfait  de  tous  ses  desseins  sur  nous"-. 

paroles  terrifiantes  du  Psalmiste  trouvent-elles  ici  leur  naturelle 
application  :  «  //  s'est  revêtu  de  la  malédiction  comme  d'un 
vêtement  ;  elle  a  pénétré  comme  l'eau  au  dedans  de  lui,  et 
comme  l'huile  dans  ses  os.  »  (Ps.  cviii,  18). 

*  L'ange  dit  à  Joseph  :  «  Elle  enfantera  un  fils  et  tu  l'appelle- 
ras du  nom  de  Jésus,  car  ;'/  sauvera  son  peuple  de  ses  péchés.  » 
Matth.,  I,  21. 

«  Il  vous  est  né  aujourd'hui  un  Sauveur,  qui  est  le  Christ,  le 
Seigneur.  »  Luc,  n,  11. 

2  «  Courons  avec  persévérance  dans  la  carrière  qui  nous  est 
ouverte,  les  yeux  fixés  sur  l'auteur  et  le  consommateur  de  la 
foi,  Jésus,  qui,  au  lieu  de  la  joie  qu'il  avait  devant  lui,  a  souffert 
la  croix,  méprisant  l'ignominie.  »  Hébr.,  xii,  1,  2. 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  197 


II.  —  Jésus  Victime  dans  son  enfance 

Jésus  n'endurera  pas  tout  à  la  fois  les  souf- 
frances auxquelles  II  se  condamne,  mais  ces 
souffrances  seront  échelonnées  dans  les  phases 
diverses  de  sa  vie  et  en  rapport  avec  les  événe- 
ments extérieurs. 

Intérieurement,  dans  son  âme,  les  motifs  de 
son  immolation  ne  changeront  pas  :  Il  restera 
toujours  le  grand  Sacrifié  de  son  Père  et  la  Vic- 
time réparatrice  des  péchés  du  monde  ;  mais  ex- 
térieurement Il  rencontrera  des  sujets  particu- 
liers de  souffrance  suivant  les  circonstances  de 
lieu,  de  temps,  de  personnes,  d'âge,  de  travaux, 
de  situation.  C'est  ainsi  que  dans  son  enfance 
Il  aura  à  souffrir  des  choses  dont  II  ne  souffrira 
pas  plus  tard  et  qui  dépendront  de  sa  condition 
d'enfant. 

Ces  souffrances  paraîtront  au  dehors  légères  et 
parfois  enfantines.  Il  semblera  souffrir  simple- 
ment comme  souffrent  tous  les  enfants,  qui  n'ont 
point  encore  conscience  de  leurs  maux  ou  qui 
n'en  peuvent  apprécier  qu'imparfaitement  la  na- 
ture et  le  degré.  Mais  ne  perdons  point  de  vue 
que  Jésus  enfant  a  pleinement  conscience  de 
Lui-même,  qu'il    vit   dans  l'exercice  parfait   de 


igS  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

toutes  ses  facultés,  que  rien  ne  Lui  est  caché, 
qu'il  donne  à  chaque  chose  sa  valeur,  qu'il  me- 
sure toute  l'étendue  de  chaque  souffrance  qu'il 
rencontre  sur  ses  pas  et  qu'aucune  ne  L'atteint 
qu'il  ne  l'ait  prévue,  acceptée,  voulue,  et  qu'il  ne 
lui  ait  permis  de  s'approcher  de  Lui  '. 

Jésus,  que  semblent  ballotter  les  événements 
humains,  est  le  même  Dieu  qui  régit  et  gouverne 
les  mondes  -.  Jésus-Enfant,  que  son  âge  et  son 
impuissance    nous   paraissent    avoir   livré    à   la 

*  L'âge  ne  changeant  rien  à  la  science  de  Jésus  pas  plus  qu'à 
sa  sainteté,  la  connaissance  humaine  qu'il  a  de  toute  chose  est 
également  parfaite  à  toutes  les  époques  de  sa  vie,  parce  qu'il 
la  puise  dans  sa  personne  divine,  à  qui  rien  n'est  caché  au  ciel 
et  sur  la  terre.  C'est  ce  qu'exprime  Saint  Thomas,  quand  il  dit 
que  «  l'âme  du  Christ  a  connu  dans  le  Verbe  tout  ce  qui  existe, 
tout  ce  qui  a  existé  ou  tout  ce  qui  existera  d'une  manière  quel- 
conque, et  tout  ce  qui  est  dans  la  puissance  de  la  créature.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  10,  a.  2. 

Quelques  hérétiques,  tel  que  Celse,  (cité  par  Origène,  L.  2, 
contr.  Cels.),  ont  prétendu  que  le  Christ  n'avait  pas  su  à  l'avance 
qu'il  devait  souffrir  ;  mais  une  semblable  supposition,  si  elle 
était  exacte,  aurait  détruit  du  coup  la  mission  du  Verbe  incarné 
sur  cette  terre,  puisqu'elle  lui  en  aurait  enlevé  l'intelligence  et 
qu'il  aurait  été  conduit  à  la  mort  comme  une  victime  incons- 
ciente de  la  nécessité  et  de  la  valeur  de  son  sacrifice. 

L'apôtre  Saint  Jean  nous  dit  (u,  25)  que  Jésus  «  connaissait 
par  lui-même  ce  qu'il  y  avait  dans  le  cœur  de  l'homme  »  ;  com- 
ment dès  lors  aurait-il  pu  ignorer  des  choses  moins  cachées, 
comme  sont  les  événements  et  les  circonstances  extérieures  qui 
devaient  être  pour  lui  une  cause  ou  une  occasion  de  souffrance? 

-  «  Il  paraîtra  le  rejeton  de  Jessé,  il  se  lèvera  pour  gouver- 
ner les  nations  ;  les  nations  espéreront  en  lui.  »  Is.,  xi,  10,  cité 
par  Saint  Paul,  Rom.,  xv,  12. 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  i99 

merci  des  personnes  et  des  choses,  est  le  même 
Dieu  qui  tout-à-l'heure  commandera  en  maître 
aux  éléments,  d'un  regard  guérira  les  malades  et 
d'une  parole  ressuscitera  les  morts. 

Un  enfant  qui  dans  l'impuissance  apparente  de 
son  âge  possède  cependant  une  vertu  capable 
d'opérer  de  telles  merveilles,  n'est  pas  un  enfant 
purement  humain,  mais  un  enfant-Dieu.  Un  petit 
être  réduit  à  subir  dans  son  corps  les  impres- 
sions douloureuses  qui  sont  le  partage  de  tous 
les  hommes,  mais  qui  les  contrôle  et  les  domine 
par  sa  volonté,  n'est  pas  un  faible  enfant  qui  su- 
bit inconsciemment  la  douleur  :  c'est  un  Dieu 
Sauveur  qui  souffre  parce  qu'il  veut  souffrir,  et 
qui  s'octroie  Lui-même  les  souffrances  de  son 
choix.  S'il  endure  des  souffrances  qui  sont  iné- 
vitables, parce  qu'elles  sont  l'apanage  naturel 
des  faiblesses  de  l'enfance.  Il  leur  donne  néan- 
moins un  caractère  de  vertu  divine  par  l'accep- 
tation antérieure  qu'il  a  faite  d'un  état  où  tout 
doit  converger  vers  l'accomplissement  parfait  de 
son  immolation  totale. 

C'est  donc  notre  adorable  Victime  elle-même 
qui  coordonne  et  harmonise  tout  dans  sa  vie.  Il 
entre  dans  ses  desseins  d'amour  et  de  miséri- 
corde que  tout  la  fasse  souftVir,  du  commence- 
ment de  son  Sacrifice  à  la  fin.  Et  puisque  rien 
en  elle    ne  peut   échapper    à   l'immolation,   non 


200  DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

seulement  les  choses  les  plus  minimes  la  feront 
souffrir,  mais  encore  chaque  souffrance  pren- 
dra, pour  elle,  les  proportions  excessives  de  son 
immense  amour. 

Il  est  dans  la  vie  d'enfance  de  Jésus  des  souf- 
frances qui  tiennent  à  sa  double  nature  divine  et 
humaine,  et  d'autres  qui  ne  sont  que  l'effet  na- 
turel des  événements  humains. 

En  tant  que  Dieu,  Jésus  ne  connaît  point  de  li- 
mites. Il  habite  l'immensité  et  se  meut  dans  les 
espaces  infinis.  Tout  enfant.  Il  est  comprimé  dans 
un  espace  fort  restreint,  Il  est  soumis  à  des  lois 
physiques,  Il  n'est  pas  libre  de  tous  ses  mouve- 
ments, et  ainsi  II  enchaîne  son  activité  éternelle 
dans  une  immobilité  presque  complète.  En  gran- 
dissant, Il  acquerra  plus  de  souplesse  et  de  force, 
mais  II  continuera  quand  même  à  porter  le  poids 
de  son  corps  qui  emprisonnera  son  ame  et  l'em- 
pêchera de  s'envoler. 

Le  Verbe  est  la  parole  vivante  et  éternelle;  son 
nom  est  l'expression  de  la  perfection  essentielle 
qui  est  en  Dieu.  Il  est  la  vie  !  D'un  mot  II  a  créé 
les  mondes,  d'un  mot  II  jugera  les  vivants  et  les 
morts.  Et  pourtant.  Le  voilà  sans  voix,  renfermé 
dans  les  liens  de  la  chair.  Il  se  tait.  Lui,  la  parole 
incréée  !  Il  fait  silence,  Lui,  la  louange  infinie  du 
Père  !  Voulant  ressembler  à  tous  les  autres  en- 


JÉSUS    VICTIME    PENDAiNT    SA    VIE  201 

fants,  Il  attendra  que  sa  langue  soit  déliée  pour 
proférer  des  paroles  intelligibles  ;  jusque-là,  Il 
s'imposera  un  mutisme  qui  ajoutera  à  tout  ce 
qu'il  a  déjà  sacrifié  en  s'incarnant. 

Comme  pour  soufTrir  davantage,  Jésus  veut 
naître  dans  la  saison  la  plus  rigoureuse',  sans 
autre  gîte  qu'une  étable  -,  réduit  à  l'extrême  pau- 
vreté, condamné  aux  incertitudes  du  lendemain  ; 
devenant  bientôt  l'objet  de  la  haine  de  son  pre- 
mier et  cruel  persécuteur  ;  occasionnant  ainsi 
le  massacre  d'une  multitude  d'innocentes  vic- 
times ^  ;  obligé  Lui-même  de  s'enfuir  de  son 
pays  et,  après  un  long  et  pénible  voyage  à  tra- 
vers un  désert  aride,  de  se  faire  exilé  sur  une 
terre  étrangère^, 

'  «  Le  Christ,  dit  Saint  Thomas,  a  choisi  X aspérité  de  l' hiver 
pour  sa  naissance,  afin  de  souffrir  jjour  nous  dès  ce  moment 
Yaffliction  de  la  chair.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  35,  a.  8,  ad  3. 

2  «  Marie  enfanta  son  fils  premier-né,  et  l'enveloppa  de  langes, 
et  le  déposa  dans  une  crèche,  car  il  n'y  avait  pas  eu  de  place 
pour  eux  dans  l'hôtellerie.  »  Luc,  ii,  7. 

'  «  Alors  Hérode,  voyant  qu'il  avait  été  trompé  par  les  mages, 
s'irrita  violemment  et  envoya  tuer  tous  les  enfants  qui  étaient 
à  Bethléem  et  dans  les  environs,  depuis  l'âge  de  deux  ans  et 
au-dessous.  »  Matth.,  ir,  16. 

.  ''  «  Un  ange  du  Seigneur  apparut  en  songe  à  Joseph  disant  : 
Lève-toi,  prends  l'enfant  et  sa  mère  et  fuis  en  Egypte  et  de- 
meure là  jusqu'à  ce  que  je  te  reparle  ;  car  il  arrivera  qu'Hérode 
cherchera  l'enfant  pour  le  faire  mourir.  »  Matth.,  ii,  i3. 


2Ô2  DE   JÉSUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

Et  tout  cela  en  compagnie  de  sa  Mère  et  de 
saint  Joseph,  dont  II  partage  les  angoisses  et 
qu'il  ne  peut  soustraire  aux  conséquences  dou- 
loureuses des  volontés  divines  '. 

Ce  n'est  pas  assez  pour  satisfaire  son  désir  de 
souffrance  ;  Jésus  entrevoit  au  terme  de  sa  course 
l'immolation  sanglante  qui  couronnera  sa  vie  de 
Victime,  et  II  aspire  déjà  à  verser  son  sang.  S'il 
ne  le  soutire  pas  totalement  de  ses  veines,  parce 
que  l'heure  de  son  Sacrifice,  marquée  dans  les 
décrets  éternels,  n'a  pas  encore  sonné,  Il  se  pré- 
sente néanmoins  avec  empressement  au  couteau 
de  la  circoncision,  pour  faire  plus  expressément 
acte  de  Victime  par  cette  première  effusion  de 
son  sang.  Il  fait  de  cette  cérémonie  légale  comme 
une  consécration  officielle  de  son  caractère  de 
Victime,  en  s'offrant  à  son  divin  Père  qui  L'im- 
mole et  en  répandant  déjà  son  sang  pour  purifier 
l'humanité  de  ses  iniquités  ^. 

1  «  Joseph  se  levant  prit  Xenfant  et  sa  mère  pendant  la  nuit 
et  se  retira  en  Egypte.  »  Matth.,  h,  14. 

2  Le  Docteur  angéiique  exprime  les  mêmes  pensées,  quand  il 
dit  que  «  la  circoncision  signifiait  l'affranchissement  de  la  géné- 
ration ancienne  dont  nous  sommes  délivrés  par  la  passion  du 
Christ  ;  c'est  pourquoi  la  vérité  de  cette  figure  n'a  pas  été  plei- 
nement accomplie  dans  la  naissance  du  Christ,  mais  dans  sa 
passion.  »  Et  plus  loin  :  «  Comme  le  Christ  s'est  soumis  par  sa 
volonté  propre  à  la  mort  qui  est  Yeffet  du  péché,  quoiqu'il  ne 
fût  coupable  d'aucune  faute  ;  de  même  il  s'est  soumis  à  la  cir- 
concision, qui  est  le  remède  du  péché  originel,  bien  qu'il  n'eût 
pas  contracté  cette  tache.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  37,  a.  1,  ad  1  et  3. 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  20O 

Enfant  divin,  liant  sa  toute-puissance  et  souf- 
frant de  son  impuissance.  Enfant  d'intelligence 
infinie,  s'abandonnant  en  aveugle  à  des  lois  ter- 
restres qui  Le  régissent.  Enfant  d'éternelle  sain- 
teté, qui  subit  les  châtiments  réservés  aux  pé- 
cheurs. Enfant  d'ineffable  charité,  que  son  amour 
pousse  prématurément  aux  excès  sublimes  du 
sacrifice.  Enfant-Dieu  Victime,  que  je  vois  naître 
et  grandir  dans  la  souffrance  jusqu'à  l'immola- 
tion suprême  du  Calvaire.  Soyez  loué,  béni, 
adoré,  remercié  et  aimé  à  jamais  ! 

m.  —  Jésus  Victime  à  Nazareth 

On  pourrait  être  parfois  tenté  de  croire  que 
Jésus  a  peu  souffert  à  Nazareth,  dans  ce  séjour 
paisible,  silencieux  et  recueilli  où  II  a  passé  la 
plus  grande  partie  de  sa  vie.  Aucun  événement 
important  n'est  venu  troubler  cette  céleste  soli- 
tude. Tout  y  a  été  ordonné,  uniforme,  sanctifié 
par  la  prière  et  le  travail,  au  milieu  des  joies 
pures  et  calmes  d'une  vie  de  famille  où  les  sua- 
vités divines  se  mêlaient  aux  douceurs  les  plus 
saintes  de  la  terre.  Comment  la  douleur  pouvait- 
elle  trouver  place  dans  ce  foyer  incomparable  de 
bonheur  et  de  paix  ? 

Ne  nous  semble-t-il  pas,  au  contraire,  qu'après 


204  I>E    JÉSUS    DANS    SON    tTAT    DE    VICTIME 

les  premières  souffrances  de  l'enfance  et  avant 
d'entrer  directement  dans  la  dernière  phase  de 
sa  vie,  qui  sera  sa  préparation  prochaine  au  Sa- 
crifice, Jésus  dût  jouir  paisiblement  des  charmes 
de  sa  vie  cachée,  en  compagnie  des  deux  créa- 
tures privilégiées  qui  formaient  sa  famille  de  la 
terre  ?  Maintenant  qu'extérieurement  îl  a  pris 
possession  de  Lui-même,  qu'il  grandit,  que  ses 
années  s'épanouissent  dans  les  joies  et  les  clartés 
de  la  jeunesse,  qu'il  s'occupe  à  un  travail  favo- 
rable au  développement  de  ses  forces  physiques 
et  que  son  âme  peut  librement  se  livrer  à  des 
colloques  intimes  et  prolongés  avec  Dieu,  ne 
doit-Il  pas  être  profondément  heureux  d'un  bon- 
heur qui  atténue  considérablement  en  Lui  la 
peine  et  la  souffrance  ? 

Penser  ainsi  serait  méconnaître  le  caractère 
suréminent  et  essentiel  de  Victime  en  Jésus  ;  ce 
serait  perdre  de  vue  ce  pour  quoi  II  est  venu  ;  ce 
serait  ou'blier  la  Justice  de  Dieu  qui  ne  désarme 
pas  et  les  misères  profondes  de  l'humanité  qui 
réclame  un  Sauveur  ;  ce  serait  ne  plus  rien  com- 
prendre à  ce  Mystère  de  l'Incarnation  du  Verbe 
qui,  dans  sa  double  nature  divine  et  humaine, 
réunit  les  oppositions  les  plus  extrêmes  qui  puis- 
sent exister  dans  un  Dieu  fait  créature. 

N'oublions  pas  qu'en  soi  il  n'y  a  pas  compati- 


JESUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  203 

bilité  entre  ce  qui  est  et  ce  qui  n'est  pas,  entre 
le  principe  unique  de  toutes  choses  et  le  néant, 
entre  l'immensité  et  le  fini,  entre  la  toute-puis- 
sance et  la  dépendance,  entre  le  bonheur  parfait 
et  la  souffrance,  entre  l'éternité  et  le  temps.  Or, 
Jésus  porte  en  Lui-même  ces  prodigieux  con- 
trastes, et,  tout  ineffable  qu'est  l'Union  hyposta- 
tique  qui  Lui  permet  d'accomplir  les  décrets  ado- 
rables de  la  Très  Sainte  Trinité,  Il  trouve  dans 
ce  Mystère  même,  par  une  volonté  non  moins 
formelle,  l'occasion  et  le  inotif  d'humiliations  et 
de  souff'rances  qui  Le  maintiennent  constam- 
ment dans  un  état  de  Victime. 

Dans  le  silence  de  la  solitude  comme  dans  la 
vie  extérieure,  dans  le  secret  comme  en  public, 
dans  la  prière  comme  dans  l'action,  Jésus  est 
Victime  et  II  n'est  que  Victime.  De  même  qu'il 
était  Victime  sous  les  charmes  de  l'enfance.  Il 
reste  Victime  sous  les  traits  agréables  du  jeune 
homme  qui  grandit  et  de  l'homme  fait  qui  se 
fortifie. 

Dès  lors,  Jésus  doit  trouver  partout  des  sujets 
de  souff"rance.  Il  en  rencontre  dans  la  vie  même 
qu'il  mène  sur  la  terre.  Lui,  le  grand  Dieu  de 
l'univers  ;  Il  en  éprouve  dans  sa  sujétion  cons- 
tante aux  nécessités  de  la  vie,  dans  le  besoin 
qu'il  a  de  s'alimenter  et  de  se  reposer,  dans  les 
sensations  pénibles  de  la  température,  dans  les 


206  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

labeurs  assidus  auxquels  II  se  condamne,  dans 
les  fatigues  qu'il  supporte,  et  dans  les  nombreux 
ennuis  qui  sont  le  partage  de  toute  existence 
humaine. 

S'il  souffre.  Il  sait  que  la  souffrance  est  le  châ- 
timent du  péché  '  ;  s'il  peine,  Il  se  rappelle  que  le 
travail  est  une  conséquence  expiatrice  de  la  dé- 
sobéissance -  ;  s'il  se  soumet  aux  malaises  quoti- 
diens et  à  l'intempérie  des  saisons,  c'est  pour  ex- 
pier les  innombrables  sensualités  des  hommes^; 
s'il  prie,  c'est  pour  intercéder  en  faveur  des 
pécheurs  et  leur  épargner  les  souffrances  éter- 
nelles^. 

'  «  La  peine  infligée  au  genre  humain  par  suite  du  péché, 
consiste  dans  la  mort  et  les  autres  souffrances  de  la  vie  pré- 
sente. »  S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  55. 

-'  «  Dieu  dit  à  Adam  :  Parce  que  vous  avez  mangé  du  fruit 
de  l'arbre  que  je  vous  avais  défendu  de  manger,  la  terre  sera 
maudite  à  cause  de  ce  que  vous  avez  fait,  et  c'est  à  force  de 
travail  que  vous  en  tirerez  de  quoi  vous  nourrir  ;  vous  man- 
gerez votre  pain  à  la  sueur  de  votre  front.  »  Gen.,  m,  17,  19. 

3  «  Ainsi  donc,  puisque  le  Christ  a  souffert  dans  la  chair, 
vous  aussi  armez-vous  de  la  même  pensée  ;  car  celui  qui  a  souf- 
fert dans  la  chair  en  a  fini  avec  le  péché,  afin  de  vivre,  non 
plus  selon  les  convoitises  des  hommes,  mais  selon  la  volonté 
de  Dieu.  »  I  Pierre,  iv,  1,  2. 

«  Quoi  de  plus  pur,  s'écrie  Saint  Augustin  (De  Trin.,  L.  4, 
c.  1 4),  pour  purifier  les  vices  de  tous  les  mortels,  que  cette 
chair  née  dans  le  sein  d'une  Vierge  sans  la  contagion  de  la 
concupiscence  charnelle  !  » 

^  «  Nous  avons  un  avocat  auprès  du  Père,  Jésus-Christ  le 
Juste.  C'est  lui  qui  est  une  propitiation  pour  nos  péchés.  » 
I  Jean,  ii,  1,  2, 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  207 

Il  n'y  a  pas  que  les  événements  et  les  condi- 
tions naturelles  de  sa  vie  mortelle  qui  soient  pour 
Jésus  une  occasion  de  souffrance,  il  y  a  aussi 
son  contact  habituel  avec  les  hommes. 

Il  constate  à  tout  instant  combien  la  nature 
humaine  a  été  viciée  par  le  péché  ;  Il  voit  l'abîme 
de  misères  dans  lequel  l'humanité  est  tombée  ; 
Il  considère,  dans  les  hommes,  la  malice  des  uns 
et  la  faiblesse  des  autres  ;  Il  est  témoin  de  l'aveu- 
glement qui  obscurcit  les  intelligences  et  de  la 
corruption  qui  empoisonne  les  cœurs  ;  Il  re- 
marque chez  le  grand  nombre  la  résistance  à  la 
grâce  et  chez  tous  l'irrésistible  tendance  au  mal. 

Il  comprend  que  ce  fond  universel  de  misères 
et  de  péchés  est  non  seulement  la  cause  de  la 
perte  des  âmes,  mais  encore  la  source  de  tous 
les  malheurs  des  hommes  entre  eux,  de  leurs 
mauvais  procédés  et  de  leurs  jalousies,  de  leurs 
inimitiés  et  de  leurs  haines,  de  leurs  luttes  et  de 
leurs  crimes. 

Lui-même  a  plus  d'une  fois  expérimenté  ces 
tristes  effets  du  péché  dans  ses  rapports  avec 
ceux  qui  L'entourent,  dans  les  procédés  malveil- 
lants des  hommes  à  son  égard,  dans  l'humilia- 
tion dont  sa  pauvreté  est  la  cause,  dans  l'indiffé- 
rence et  le  mépris  que  Lui  attire  son  humble 
condition,  dans  l'inconvenance  de  paroles  et  de 
traitements  de  la  part  des  gens  grossiers  avec 


208        DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

lesquels  II  traite,  dans  les  exigences  capricieuses 
et  parfois  la  dureté  insolente  des  maîtres  pour 
lesquels  II  travaille. 

Autant  d'occasions  pour  Jésus  Victime  de  s'of- 
frir chaque  fois  à  son  Père,  pour  réparer  ces 
fautes  et  expier  les  péchés  de  tous  les  hommes. 
C'est  ainsi  que  son  contact  avec  l'humanité,  qu'il 
aimait  pourtant  jusqu'à  s'être  incarné  pour  elle, 
Lui  devenait  une  perpétuelle  souflrance  que,  loin 
de  vouloir  atténuer,  Il  faisait  plus  intense  afin  de 
la  rendre  plus  méritoire. 

Ce  sujet  de  souffrance  et  d'immolation  pendant 
le  séjour  à  Nazareth  n'a  pas  été  toutefois  le  plus 
douloureux.  Il  existait,  pour  Jésus,  un  calvaire 
intérieur  dont  la  croix  était  plantée  dans  son 
âme  et  sur  laquelle  II  se  tenait  sans  cesse  atta- 
ché :  c'était  le  calvaire  de  ses  relations  avec  son 
divin  Père. 

Depuis  qu'il  s'était  uni  à  l'humanité,  le  Verbe 
divin  était  partout  accompagné  de  sa  nature  hu- 
maine, lorsqu'il  traitait  avec  son  Père.  Il  se  pré- 
sentait à  lui  comme  le  Rédempteur  choisi  de 
toute  éternité  pour  satisfaire  à  la  Justice  divine 
et  relever  l'homme  de  sa  chute.  Il  lui  parlait,  non 
plus  comme  Verbe  incréé,  mais  comme  Homme- 
Dieu  chargé  des  péchés  du  monde,  comme  Vic- 
time offerte  pour  les  expier  tous, 


I 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  209 

Sa  vie  mortelle  Lui  avait  été  donnée  pour 
accomplir  cette  œuvre  de  miséricorde  infinie  ; 
Jésus  le  rappelle  sans  cesse  à  son  Père,  et  le 
Père  ne  voit  en  son  Fils  que  la  Victime  destinée 
à  être  immolée.  Leurs  rapports  mutuels  reposent 
nécessairement  sur  ce  fait.  Jésus  ne  peut  traiter 
avec  Dieu  son  Père  que  comme  un  coupable  qui 
a  assuiné  volontairement  mais  effectivement  la 
responsabilité  de  subir  le  châtiment  de  la  préva- 
rication de  l'humanité. 

Pendant  ces  longues  années  II  accumulera 
ainsi  les  supplications  en  faveur  des  pécheurs, 
Il  s'offrira  à  payer  leurs  dettes,  Il  s'appliquera  à 
fléchir  la  Justice  inexorable  de  Dieu,  Il  repré- 
sentera à  son  Père  tout  ce  qu'il  apporte  d'amour 
pour  le  glorifier  et  toutes  les  souffrances  qu'il 
met  à  sa  disposition  pour  pardonner  aux  hommes 
qu'il  veut  à  tout  prix  sauver. 

Qui  dira  les  ardeurs  divines  du  Cœur  de  Jésus 
intercédant  auprès  de  son  Père  pour  le  salut  du 
monde  !  Qui  mesurera  l'intensité  de  la  douleur 
dans  l'âme  de  la  divine  Victime  qui  se  savait 
d'autant  plus  digne  d'être  exaucée  qu'elle  se  pré- 
sentait dans  un  état  de  plus  parfaite  iminolation  ! 

De  sorte  que  l'on  peut  dire  en  vérité,  que  toute 
la  vie  de  Jésus  à  Nazareth  a  été  une  vie  de  souf- 
france et  de  sacrifice  ;  souffrance  et  sacrifice  ca- 
chés aux  yeux  des  hommes,  mais  parfaitement 


210  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

en  harmonie  avec  l'humiliation  suprême  de  l'In- 
carnation et  l'extrême  immolation  du  Calvaire. 

Jésus  Victime  trouvait,  en  outre,  une  non 
moins  continuelle  occasion  de  souffrance  dans 
ses  entretiens  avec  Marie  et  Joseph.  Pendant 
ces  années  de  solitude,  que  d'intimes  cœur-à- 
cœur  entre  ce  Fils  unique  et  sa  Mère,  entre  cet 
Homme-Dieu  et  son  père  putatif!  Que  de  choses 
du  ciel  Jésus  avait  à  leur  révéler!  Et  parmi  tout 
ce  dont  11  avait  à  cœur  de  les  entretenir,  aucun 
sujet  ne  L'attirait  autant  que  les  motifs  de  sa 
venue  en  ce  monde,  le  choix  qu'il  avait  fait  de 
la  souffrance  pour  expier  le  péché,  et  l'excès 
d'amour  pour  son  Père  et  pour  les  hommes  qui 
allait  Le  porter  à  donner  sa  vie  et  à  mourir  dans 
l'ignominie. 

Marie  s'habitua  ainsi  à  voir  dans  son  Fils  bien- 
aimé  un  doux  Agneau  voué  au  plus  horrible  des 
supplices,  pendant  que  saint  Joseph  s'associait 
à  l'excessive  douleur  qui  remplissait  le  cœur  de 
la  Mère  et  celui  du  Fils.  Admirable  trinité  dont 
l'amour  était  scellé  dans  la  souflFrance  et  le  sang  ! 

Nazareth  est  vraiment  un  Calvaire  où  la  Vic- 
time divine  s'entretient  avec  le  ciel  et  la  terre  de 
l'objet  de  ses  plus  ardentes  inspirations  :  son 
immolation  dans  la  mort. 


JESUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE 


IV.  —  Jésus  Victime  dans  sa  Vie  publique 

Il  y  a  trente  ans  que  Jésus  est  apparu  dans  le 
monde,  trente  ans  qu'il  vit  dans  le  secret,  trente 
ans  qu'il  savoure  les  humiliations  de  sa  condi- 
tion de  créature,  trente  ans  qu'il  se  tient  devant 
son  Père  comme  une  Victime  pour  arrêter  le 
bras  de  sa  Justice  et  implorer  sa  Miséricorde. 

Dans  le  cours  de  ces  trente  années,  que  de  re- 
gards vers  le  ciel,  que  de  soupirs  enflammés  à  la 
pensée  de  Dieu  son  Père,  que  d'élans  de  charité 
divine,  que  d'incessantes  aspirations  vers  l'éter- 
nelle Patrie  dont  son  amour  pour  les  hommes 
L'avait  exilé  *  !  Egalement,  que  de  larmes  ver- 
sées sur  l'ingratitude  humaine,  que  de  visions 
crucifiantes  à  l'approche  des  grands  jours  de 
douleur,  que  de  désirs  sans  cesse  renaissants  de 
payer  de  son  sang  le  salut  de  l'humanité  ! 

Aussi,  avec  quel  empressement  Jésus  sort  de 

^  Si,  comme  Dieu,  Jésus  n'a  pas  quitté  le  sein  de  son  Père, 
où  il  demeure  de  toute  éternité,  selon  ce  qu'il  dit,  en  Saint  Jean 
(m,  i3)  :  M  Personne  n'est  monté  au  ciel,  si  ce  n'est  celui  qui  est 
descendu  du  ciel,  le  Fils  de  l'homme  qui  est  dans  le  ciel  »  ;  ce- 
pendant, en  tant  qu'Homme-Dieu,  il  ne  séjourne  encore  que 
sur  la  terre  et  il  attend  l'heure  de  son  Sacrifice  sanglant  pour 
ensuite  faire  participer  son  Humanité  à  sa  gloire  divine,  ce 
qu'il  exprimera  plus  tard  par  ces  paroles  (Jean,  xvn,  5)  :  «  Main- 
tenant, Père,  glorifiez-moi  en  vous-même,  de  la  gloire  que  j'ai 
eue  en  vous  avant  que  le  monde  fût.  » 


212  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

sa  solitude  pour  se  mêler  davantage  aux  pé- 
cheurs !  Avec  quelles  ardeurs  II  s'élance  au-de- 
vant de  la  souffrance  qui  Lui  tend  les  bras  !  Avec 
quelle  joie  divine  II  entre  sur  ce  nouveau  théâtre 
hérissé  de  douleurs,  où  la  malice  des  hommes 
finira  par  s'en  emparer  pour  Le  conduire  au  sup- 
plice !  C'est  une  Victime  qui  fait  son  apparition, 
une  Victime  assoiffée  d'opprobres  et  de  souf- 
frances, une  Victime  qui  accourt  vers  ses  enne- 
mis pour  en  être  méprisée,  vers  ses  bourreaux 
pour  en  être  crucifiée. 

Trois  années  vont  s'écouler  pour  Jésus  dans 
un  labeur  incessant,  au  milieu  de  contradictions 
sans  nombre,  en  compagnie  de  gens  incultes 
et  grossiers,  en  contact  immédiat  avec  le  péché 
sous  toutes  ses  formes  ;  Il  sera  témoin  de  l'igno- 
rance profonde  des  masses,  en  butte  aux  ma- 
nœuvres déloyales  de  ses  adversaires,  exposé  à 
la  malice  et  à  la  haine  des  pharisiens,  sujet  aux 
persécutions  et  aux  outrages,  contraint  de  com- 
battre les  préjugés  les  plus  faux  sur  sa  Personne, 
sa  mission  et  sa  doctrine. 

Il  parlera  un  langage  que  les  hommes,  trop 
terrestres  et  trop  sensuels,  ne  comprendront 
pas*.  Il  cherchera  à  détacher  de  la  terre  les  âmes 

1  «  Si  je  vous  dis  des  choses  terrestres  et  vous  ne  me  croyez 
pas,  comment  croirez-vous  si  je  vous  dis  des  choses  célestes  ?  » 
Jean,  m,  12, 


JESUS    VICTIME    FENDAM-    SA    VIE  210 

créées  pour  les  biens  éternels,  et  II  ne  réussira 
que  dans  une  faible  mesure  à  les  arracher  à  la 
matière  et  aux  biens  périssables  de  ce  monde  '. 
Il  montrera  le  ciel,  où  la  possession  de  Dieu  est 
complète  et  le  bonheur  sans  fin,  et  peu  voudront 
sacrifier  leurs  plaisirs  éphémères  pour  des  jouis- 
sances éternelles  '^. 

Il  annoncera  une  doctrine  toute  divine,  qui  pa- 
raîtra trop  sévère  et  trop  difficile  ^.  Il  invitera  les 
pécheurs  au  repentir,  et  un  trop  grand  nombre 
hélas  !  refuseront  de  faire  les  sacrifices  qu'im- 
pose la  conversion  '*.  Il  tracera  aux  justes  la  voie 

'  «  En  lui  était  la  vie,  et  la  vie  était  la  lumière  des  hommes. 
Et  la  lumière  luit  dans  les  ténèbres,  et  les  ténèbres  ne  l'ont  pas 
comprise.  »  Jean,  i,  4,  5. 

'^  «  La  lumière  étant  venue  dans  le  monde,  /es  hommes  ont 
mieux  aimé  les  ténèbres  que  la  lumière,  car  leurs  œuvres 
étaient  mauvaises.  »  Jean,  m,  19. 

3  L'Evangile  est  plein  de  ces  attitudes  hostiles  à  la  doctrine 
de  Jésus,  de  la  part  des  ennemis  du  Sauveur.  Les  hommes 
étaient  trop  sensuels,  trop  attachés  aux  biens  de  la  terre  et  trop 
ambitieux  des  honneurs  de  ce  monde,  pour  goûter  une  doctrine 
qui  ne  leur  parlait  que  de  renoncement,  de  pénitence,  de  sa- 
crifice, d'amour  de  Dieu  et  de  surnaturel.  Aussi,  comme  pour 
justifier  leur  lâcheté  et  leur  opposition,  mettaient-ils  en  avant  le 
prétexte  de  l'ignorance  de  celui  qui  les  enseignait  :  «  Comment 
connaît-il  les  lettres,  lui  qui  n'a  pas  étudié?»  (Jean,  vu,  i5)  ; 
quand  ils  n'allaient  pas  jusqu'à  l'accuser  d'erreur  et  de  men- 
songe :  «  Il  égare  la  multitude  »  (Ibid.,  12). 

"*  «  Faites  pénitence  »  (Matth.,   m,  2).  —  «  Si  vous  ne  faites 
I  pénitence,  vous  périrez   tous  »  (Luc,  xiii,  3).   «  Vous  mourrez 
dans  votre  péché  »  (Jean,  viii,  21). 


214  1»E    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

de  la  vertu  et  de  la  perfection,  et  II  sera  forcé  de 
déclarer  que  peu  entrent  par  la  porte  étroite  qui 
introduit  au  ciel  '. 

Il  attirera  à  Lui  les  foules  subjuguées  par  sa 
parole '^  et  II  deviendra,  en  revanche,  l'objet  de 
l'astuce  haineuse  de  ses  contradicteurs-'.  Il  s'en- 
tourera de  toutes  les  misères  accourues  pour 
être  soulagées  \  et  ses  bienfaits  souvent  ne  fe- 

*  «  Entrez  par  la  porte  étroite,  parce  que  la  porte  large  et  la 
voie  spacieuse  est  celle  qui  conduit  à  la  perdition,  et  ils  sont 
nombreux  ceux  qui  entrent  par  elle.  Qu'elle  est  étroite  la  porte 
et  resserrée  la  voie  qui  conduit  à  la  vie,  et  il  y  en  a  peu  qui 
la  trouvent.  »  Matth.,  vu,  i3,  14. 

-  «  Il  commença  de  nouveau  à  enseigner  auprès  de  la  mer,  et 
une  grande  foule  se  rassembla  autour  de  lui.  »  Marc,  iv,  1 . 

«  La  foule  admirait  sa  doctrine.  »  JMatth.,  vu,  28. 

«  Tous  dans  la  sj-nagogue  avaient  les  yeux  fixés  sur  lui.  Et 
ils  admiraient  les  paroles  de  grâce  qui  sortaient  de  sa  bouche.  » 
Luc,  IV,  20,  22. 

«  Ils  étaient  ravis  de  sa  doctrine,  parce  qu'il  parlait  avec 
autorité.  »  Ibid.,  32. 

«  Tous  lui  donnaient  de  grandes  louanges.  »  Ibu).,  i5. 

''  «  Les  pharisiens  et  les  docteurs  de  la  loi  commencèrent  à  le 
presser  fortement  pour  lui  fermer  la  bouche  sur  une  foule  de 
questions,  lui  tendant  des  pièges  et  cherchant  à  tirer  de  sa 
bouche  de  quoi  l'accuser.  »  Luc,  xi,  53,  54. 

«  Les  princes  des  prêtres  et  les  scribes  l'observant,  envoyèrent 
des  gens  qui  feignaient  d'être  justes  pour  lui  tendre  des  em- 
bûches et  le  surprendre  dans  ses  paroles.  »  Luc,  xx,  19,  20. 

*  «  Une  grande  multitude  de  peuple  de  toute  la  Judée  et  de 
Jérusalem  et  des  bords  de  la  mer  et  de  Tyr  et  de  Sidon,  étaient 
venus  pour  l'entendre  et  pour  être  guéris  de  leurs  langueurs. 
Et  ceux  qui  étaient  tourmentés  par  des  esprits  immondes  étaient 
aussi  guéris.  Et  toute  la  foule  cherchait  à  le  toucher,  parce 
qu'une  vertu  sortait  de  lui  et  les  guérissait  tous.  »  Luc,  vi,  17-19' 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  2tD 

ront  que  multiplier  les  ingrats'.  Il  entendra  les 
propos  de  la  foule  voulant  Le  faire  roi  -,  aux- 
quels feront  écho  plus  tard  les  outrages  de  ceux 
qui  se  moqueront  de  Lui  comme  d'un  roi  de 
théâtre  '■'. 

Il  se  laissera  acclamer  un  moment  par  la  multi- 
tude enthousiaste  S  pour  en  être  peu  après  insulté 

'  «  Dix  lépreux  vinrent  au-devant  de  lui,  qui  se  tinrent  éloi- 
gnés et  qui  élevèrent  la  voix,  disant  :  Jésus,  Maître,  aie  pitié  de 
nous.  Dès  qu'il  les  vit,  il  dit  :  Allez,  montrez-vous  aux  prêtres  ; 
et  il  arriva  que  pendant  qu'ils  allaient  ils  furent  purifiés.  Or, 
un  d'entre  eux,  dès  qu'il  vit  qu'il  était  purifié,  retourna  glori- 
fiant Dieu  à  haute  voix.  Et  il  tomba  la  face  contre  terre  à  ses 
pieds  en  rendant  grâces  ;  et  il  était  Samaritain.  Et  Jésus  pre- 
nant la  parole  dit  :  Est-ce  que  dix  n'ont  pas  été  purifiés  ? 
Et  les  neuf  oit  sont-ils  ?  Il  ne  s'en  est  point  trouvé  qui  soit 
revenu  et  qui  ait  rendu  gloire  à  Dieu,  sinon  cet  étranger.  » 
Luc,  XVII,  12-18. 

-  «  Lorsqu'ils  eurent  vu  le  miracle  qu'avait  fait  Jésus  ils  di- 
rent :  Il  est  vraiment  le  prophète  qui  doit  venir  dans  le  monde. 
Jésus  donc  ayant  connu  qu'ils  devaient  venir  pour  l'enlever  et 
le  faire  roi,  s'enfuit  de  nouveau  sur  la  montagne,  tout  seul.  » 
Jean,  vi,  14,  i3. 

3  «  Alors  les  soldats  du  gouverneur,  menant  Jésus  dans  le 
prétoire,  rassemblèrent  autour  de  lui  toute  la  cohorte.  Et,  l'ayant 
dépouillé,  ils  l'enveloppèrent  d'un  manteau  rouge.  Et  ils  tres- 
sèrent une  couronne  d'épines  et  la  mirent  sur  sa  tête,  ainsi 
qu'un  roseau  dans  sa  main  droite  ;  et,  fléchissant  le  genou  de- 
vant lui,  ils  se  moquaient  de  lui,  disant  :  Salut,  roi  des  Juifs. 
Et  ils  crachèrent  sur  lui  et  prirent  le  roseau  et  en  frappèrent  sa 
tête.  »  Matth.,  .\xvii,  27-30. 

*  «  Une  foule  nombreuse  étendit  ses  vêtements  sur  le  chemin, 
d'autres  coupaient  des  branches  d'arbres  et  en  jonchaient  le 
chemin.  Et  la  foule  qui  précédait  et  celle  qui  suivait  criait, 
disant  :  Hosanna  au  Fils  de  David,  béni  soit  celui  qui  vient 


2l6  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

et  traité  comme  un  malfaiteur  et  un  criminel  '. 
Et  lorsque  cet  infatigable  apôtre  des  foules, 
après  avoir  semé  à  pleines  mains  ses  bienfaits, 
éclairé  les  intelligences,  réchauffé  les  cœurs,  rec- 
tifié et  affermi  les  volontés,  soulèvera  un  autre 
coin  du  voile  qui  cache  l'horizon  immense  de  son 
infinie  charité,  et  qu'il  montrera  au  grand  jour, 
dans  l'annonce  du  Sacrement  de  la  vie  éternelle, 
la  condescendance  divine  qui  porte  l'Homme- 
Dieu  à  se  faire  la  nourriture  des  âmes,  presque 
tous  ceux  que  la  puissance  d'un  récent  miracle 
figuratif  avait  éblouis^  s'éloigneront  incrédules 
en  face  d'une  aussi  grande  merveille  '  ;  et  Jésus  se 

au  nom  du  Seigneur  !  Hosanna  au  plus  haut  des  deux  !  Et 
lorsqu'il  entra  dans  Jérusalem,  toute  la  ville  fut  émue,  disant  : 
Oui  est  celui-ci  ?  Mais  le  peuple  disait  :  C'est  Jésus,  le  prophète 
de  Nazareth  en  Galilée.  »  Matth.,  xxi,  S-u. 

1  «  Ils  amenèrent  Jésus  de  chez  Caïphe  dans  le  prétoire.  Pilate 
donc  vint  à  eux  et  dit  :  Quelle  accusation  portez-vous  contre  cet 
homme?  Ils  lui  répondirent  :  S'il  n'était  pas  un  malfaiteur, 
nous  ne  vous  l'aurions  pas  livré...  Enlevez-le,  enlevez-le,  cruci- 
fiez-le. »  Jean,  xvni,  28-3o  ;  xix,  i5. 

2  La  première  multiplication  des  pains,  où  Jésus  avait  nourri 
cinq  mille  hommes,  sans  compter  les  femmes  et  les  enfants,  avec 
cinq  pains  et  deux  poissons.  Voir  Mattii.,  xiv,  i3-21  ;  Marc,  vi, 
3o-44;  Luc,  ix,  10-17  !  Jean,  vi,  t-i3. 

3  «  Les  Juifs  murmuraient  contre  lui  parce  qu'il  avait  dit  : 
Je  suis  le  pain  vivant  qui  suis  descendu  du  ciel.  »  Jean,  vi,  41. 

«  Beaucoup  de  ses  disciples,  en  l'entendant,  dirent  :  Cette  pa- 
role est  dure,  et  qui  peut  l'écouter  ?...  Dès  lors,  beaucoup  de 
ses  disciples  se  retirèrent  et  ils  n'étaient  plus  avec  lui.  »  Jean, 
VI,  61,  67. 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  2I7 

trouvera  isolé,  entouré  seulement  de  quelques 
disciples  '.  En  réponse  à  la  générosité  divine  qui 
Le  pousse  à  donner  sa  chair  à  manger  et  son  sang 
à  boire-,  Il  entendra  un  jour  les  clameurs  déi- 
cides de  tout  un  peuple  en  délire  réclamant  son 
sang  pour  en  inonder  eux  et  leurs  descendants^. 
Quel  ensemble  de  souffrances,  quels  sujets 
d'humiliations,  quel  océan  d'amertumes  dans 
cette  vie  d'apostolat  traversée  par  tant  d'obs- 
tacles, contrecarrée  par  tant  d'oppositions  sys- 
tématiques, aux  prises  avec  tant  d'éléments  di- 
vers d'ignorance,  de  faiblesse,  de  contradiction, 
de  résistance  et  de  malice  ! 

Il  semble  qu'il  eût  été  naturel  que  Jésus  ren- 
contrât  une  tout  autre   attitude   de  la  part  des 

1  «  Jésus  donc  dit  aux  Douze  :  Est-ce  que  vous  voulez,  vous 
aussi,  vous  en  aller  ?  »  Jean,  vi,  68. 

-  «  En  vérité,  en  vérité,  je  vous  le  dis  :  si  vous  ne  mangez  la 
chair  du  Fils  de  l'homme  et  si  vous  ne  buvez  son  sang,  vous 
n'aurez  pas  la  vie  en  vous.  Celui  qui  mange  ma  chair  et  boit 
mon  sang  a  la  vie  éternelle,  et  je  le  ressusciterai  au  dernier 
jour.  Car  ma  chair  est  vraiment  une  nourriture,  et  mon  sang 
est  vraiment  un  breuvage.  »  Jean,  vi,  54-56. 

3  «  Pilate  leur  dit  :  Que  ferai-je  donc  de  Jésus  qui  est  appelé 
Christ  ?  Tous  dirent  :  Qu'il  soit  crucifié  !  Le  gouverneur  leur 
dit  :  Mais  quel  mal  a-t-il  fait  ?  Mais  ils  crièrent  encore  plus  : 
Qu'il  soit  crucifié  !  Or,  Pilate  voyant  qu'il  ne  gagnait  rien  et 
que  le  tumulte  allait  croissant,  prit  de  l'eau  et  se  lava  les 
mains  devant  le  peuple,  disant  :  Je  suis  innocent  du  sang  de  ce 
Juste,  c'est  à  vous  de  voir.  Et  tout  le  peuple  répondit  :  Que  son 
sang  soit  sur  nous  et  sur  nos  enfants  I  »  Matth.,  xxvii,  22-25. 


21 8  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

hommes  et  qu'à  ses  multiples  bienfaits  répon- 
dissent des  procédés  pleins  d'égard  et  de  gra- 
titude. Comment,  en  effet,  un  semblable  thau- 
maturge, distribuant  à  profusion  les  miracles 
comme  en  étant  le  souverain  détenteur,  n'a-t-Il 
pas  groupé  autour  de  Lui  autant  d'admirateurs 
qu'il  avait  de  témoins?  Comment  un  Dieu,  des- 
cendu dans  l'humanité  et  enseignant  une  doc- 
trine aussi  céleste,  n'a-t-Il  pas  rencontré  partout 
la  soumission  et  l'adhésion  des  intelligences  et 
n'a-t-Il  pas  fait  de  tous  ses  auditeurs  autant  de 
disciples?  Comment  un  Dieu  Sauveur,  si  plein 
de  bonté  et  de  charité,  n'a-t-Il  pas  gagné  le  cœur 
de  tous  les  hommes  ? 

Il  ne  pouvait  en  être  ainsi.  Car  Jésus  n'était 
pas  venu  pour  jouir,  Lui  qui  possède  essentielle- 
ment la  félicité  parfaite  ;  Il  n'aspirait  pas  à  être 
acclamé,  Lui  qui  est  l'objet  des  louanges  éter- 
nelles ;  Il  ne  cherchait  pas  la  gloire  de  ce  monde, 
Lui  qui  est  la  gloire  unique  du  Père.  Sans  doute, 
Il  voulait  éclairer,  convertir  et  sauver  tous  les 
hommes,  mais  sans  violenter  leur  liberté.  Sans 
doute,  sa  mission  était  de  prêcher,  d'enseigner, 
d'agir  divinement  sur  les  esprits  et  les  cœurs  ; 
néanmoins  II  devait  l'accomplir  non  dans  le 
triomphe    extérieur    mais    dans    l'humiliation  S 

*  «  Le  Fils  de  l'homme  n'est  point  venu  pour  être  servi,  mais 
pour  servir.  »  Matth.,  xx,  28.  —  «  Il  s'est  anéanti  lui-même,  en 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  219 

non  par  le  succès  incontesté  mais  par  la  con- 
tradiction ',  non  par  la  paix  mais  par  le  glaive-, 
non  par  l'admiration  mais  par  la  souffrance '. 

Jésus,  Victime  dans  sa  conception,  dans  sa 
naissance,  dans  son  enfance  et  sa  vie  cachée, 
demeure  Victime  dans  sa  vie  publique  ;  et,  dès 
lors,  ses  démarches,  ses  paroles,  ses  actes  doi- 
vent en  porter  le  cachet. 

Il  souffre  dans  l'exercice  même  de  sa  mission, 
parce  que  c'est  la  mission  d'une  Victime.  Il 
souff^re  en  distribuant  ses  bienfaits  et  en  multi- 
pliant ses  miracles,  parce  qu'il  sait  qu'il  fait  des 
ingrats  ^  Il  souff're  en  prêchant  les  vérités  éter- 
nelles, parce  qu'il  voit  le  nombre  considérable  de 

prenant  la  forme  d'un  esclave.  Il  s'est  humilié  lui-même,  se 
faisant  obéissant  jusqu'à  la  mort,  et  la  mort  de  la  croix.»  Phil., 
II,  7,  8. 

^  Le  prophète  Isaïe  avait  annoncé  que  «  le  Christ  serait  pour 
les  deux  maisons  d'Israël  une  pierre  d'achoppement  et  de  scan- 
dale »  (Is.,  VIII,  14).  Et  le  saint  vieillard  Siméon,  tenant  l'Enfant 
Sauveur  dans  ses  bras,  n'avait  pas  craint  de  dire  à  sa  Mère  : 
«  Cet  enfant-là  a  été  établi  pour  la  ruine  et  la  résurrection  d'un 
grand  nombre  en  Israël  et  pour  être  un  signe  de  contradiction  » 
(Luc,  II,  34).  Ce  que  proclament,  à  leur  tour.  Saint  Pierre 
(I  Pierre,  ii,  8)  et  Saint  Paul  (Rom.,  ix,  33). 

'  «  Je  ne  suis  pas  venu  apporter  la  paix,  mais  le  glaive.  » 
Matth.,  X,  34. 

^  «  Il  faut  que  le  Fils  de  l'homme  souffre  beaucoup  et  qu'il 
soit  mis  à  mort.  »  Luc,  ix,  22. 

*  «  Quoiqu'il  eût  fait  de  si  grands  miracles  devant  eux,  ils 
ne  croyaient  pas  en  lui,  »  Jean,  xii,  37. 


220  DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

ceux  qui  les  rejettent  '.  Il  souffre  en  se  révélant 
Lui-même  ainsi  que  son  Père  qui  est  dans  les 
cieux,  parce  que  tous  deux  demeurent  quand 
même  inconnus  et  méprisés  de  beaucoup  '-.  Il 
souftre  en  prodiguant  son  amour,  parce  que  trop 
de  cœurs  glacés  restent  inaccessibles  à  son  im- 
mense charité  ^. 

Que  Jésus  parle  aux  foules  ou  se  retire  à 
l'écart  pour  prier,  qu'il  parcoure  les  villes  et  les 
bourgades  ou  qu'il  s'entretienne  dans  le  secret 
avec  ses  disciples,  qu'il  montre  sa  toute-puis- 
sance universelle  ou  qu'il  semble  à  certaines 
heures  devenir  la  proie  de  ses  ennemis,  qu'il 
parle  en  maître  ou  qu'il  subisse  l'outrage,  qu'il 
soit  respecté  ou  qu'il  soit  injurié,  qu'il  accepte 
les  honneurs  ou  qu'il  affronte  les  humiliations, 
qu'il   paraisse  destiné  à   la   gloire   ou   qu'il  soit 

*  «  Si  je  vous  dis  la  vérité,  pourquoi  ne  me  croyez-vous 
pas  ?  »  Jean,  viii,  46. 

«  Si  je  ne  fusse  pas  venu  et  ne  leur  eusse  point  parlé,  ils 
n'auraient  pas  de  péché;  mais  maintenant,  ils  n'ont  point  d'ex- 
cuse de  leur  péché.  »  Jean,  xv,  22. 

2  «  Vous  ne  savez  ni  d'ow  je  viens  ni  oii  je  vais  ;  vous  jugez 
selon  la  chair.  »  Jean,  viii,  14,  i5. 

«  Celui  qui  m'a  envoyé  est  vrai,  et  vous  ne  le  connaissez 
pas.  »  Jean,  vu,  28. 

«  Ils  ne  connaissent  pas  celui  qui  m'a  envoyé.  »  Jean,  xv,  21. 
«  Père  juste,  le  inonde  ne  vous  a  pas  connu.  »  Jean,  xvii,  25. 
«  Ils  ont  haï  et  moi  et  mon  Père.  »  Jean,  xv,  24. 

3  «  Et  vous  ne  voulez  pas  venir  à  moi  pour  avoir  la  vie.  » 
Jean,  v,  40. 


JESUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  221 

voué  au  mépris  :  partout  et  toujours  il  y  a  pour 
Lui  un  sujet  de  souffrance  et  II  se  trouve  dans 
son  rôle  de  Sauveur  et  de  Victime. 

Il  est  d'autres  souffrances  inhérentes  à  sa  mis- 
sion et  dont  Jésus  s'est  abondamment  abreuvé 
pendant  cette  période  de  sa  vie  de  Victime. 

La  première  est  celle  qui  Lui  est  venue  de  la 
séparation  de  sa  Mère.  Trente  ans  d'intimité  et 
d'amour  mutuel,  comme  il  n'en  existera  jamais 
sur  la  terre,  avaient  cimenté  divinement  ces 
deux  cœurs  faits  l'un  pour  l'autre  et  créé  entre 
eux  une  harmonie  de  pensées,  de  sentiments 
et  de  volontés  que  la  séparation,  sans  doute, 
ne  pouvait  briser,  mais  que  l'éloignement  allait 
rendre  douloureuse.  Les  tête-à-tête  seront  inter- 
rompus, les  épanchements  intimes  du  cœur  se- 
ront espacés.  La  souffrance  restera  le  partage 
de  cette  tendre  Mère  et  de  ce  Fils  incomparable, 
mais  ils  souffriront  à  distance.  L'un  et  l'autre 
porteront  dans  leur  âme  le  calvaire  de  douleur 
devenu  leur  commune  destinée  et  sur  la  croix 
duquel  ils  doivent  ensemble  être  crucifiés. 

Jésus  ne  verra  plus  sa  Mère  que  par  inter- 
valles, mais  II  sentira  au  loin  les  battements  de 
son  cœur  ;  Marie  n'entendra  plus  son  Fils,  mais 
elle  lira  à  distance  dans  son  âme.  Mère  de  dou- 
leur, elle  conservera  dans  son  cœur  les  révéla- 


222  DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

tions  crucifiantes  de  son  Fils  Victime  ;  et  Jésus 
emportera  dans  le  sien  les  sentiments  de  com- 
passion et  les  ardents  désirs  d'immolation  qui 
préparaient  sa  Mère  à  devenir  la  Reine  des  mar- 
tyrs et  la  co-rédemptrice  du  genre  humain.  La 
souflfrance  d'amour  qui  les  unit  les  fera  vivre 
encore  l'un  pour  l'autre,  jusqu'à  l'heure  où,  s'of- 
frant  comme  une  seule  Victime,  ils  s'immoleront 
dans  un  même  et  suprême  Sacrifice. 


Jésus  a  fait  ses  adieux  à  sa  Mère  et  s'est  retiré 
dans  une  solitude  profonde  pour  se  préparer  plus 
directement  à  la  vie  d'apostolat  qui  Lui  réserve 
tant  de  déboires,  de  peines  et  de  sacrifices. 

Il  commence  par  infliger  à  son  corps  la  rude 
pénitence  d'un  long  jeûne  de  quarante  jours. 
Sans  encore  se  livrer  à  la  mort,  Il  se  réduit  à 
une  faiblesse  extrême  et  se  refuse  le  plus  léger 
soulagement,  afin  d'expier  tous  les  péchés  de 
sensualité  que  les  hommes  commettent  si  faci- 
lement '.  Et,  humiliation  suprême,  dans  cet  état 
déjà  si  mortifiant,  Jésus  permet  au  tentateur  de 
s'approcher  de  Lui,  Il  laisse  Satan  Lui  adresser 

'  «  Lorsqu'il  eût  jeûné  quarante  jours  et  quarante  nuits,  il 
eut  faim.  »  ÎMattii.,  iv,  2. 

«  //  ne  mangea  rien  pendant  ces  jours,  et  après  qu'ils  furent 
passés  il  eut  faim.  »  Llc,  iv,  2, 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VJE  223 

la  parole  ',  Il  souffre  que  celui-ci  Le  transporte 

'  «Jésus  fut  conduit  dans  le  désert  par  l'Esprit,  afin  d'être 
tenté  par  le  diable...  Et  le  tentateur  s'approchant  de  lui,  lui 
dit  :  Si  tu  es  le  Fils  de  Dieu,  dis  que  ces  pierres  deviennent  des 
pains.  »  Matth.,  iv,  i,  3. 

Remarquons  tout  d'abord,  avec  Saint  Thomas,  que  Jésus  n'a 
pas  subi  la  tentation  du  démon,  ni  qu'il  l'a  simplement  prévue, 
mais  qu'il  l'a  voulue  comme  entrant  dans  le  plan  général  de 
ses  suprêmes  humiliations.  «  Le  Christ,  dit-il,  s'est  soumis  au 
démon  par  sa  volonté  propre  pour  être  tenté,  comme  aussi  il 
s'est  volontairement  soumis  à  ses  suppôts  pour  être  mis  à  mort.  » 
(S.  Thom.,  III  p.,  q.  41,  a.  2).  —  C'est  ce  qu'exprime  d'ailleurs 
clairement  le  texte  ci-dessus  de  Saint  Matthieu.  Jésus  s'est  donc 
livré  au  tentateur  ;  comme  dit  Saint  Grégoire,  dans  son  Hom. 
XVI  in  Evang.  :  «  Son  Esprit  l'a  conduit  là  où  l'esprit  malin  l'a 
trouvé  pour  le  tenter  ».  Et,  continue  Saint  Thomas,  «  le  démon 
tente  plus  fortement  celui  qui  est  solitaire  ;  d'où  il  suit  que  le 
Christ  est  allé  dans  le  désert  comme  dans  un  champ  de  ba- 
taille, pour  y  être  tenté  par  le  diable.  C'est  ce  qui  fait  dire  à 
Saint  Ambroise  (Sup.  Luc,  c.  4)  que  le  Christ  se  retirait  à 
dessein  dans  le  désert  pour  y  provoquer  le  démon  ». 

Le  Docteur  angélique  ajoute  :  «  Autrement  le  diable  n'aurait 
pas  osé  venir  à  lui  »  ;  et  il  en  donne  la  raison,  dans  l'article  pré- 
cédent. «  Comme  le  dit  Saint  Augustin  (De  civ.  Dei,  L.  9,  c.  21), 
le  Christ  s'est  fait  connaître  aux  démons  autant  qu'il  l'a  vou- 
lu, non  par  ce  qui  est  la  vie  éternelle,  mais  par  des  effets  tem- 
porels de  sa  vertu,  d'après  lesquels  ils  conjecturaient  qu'il  était 
le  Fils  de  Dieu.  Mais  comme  d'ailleurs  ils  voyaient  en  lui  des 
signes  de  faiblesse  humaine,  ils  ne  savaient  pas  avec  certitude 
qu'il  était  le  Fils  de  Dieu,  et  c'est  pour  cela  qu'ils  voulurent 
le  tenter.  C'est  ce  qu'exprime  l'Evangile  (Matth.,  iv,  2,  3)  quand 
il  dit  (\n'après  que  le  Seigneur  eût  faim,  le  tentateur  s'approcha 
de  lui  ;  parce  que,  selon  la  remarque  de  Saint  Hilaire,  le  démon 
n'aurait  pas  osé  tenter  le  Christ,  s'il  n'eût  reconnu  en  lui,  d'après 
l'infirmité  de  la  faim,  ce  qui  appartient  à  l'homme.  Ce  qui  est 
évident  d'après  la  manière  dont  il  l'a  tenté,  puisqu'il  dit  :  Si  tu 
es  le  Fils  de  Dieu  ;  ce  que  Saint  Ambroise  explique,  en  disant  : 
Pourquoi  emploie-t-il  cette  manière  de  s'exprimer,  sinon  parce 


224  DE   JESUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

dans  les  airs  '  et  II  se  rabaisse  au  point  de  l'auto- 
riser à  L'inciter  au  péché  ^. 

qu'il  savait  que  le  Fils  de  Dieu  viendrait,  mais,  à  cause  de  cette 
infirmité  corporelle,  il  ne  pensait  pas  qu'il  était  venu.  »  S.  Thom., 
m  p.,  q.  41,  a.  1,  ad  1. 

*  «  Alors  le  diable  le  transporta  dans  la  cité  sainte  et  le  plaça 
sur  le  pinacle  du  temple...  Le  diable  de  nouveau  le  transporta 
sur  une  montagne  très  élevée.  »  JSIatth.,  iv,  5,  8. 

«  Il  a  souffert  que  le  démon  l'enlevât  sur  le  faîte  du  temple, 
ou  sur  une  montagne  très  élevée.  Il  n'est  pas  étonnant,  ajoute 
Saint  Grégoire,  qu'/7  lui  ait  permis  de  le  conduire  sur  une  mon- 
tagne, puisqu'il  a  permis  à  ses  membres  de  le  crucifier.  On  en- 
tend qu'il  s'est  laissé  transporter  par  le  démon,  non  par  néces- 
sité, mais,  selon  l'expression  d'Origène  (Sup.  Luc,  hom.  3i),  il 
le  suivait  pour  être  tenté,  comme  un  athlète  qui  s'offre  de  lui- 
même  au  combat.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  41,  a.  1,  ad  2, 

2  Ce  qui  fait  dire  à  l'Apôtre  :  «  Nous  n'avons  pas  un  pontife 
qui  ne  puisse  compatir  à  nos  faiblesses  ;  au  contraire,  /'/  a  été 
tenté  comme  nous  en  toutes  choses,  sans  commettre  le  péché.  » 
Hébr.,  IV,  i5. 

Citons  encore  Saint  Thomas.  «  Le  Christ  pouvait  satisfaire  sa 
faim  autrement  que  par  un  miracle  ;  c'est  pourquoi  le  diable 
pensait  que  le  Christ  pécherait  si,  étant  homme  comme  les  au- 
tres, il  cherchait  à  faire  des  miracles  pour  apaiser  sa  faim.  — 
On  cherche  souvent  dans  Xhumiliation  extérieure  la  gloire  dont 
on  s'enorgueillit  au  sujet  des  biens  spirituels.  C'est  pour  cela 
que  le  démon  a  conseillé  au  C^hrist  de  se  jeter  corporellement 
en  bas  pour  rechercher  la  gloire  spirituelle.  —  Le  démon  s'est 
efforcé  d'amener  le  Christ  du  désir  d'un  péché  dans  un  autre. 
C'est  ainsi  que  du  désir  de  la  nourriture  il  s'est  efforcé  de  le 
faire  tomber  dans  la  vaine  gloire  en  l'engageant  à  faire  des 
miracles  sans  motif,  et  du  désir  de  la  vaine  gloire  il  s'est  efforcé 
de  l'amener  à  tenter  Dieu  en  se  précipitant  du  haut  du  temple.  » 

Relativement  à  la  troisième  tentation,  il  dit  :  «  C'est  un  péché 
de  rechercher  les  richesses  et  les  honneurs,  quand  on  le  fait 
dérèglement  ;  ce  qui  se  manifeste  principalement,  quand  pour 
acquérir  ces  biens,  on  fait  quelque  chose  qui  n'est  pas  honnête. 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  225 

Quelle  scène  que  celle-là  !  Quelle  humiliation 
sans  nom  pour  Jésus  !  Quelle  honte  pour  le  Fils 
de  Dieu  de  se  trouver  un  instant  entre  les  mains 
de  son  mortel  ennemi  et  d'être  souillé  de  son 
souffle  !  Quelle  effroyable  puissance  d'abaisse- 
ment dans  le  Verbe  incarné  qui  se  livre  ainsi  à 
celui  qui  est  la  négation  totale  de  toutes  ses 
perfections  ! 

On  conçoit  que  Jésus  ait  cherché  la  solitude 

C'est  pourquoi  le  diable  ne  s'est  pas  contenté  de  conseiller  le 
désir  des  richesses  et  des  honneurs,  mais  il  a  porté  le  Christ 
à  l'adorer  pour  les  obtenir,  ce  qui  est  le  plus  grand  criine  et 
ce  qui  est  contre  Dieu.  »  S.  Tho.m.,  Ibid. 

Saint  Paul,  dans  le  passage  cité  plus  haut,  dit  que  Jésus 
«  a  été  tenté  comme  nous  eu  toutes  choses  »  ;  ce  qui  à  première 
vue  ne  paraît  pas  exact,  puisqu'il  y  a  sept  vices  capitaux  et 
qu'ici  la  tentation  ne  s'est  rapportée  qu'à  la  gourmandise,  la 
vaine  gloire  et  la  cupidité.  Saint  Thomas  répond  ainsi  à  cette 
objection  :  «  Selon  la  remarque  de  Saint  Ambroise,  l'Ecriture 
n'aurait  pas  dit  qu'après  avoir  achevé  toutes  ses  tentations,  le 
diable  s'était  éloigné  de  lui,  si  les  trois  tentations  précédentes 
n'embrassaient  la  matière  de  tous  les  péchés  ;  parce  que  les 
causes  de  ces  tentations  sont  les  causes  de  toutes  les  convoi- 
tises ;  c'est-à-dire  les  jouissances  de  la  chair,  Xespérance  de  la 
gloire  et  Xavidité  de  la  puissance.  »  S.  Thom.,  Ibid.,  ad  4. 

Une  dernière  remarque,  pour  la  consolation  des  âmes  tentées, 
c'est  que  la  tentation  non  seulement  ne  fait  pas  le  péché,  puisque 
Jésus,  le  Saint  des  saints,  a  été  tenté  ;  mais  encore  elle  peut  être 
sujet  à  mérite,  et  c'est  pourquoi  «  le  Christ  a  voulu  être  tenté, 
pour  nous  servir  d'exemple  et  d'aide  contre  les  tentations  et 
nous  apprendre  de  quelle  manière  nous  pourrions  les  vaincre.  » 
(S.  Thom.,  Ibid.,  a.  1).  «  C'est,  nous  dit  Saint  Paul,  par  les 
souffrances  et  les  tentations  qu'il  a  lui-même  subies,  qu'il  peut 
secourir  ceux  qui  sont  tentés.  »  Hébr.,  ii,  18. 


226       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

pour  se  soumettre  à  de  pareils  avilissements.  Si 
les  hommes  L'eussent  vu  dominé  de  la  sorte  par 
l'esprit  du  mal,  auraient-ils  cru  en  Lui  ?  N'au- 
raient-ils pas  été  tentés  de  voir  dans  cet  assujet- 
tissement déshonorant  comme  une  abdication, 
au  moins  momentanée,  de  sa  mission  de  Messie 
et  de  Sauveur?  Quoique  de  semblables  raison- 
nements ne  soient  que  l'effet  des  apparences, 
avouons  que,  dans  ce  mystère  de  la  tentation  de 
Jésus,  il  y  a  matière  à  des  étonnements  capables 
de  jeter  dans  la  stupéfaction.  Comprenons  par  là 
ce  que  comporte  d'insondables  abîmes  d'humi- 
liation et  de  souffrance  la  condition  de  Victime 
en  notre  divin  Sauveur. 

Pendant  les  années  d'apostolat  qui  vont  suivre, 
Jésus  ne  changera  rien  à  ce  caractère  essentiel 
de  sa  mission.  Précisément  à  cause  de  l'œuvre 
qu'il  a  à  accomplir.  Il  devra  paraître  avec  digni- 
té', parler  avec  autorité-,  agir  avec  puissance^ 

1  «  Tous  glorifiaient  Dieu,  disant  :  Vn  grand  prophète  a 
paru  parmi  nous  et  Dieu  a  visité  son  peuple.  »  Luc,  vu,  16. 

2  Les  Evangélistes  mettent  48  fois  sur  les  lèvres  de  Jésus 
l'expression  «  en  vérité  »  :  Saint  Matthieu,  25  fois  ;  Saint  iMarc, 
12  fois;  Saint  Luc,  11  fois;  la  même  expression  répétée  «en 
vérité,  en  vérité  »  i3  fois  en  Saint  Jean  ;  et  celle,  affirmant  une 
autorité  plus  personnelle  encore,  «  et  moi  je  vous  dis  »,  6  fois 
en  Saint  Matthieu  et  1  fois  en  Saint  Luc. 

3  «  Une  vertu  sortait  de  lui  et  les  guérissait  tous.  »  Luc,  vi,  ig- 


JKSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  227 

et  souveraineté  '  ;  mais  dans  ce  décor  de  gran- 
deur -,  de  sagesse,  de  science  ",  de  prestige  '  et 
de  sainteté  "',  Il  saura  faire  surgir  des  contrastes, 
rester  pauvre  et  humble,  se  complaire  avec  les 
petits  et  les  misérables,  s'entourer  de  disciples 
d'humble  origine  comme  Lui,  montrer  avec  évi- 
dence qu'il  est  Homme  autant  qu'il  est  Dieu  ''. 

Les  hommes  ne  sauront  pas  comprendre  ces 
abaissements  voulus  du  Verbe  incarné,  abaisse- 
ments qui,  pour  un  grand  nombre,  deviendront 
une  pierre  d'achoppement  et  un  signe  de  con- 
tradiction. Les  uns  Le  rabaisseront  au  rang  de 
simple  créature  et  se  raidiront  devant  les  témoi- 
gnages frappants  qu'il  donnera  de  sa  Divinité'. 
Les  autres,  et  parmi  eux  ses  Apôtres  particuliè- 

*  «  Dans  ces  derniers  temps,  Dieu  nous  a  parlé  par  le  Fils 
qu'il  a  établi  héritier  de  toutes  choses,  par  lequel  aussi  il  a  fait 
les  mondes,  soutenant  toutes  choses  par  la  parole  de  sa  puis- 
\sartce.  »  Hébr.,  f,  2,  3. 

]     2  «  La  foule  était  dans  l'admiration,  disant  :  Jamais  rien  de 
pareil  n'a  été  vu  dans  Israël.  »  Matth,,  ix,  33. 

3  «  Tous  les  trésors  de  ta  sagesse  et  de  la  science  sont  cachés 
dans  le  Christ  Jésus.  »  Col.,  n,  3. 

■*  «  Sa  renommée  se  répandait  par  tout  le  pays.  »  Luc,  iv,  37. 

5  «  Ils  l'admiraient  d'autant  plus,  disant  :  //  a  bien  fait  toutes 
choses.  »  Marc,  vu,  37. 

••  «  Le  Christ  fonda  son  empire  sur  Y  humilité  et  la  pauvreté, 
les  adversités,  les  peines  et  les  souffrances.  »  S.  Thom.,  Op. 
20,  c.  t5. 

'  «  Celui-ci  nous  savons  d 'où  il  est  ;  or,  quand  le  Christ  vien- 
dra, personne  ne  saura  d'où  il  est,  »  Jean,  vu,  27. 


228  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

rement,  confesseront  bien  qu'il  est  le  Messie  \ 
mais  ramenant  la  conception  qu'ils  s'en  font  à 
leurs  idées  terrestres,  ils  verront  dans  leur  Maître 
un  roi  appelé  à  rétablir  le  royaume  temporel 
d'Israël  ^. 

1  «  Nous  avons  trouvé  le  Messie  »,  dit  André  à  son  frère 
Simon.  Jean,  i,  41.  —  «  Nous  l'avons  entendu  nous-mêmes,  et 
nous  savons  qu'il  est  vraiment  le  Sauveur  du  monde  »,  disent 
les  Samaritains.  Jean,  iv,  42. 

«  Jésus  leur  dit  :  Et  vous,  qui  dites-vous  que  je  suis  ?  Simon 
Pierre  répondant,  dit  :  Vous  êtes  le  Christ,  Fils  du  Dieu  vi- 
vant. »  Matth.,  XVI,  i5,  16. 

-  Lorsque,  après  la  première  multiplication  des  pains,  le 
peuple  émerveillé  eut  l'idée  de  s'emparer  de  Jésus  pour  le  faire 
roi,  le  Sauveur  qui  craignait  que  ses  Apôtres,  imbus  des  mêmes 
préjugés  nationaux,  ne  voulussent  prendre  part  au  mouvement 
populaire,  leur  ordonna  de  s'éloigner.  «  Aussitôt  Jésus,  lisons- 
nous  en  Saint  IMattliieu  (xiv,  22),  ordonna  à  ses  disciples  de 
monter  sur  une  barque  et  de  le  précéder  sur  l'autre  bord,  pen- 
dant qu'il  renverrait  la  foule  ». 

Pour  comprendre  jusqu'à  quel  point  l'espérance  d'un  roi- 
Messie  était  ancrée  dans  le  cœur  des  Apôtres  et  des  disciples, 
il  n'y  a  qu'à  suivre  les  deux  disciples  sur  la  route  d'Emmaûs,  le 
jour  de  la  Résurrection,  et  les  écouter  parler.  «  Nous  espérions, 
disent-ils,  que  c'était  lui  qui  devait  racheter  Israël  ;  et  main- 
tenant, après  tout  cela,  voilà  le  troisième  jour  aujourd'hui  que 
ces  choses  se  sont  passées  »  (Luc,  xxiv,  21). 

Les  apparitions  de  Jésus,  pendant  les  quarante  jours  qui  suivi- 
rent la  Résurrection,  ne  les  instruisirent  pas  davantage,  puisque, 
au  moment  de  voir  remonter  leur  divin  Maître  au  ciel,  ils  l'in- 
terrogèrent encore  sur  l'avènement  prochain  d'un  royaume  ter- 
restre. Jésus  venait  de  leur  dire  :  «  Jean  a  baptisé  dans  l'eau, 
mais  A'ous,  vous  serez  baptisés  dans  l'Esprit-Saint  dans  peu  de 
jours  ».  Et  le  texte  sacré  ajoute  :  «  Ceux  donc  qui  se  trouvèrent 
réunis  l'interrogèrent  en  disant  :  Seigneur,  est-ce  maintenant 
que  vous  rétablirez  le  royaume  d'Israël?  »  Actes,  i,  5,  6. 


JESUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  229 

Avec  les  premiers  Jésus  entrera  en  lutte  ou- 
verte S  et  sa  condescendance  à  vouloir  les  éclai- 
rer n'aboutira  qu'à  ranimer  leur  malice  et  leur 
haine,  au  point  qu'il  devra  parfois  subir  l'humi- 
liation de  les  fuir  pour  se  mettre  à  l'abri  de  leurs 
coups  2.  Avec  les  seconds,  Jésus  s'évertuera  à  les 
instruire  et  à  les  pénétrer  du  caractère  de  sa  vé- 
ritable mission  ;  mais  combien  II  aura  à  souffrir 
de  leur  inintelligence  des  choses  célestes,  jusqu'à 

*  A  ce  sujet,  Saint  Thomas  fait  cette  juste  remarque  :  «  Le 
salut  de  la  multitude  doit  être  préféré  à  la  paix  de  quelques 
individus  en  particulier.  C'est  pourquoi,  quand  il  y  a  des  hom- 
mes qui  par  leur  perversité  empêchent  le  salut  de  la  multitude, 
celui  qui  prêche  ou  qui  enseigne  ne  doit  pas  craindre  de  les 
offenser  pour  pourvoir  au  salut  de  la  multitude.  Or,  les  scribes, 
les  pharisiens  et  les  princes  des  Juifs  étaient  un  grand  obstacle 
au  salut  du  peuple  ;  soit  parce  qu'ils  étaient  les  ennemis  de  la 
doctrine  du  Christ  qui  était  le  seul  moyen  par  lequel  on  pouvait 
être  sauvé  ;  soit  parce  qu'ils  corrompaient  la  vie  du  peuple  par 
leurs  mœurs  déréglées.  C'est  pourquoi  le  Seigneur,  sans  crain- 
dre de  les  offenser,  enseignait  publiquement  la  vérité  qu'ils 
haïssaient  et  leur  reprochait  leurs  vices.  »  S.  Tkom.,  III  p., 
q.  42,  a.  2. 

2  «  Jésus  parcourait  la  Galilée,  car  il  ne  voulait  pas  séjourner 
en  Judée,  parce  que  les  Juifs  cherchaient  à  le  faire  mourir.  » 
Jean,  vu,  1. 

«  Ils  prirent  des  pierres  pour  les  jeter  contre  lui  ;  mais  Jésus 
se  cacha.  »  Jean,  vin,  Sg. 

«  De  ce  jour  ils  pensèrent  à  le  tuer.  C'est  pourquoi  Jésus 
n'allait  plus  en  public  parmi  les  Juifs,  mais  /'/  se  retira  dans 
une  contrée  près  du  désert,  en  une  ville  qui  est  appelée  Ephrem, 
et  il  demeurait  là  avec  ses  disciples.  »  Jean,  xi,  53,  54. 

«  Jésus  dit  ces  choses,  puis  il  s'en  alla  et  se  cacha  d'eux.  » 
Jean,  xii,  36. 


DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 


se  voir  obligé  de  leur  en  faire  un  reproche  après 
quasi  trois  ans  passés  en  leur  compagnie  '. 

Rien  n'aura  été  pour  Jésus  une  souftrance  plus 
grande  que  celle  de  l'incrédulité  des  hommes  à 
l'égard  de  sa  Personne  divine.  Comme  tout  re- 
pose sur  la  vérité  de  l'Incarnation  et  que  le 
monde  ne  peut  être  sauvé  que  par  la  foi  en  la 
Divinité  de  son  Sauveur,  Jésus  ne  cesse  de  mon- 
trer la  nécessité  de  croire   en  Lui  ^,  d'avoir  foi 

'  «  l'^oiis  aussi,  êtes-vous  encore  sa/is  iiitelligeuce?  »  ISIatth., 
XV,  16. 

«  Il  y  a  si  longtemps  que  je  suis  avec  vous,  et  vous  ne  me 
connaissez  pas  !  »  dit  Jésus  à  Philippe.  Jean,  xiv,  9. 

11  faut  placer  ici  l'étrange  discussion  survenue  entre  les  Apô- 
tres, au  moment  solennel  de  la  dernière  Cène,  lorsqu'ils  se  que- 
rellèrent pour  savoir  quel  serait  le  plus  grand  dans  le  royaume 
terrestre  qu'ils  espéraient  voir  fonder  par  leur  Maître.  «  Il  se  fit 
parmi  eux  ////e  contestation  :  lequel  d'entre  eux  serait  estimé 
le  plus  grand  »  (Luc,  xxii,  23)  «  dans  le  royaume  des  cieux  » 
(Matth.,  xviii,  1);  la  hiérarchie  du  roj-aume  des  cieux,  d'après 
leurs  préjugés,  devant  correspondre  à  la  hiérarchie  du  royaume 
terrestre.  Jésus  répond  à  leur  esprit  d'orgueil  et  d'ambition  en 
leur  donnant  une  leçon  d'humilité  :  «  Et  Jésus,  appelant  un  pe- 
tit enfant,  il  le  plaça  au  milieu  d'eux,  et  dit  :  En  vérité,  je  vous 
le  dis,  si  vous  ne  vous  convertissez  et  ne  devenez  comme  de 
petits  enfants,  vous  n'entrerez  point  dans  le  rojaume  des  cieux. 
Quiconque  donc  s'humiliera  comme  ce  petit  enfant,  celui-là 
sera  le  plus  grand  dans  le  royaume  des  cieux  »  (Matth., 
Ibid.,  2-4). 

-  «  Dieu  a  tant  aimé  le  monde  qu'il  lui  a  donné  son  Fils 
unique,  afin  que  tout  homme  qui  croit  en  lui  ne  périsse  point, 
mais  qu'/7  ait  la  vie  éternelle.  »  Jean,  ni,  16. 

«  Celui  qui  croit  au  Fils  a  la  vie  éternelle  ;  quant  à  celui  qui 


JESUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  2Jt 

en  sa  parole  S  de  considérer  que  ses  œuvres  ne 
peuvent  être  que  l'effet  d'une  puissance  divine  -. 
Mais  II  a  beau  parler  de  sa  céleste  origine  •,  faire 
connaître  que  son  Père  est  dans  les  cieux  S  ré- 
péter qu'il  ne  fait  qu'un  avec  lui  %  qu'il  est  sorti 
de  son  sein  et  qu'il  y  retourne  '',  que  seul  II  a  la 

ne  croit  pas  au  Fils,  /'/  ne  verra  pas  la  vie,  mais  la  colère  de 
Dieu  demeure  sur  lui.  »  Jean,  m,  36. 

«  Si  vous  ne  croyez  pas  à  ce  que  je  suis,  vous  mourrez  dans 
votre  péché.  »  Jean,  vui,  24. 

•  «  Je  vous  parle,  et  vous  ne  croyez  pas.  »  Jean,  x,  25. 

«  Si  je  vous  dis  la  xérité,  pourquoi  ne  me  croyez-vous  pas?» 
Jean,  vui,  46. 

«  Qui  écoute  ma  parole  et  croit  à  celui  qui  m'a  envoyé,  a  la 
vie  éternelle.  »  Jean,  v,  24. 

«  En  vérité,  en  vérité,  je  vous  le  dis  :  si  quelqu'un  garde  ma 
parole,  il  ne  verra  jamais  la  mort.  »  Jean,  vm,  5i. 

2  «  Les  œuvres  que  je  fais  au  nom  de  mon  Père  rendent  té- 
moignage de  moi.  »  Jean,  x,  25. 

«  Si  vous  ne  voulez  pas  me  croire,  croyez  aux  œuvres,  afin 
que  vous  connaissiez  et  croyiez  que  le  Père  est  en  moi  et  moi 
dans  le  Père.  »  Jean,  x,  38. 

3  «  Je  suis  descendu  du  ciel.  »  Jean,  vi,  38. 

«  C'est  de  Dieu  que  je  suis  sorti  et  que  je  suis  venu.  »  Jean, 
VUI,  42. 

^  «  Quiconque  me  confessera  devant  les  hommes,  moi  aussi 
je  le  confesserai  devant  mon  Père  qui  est  dans  les  cieux.  » 
Matth.,  x,  32. 

Et  en  huit  autres  endroits  du  même  évangile. 

^  «  Moi  et  mon  Père  nous  sommes  une  seule  chose.  »  Jean, 
X,  3o. 

6  «  Je  suis  sorti  du  Père  et  je  suis  venu  dans  le  monde  ; 
maintenant  je  quitte  le  monde  et  je  vais  au  Père.  »  Jean, 
XVI,    28. 


232  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICIIME 

puissance  de  juger  les  vivants  et  les  morts  ',  et 
qu'un  jour  II  apparaîtra  dans  sa  gloire  sur  les 
nuées  du  ciel  pour  récompenser  les  justes  et 
punir  les  pécheurs  -  ;  on  continue  de  Le  regarder 
comme  le  fils  du  charpentier  ^,  on  L'insulte  en 
vojant  qu'il  se  fait  plus  grand  qu'Abraham  ^  et 
on  Le  traite  de  blasphémateur  parce  qu'il  se  dit 
le  Fils  de  Dieu  ^. 

On  constate  sa  puissance,  mais  on  doute  qu'elle 
soit  divine,   parce  qu'il  n'observe  pas  la  loi  du 

1  «  Le  Père  lui  a  donné  le  jjouvoir  de  juger,  parce  qu'il  est 
le  Fils  de  l'homme.  »  Jean,  v,  27. 

«  Le  Père  ne  juge  personne,  mais  /'/  a  remis  au  Fils  tout 
pouvoir  de  juger.  »  Jean,  v,  22. 

2  «  Toutes  les  tribus  de  la  terre  verront  le  Fils  de  Dieu  ve- 
nant sur  les  nuées  du  ciel  avec  une  grande  puissance  et  une 
grande  majesté.  »  Matth.,  xxiv,  3o. 

«  Et  alors  il  rendra  à  chacun  selon  ses  œuvres.  »  Matth., 
XVI,  27. 

3  «  N'est-ce  pas  là  le  fils  du  charpentier  ?  »  Matth.,  xhi,  55. 

«  Celui-ci  n'est-il  pas  Jésus,  fils  de  Joseph,  dont  nous  connais- 
sons le  père  et  la  mère?  Comment  donc  dit-il  :  Je  suis  descendu 
du  ciel  ?  »  Jean,  vi,  42. 

■*  «  Est-ce  que  tu  es  plus  grand  que  notre  père  Abraham  ? 
Qui  prétends-tu  être  ?  —  Abraham  votre  père  a  tressailli  pour 
voir  mon  jour  ;  il  l'a  vu  et  s'est  réjoui.  —  Les  Juifs  lui  dirent  : 
Tu  n'as  pas  encore  cinquante  ans  et  tu  as  vu  Abraham  ?  Jésus 
leur  dit  :  En  vérité,  en  vérité,  je  vous  le  dis  :  avant  qu'Abraham 
lût  fait,  je  suis.  Ils  prirent  donc  des  pierres  pour  les  jeter 
contre  lui.  »  Jean,  vhi,  53,  56-59. 

5  «  Nous  ne  te  lapidons  pas  pour  une  œuvre  bonne,  mais  pour 
un  blasphème,  et  parce  que,  étant  homme,  tu  te  fais  Dieu.  » 
Jean,  x,  33. 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  233 

sabbat  '.  On  est  bien  témoin  de  ses  miracles,  mais 
on  ose  les  attribuer  au  démon  -.  On  pousse  la 
haine,  par  deux  fois,  jusqu'à  vouloir  Le  lapider^; 
on  interdit  de  Le  reconnaître  comme  le  Messie 
sous  peine  d'être  chassé  de  la  synagogue^,  et  on 
prend  occasion  d'un  de  ses  plus  grands  prodiges 
pour  décréter  sa  mort"*. 

Jésus  aura  raison  de  dire  que  les  hommes  L  ont 
pris  en  haine  gratuitement  et  qu'ils  L'ont  in- 
justement persécuté".  Malheureusement  ils  sont 
inexcusables,  parce  qu'ils  L'ont  vu  et  qu'ils  ne 
L'ont  pas  reçu  ". 

*  «  11  n'est  pas  de  Dieu,  cet  homme  qui  ne  garde  pas  le  sab- 
bat. »  Jean,  ix,  i6. 

-  «  Mais  les  pharisiens  dirent  :  11  ne  chasse  les  démons  que 
par  Béelzébud,  prince  des  démons.  »  Matth.,  xii,  24. 

•^  Jean,  viii,  Sg  ;  x,  3i. 

^  «  Les  Juifs  s'étaient  concertés  pour  que  si  quelqu'un  pro- 
clamait Jésus  le  Christ,  //  fût  chassé  de  la  synagogue.  »  Jean, 
IX,  22. 

^  Jésus  venait  d'opérer  le  grand  miracle  de  la  résurrection  de 
Lazare.  Alors  «  les  pontifes  et  les  pharisiens  assemblèrent  le 
conseil  et  dirent  :  Que  faisons-nous,  car  cet  homme  fait  beau- 
coup de  miracles  ?  Si  nous  le  laissons  aller  ainsi,  tous  croiront 
en  lui,  et  les  Romains  viendront  et  détruiront  notre  pays  et 
notre  nation.  Or,  un  d'eux  nommé  Caïphe,  étant  le  pontife  de 
cette  année,  leur  dit  :  Vous  ne  savez  rien  ;  et  vous  ne  pensez 
pas  qu'il  est  expédient  pour  vous  qu'un  homme  seul  meure  pour 
le  peuple,  et  que  la  nation  ne  périsse  pas  tout  entière.  De  ce 
jour  donc,  ils  pensèrent  à  le  tuer.  »  Jean,  xi,  47-5o,  53. 

•^  «  Ils  m'ont  pris  en  haine  gratuitement.  »  Jean,  xv,  25. 

'  «  Si  je  ne  fusse  pas  venu  et  ne  leur  eusse  point  parlé,  ils 


2:>4  ^^   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

Maltraité  et  rejeté  des  hommes,  Jésus  voit  du 
même  coup  son  Père  méconnu  et  méprisé  '. 
L'obscurcissement  des  intelligences,  la  corrup- 
tion des  cœurs  et  la  malice  des  volontés  hu- 
maines ont  empêché  ce  Fils  adorable,  dévoré  du 
zèle  de  la  gloire  de  son  Père,  de  révéler  Celui 
qui  L'a  envojé  et  de  faire  comprendre  l'excès 
d'amour  qui  l'a  poussé  à  livrer  son  Fils  en  Vic- 
time. A  côté  du  petit  nombre  de  ceux  qui  ont 
cru  à  sa  parole,  il  y  a  la  masse  des  incrédules  qui 
ne  veulent  rien  savoir  ni  de  Lui  ni  de  son  Père. 

Il  faudrait  pouvoir  pénétrer  dans  le  cœur 
même  de  Jésus  pour  comprendre  toute  l'éten- 
due de  cette  douleur.  Sa  vie  s'était  écoulée  à 
glorifier  son  Père  -,  Il  n'avait  vécu  que  pour 
faire  sa  volonté  ^,  II  avait  proclamé  qu'il  avait 
tout  reçu  de  lui  ',  en  maintes  circonstances  II 
s'était  présenté  comme  son  Envoj'é  "■  et  II  pro- 

n'auralent  pas  de  péché  ;  mais  maintenant  i/s  n'ont  point  d'ex- 
cuse de  leur  péché.  »  Jean,  xv,  22. 

*  «  Ils  ne  connaissent  pas  celui  qui  ma  envoyé.  »  Jean, 
xv,  21. 

«  Vous  ne  connaissez  ni  moi  ni  mon  Père.  »  Jean,  vni,  19. 

2  «  Je  vous  ai  glorifié  sur  la  terre.  »  Jean,  xvii,  4. 

3  «  Je  fais  toujours  ce  gui  lui  plaît.  »  Jean,  vnr,  29, 

''  «  Toutes  choses  m'ont  été  données  par  mon  Père.  »  Matth., 
XI,  27. 

•'•  Jésus  dit  quarante-trois  fois,  dans  l'Evangile,  qu'il  est  \ En- 
voyé de  son  Père. 


JESUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  2J3 

testait  qu'il  ne  faisait  rien  que  par  lui  ',  ïl  avait 
constamment  cherché  à  lui  attirer  les  foules  et 
à  les  gagner  à  son  amour  ;  et  voilà  qu'il  se  voit 
forcé  de  dire  aux  Juifs  qu'ils  ne  connaissent  pas 
son  Père,  et,  l'âme  pleine  de  tristesse,  de  faire  à 
ses  Apôtres  le  douloureux  aveu  que  beaucoup 
vont  jusqu'à  les  haïr  Lui  et  son  Père-. 

Mais  rien  n'égale  l'amertume  de  la  plainte  que 
fait  entendre  notre  douce  Victime,  la  veille  de  sa 
mort,  lorsque,  promenant  son  regard  sur  la  mul- 
titude des  infidèles  et  des  ingrats,  elle  dit  à  son 
divin  Père  ces  paroles  d'une  indicible  douleur  ; 
«  Père  Juste,  le  monde  ne  vous  a  pas  connu  '.  » 

Comme  alors  l'âme  de  Jésus  dût  éprouver  un 
besoin  intense  de  réparer  pour  tant  d'aveugle- 
ment et  d'ingratitude,  et  de  prouver  à  son  Père 
un  amour  plus  ardent  qui  lui  fût  une  juste  com- 
pensation ! 

L'occasion  ne  tardera  pas.  L'heure  du  grand 
Sacrifice  a  sonné,  la  Victime  est  prête  et  la  croix 
du  Calvaire  se  dresse  déjà  pour  la  recevoir  et 
l'immoler.  C'est  demain  le  Vendredi  Saint  ! 

'  «  Le  Père,  qui  demeure  en  moi,  /au  lui-même  les  œuvres.  » 
Jean,  xiv,  lo. 

2  «  Celui  qui  me  hait,  hait  aussi  mon  Père...  Ils  ont  haï  et 
moi  et  mon  Père.  »  Jean,  xv,  23,  24. 

3  Jean,  xvii,  25. 


236  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 


V.  —  Jésus  Victime  en  pensées 
et  en  désirs 

Avant  de  rien  subir  de  douloureux  de  la  part 
des  hommes,  Jésus  était  à  Lui-même  sa  propre 
souffrance.  Il  possédait  dans  son  âme  des  sources 
profondes  de  douleur  et  de  sacrifice.  Il  avait 
sans  cesse  devant  les  yeux  les  volontés  cruci- 
fiantes de  son  Père,  dont  II  faisait  la  règle  de  ses 
constantes  préoccupations. 

Jésus  s'en  allait  ainsi  au  Sacrifice  sans  se  lais- 
ser aucunement  distraire  de  sa  mission  et  sans 
perdre  contact  un  seul  instant  avec  la  souffrance 
inséparable  de  son  état  de  Victime.  En  sorte  que 
tout  ce  qui  se  présentait  à  Jésus  sous  l'aspect  de 
la  souffrance,  avait  pour  Lui  des  channes  ;  tout 
ce  qui  Lui  rappelait  de  quelque  manière  le  sacri- 
fice et  l'immolation.  L'attirait  impérieusement  ; 
tout  ce  qui  L'acheminait  insensiblement  vers  le 
terme  de  son  existence  mortelle,  ravivait  ses  dé- 
sirs de  se  donner  et  de  s'immoler. 

Jésus  avait  pris  comme  l'habitude  de  ne  rien 
voir  que  dans  les  sombres  lueurs  du  Calvaire 
et  de  rapporter  au  Sacrifice  suprême,  qu'il  de- 
vait y  faire  de  Lui-même,  les  choses  les  plus  mi- 
nimes de  sa  vie.  Parce  qu'il  n'était  né  que  pour 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  237 

mourir  et  que  sa  vie  n'avait  de  raison  d'être  que 
pour  être  offerte  en  sacrifice,  Jésus  vivait  en  fait 
chaque  instant  de  sa  vie  comme  si  cet  instant 
eût  été  couronné  par  sa  mort.  Tout,  dans  sa  pen- 
sée, était  ramené  à  son  Sacrifice.  Il  en  vivait,  en 
remplissait  son  esprit,  en  passionnait  son  cœur, 
en  saturait  son  âme. 

Tout  enfant,  I!  mesurait  du  regard  les  années 
qui  Le  séparaient  du  Vendredi  Saint,  et  déjà  II 
se  considérait,  dans  son  berceau,  comme  étendu 
et  cloué  sur  la  Croix. 

Adolescent,  II  mêlait  aux  joies  de  sa  vie  silen- 
cieuse et  retirée  les  amertumes  dont  II  devait 
plus  tard  être  abreuvé,  Il  unissait  ses  humilia- 
tions aux  suprêmes  ignominies  qui  L'attendaient, 
Il  mettait  ses  prières  à  l'unisson  de  la  grande 
supplication  du  Calvaire,  Il  intensifiait  ses  sacri- 
fices par  la  pensée  des  immenses  douleurs  de  sa 
passion  et  de  sa  mort. 

Son  bonheur  était  de  penser  qu'il  donnerait  un 
jour  sa  vie  pour  prouver  à  son  Père  son  amour. 
Son  ambition  était  d'endurer  tous  les  genres 
d'humiliation  et  de  souffrance  avant  de  mourir 
dans  l'abandon  et  l'ignominie.  Son  idéal  était  de 
détourner  vers  Lui  tous  les  courants  de  souf- 
france qui  circulent  dans  l'humanité  et  d'être 
submergé  dans  leurs  flots.  Il  Lui  fallait  atteindre 
le  paroxysme  de  la  douleur,  pour  satisfaire  les 


238  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

désirs  infinis  de  sa  charité.  Il  appelait  sur  Lui 
les  foudres  de  la  Justice  divine,  seul  moyen  d'ac- 
complir sa  mission  de  Sauveur  du  monde.  Et  II 
s'avançait  vers  le  terme  final,  attiré  par  les  cris 
de  détresse  de  l'humanité  pécheresse  et  fasciné 
par  la  vue  de  son  Père  qui  se  préparait  à  L'im- 
moler. 

Si  une  puissance  divine  n'eût  maintenu  la  vie 
en  notre  adorable  Victime,  la  force  de  son  amour 
et  son  besoin  de  souffrance  L'eussent  aussitôt 
réduite  à  la  mort.  Mais  une  heure  déterminée 
avait  été  marquée  dans  les  desseins  éternels 
pour  le  dernier  et  suprême  Sacrifice  ;  Jésus  le 
sait  et,  en  attendant  cette  heure  solennelle.  Il 
saura  aimer  éperdument  et  souffrir  infiniment 
sans  mourir. 

Afin  que  rien  dans  sa  vie  n'échappe  au  mérite 
de  son  état  de  Victime,  Jésus  fait  en  sorte  de 
trouver  un  perpétuel  sujet  de  souflFrance  dans 
tout  ce  qu'il  voit,  tout  ce  qu'il  entend,  tout  ce 
qu'il  fait. 

Les  jours  qui  s'écoulent  Lui  disent  qu'il  se 
rapproche  du  grand  Sacrifice  ;  le  soleil  qui  main- 
tenant L'éclairé  Lui  refusera  alors  sa  lumière  ; 
les  ténèbres,  qui  chaque  soir  étendent  leur  man- 
teau sur  la  terre  endormie,  assisteront,  en  signe 
de  deuil,  à  son  supplice.  Chaque  heure  du  jour 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  239 

correspond  à  une  heure  de  sa  Passion  ;  Jésus 
en  suit  le  mouvement  successif  et,  à  l'avance,  Il 
vit  les  phases  crucifiantes  des  dernières  heures 
de  sa  vie. 

Il  n'y  a    pas  jusqu'aux  objets  matériels   qu'il 
i  touche,   qui  ne   Lui  rappellent  ses  futures  souf- 
frances.  Les  outils  qu'il   manie  auront  plus  ou 
moins  un  rôle  à  remplir  pendant  sa  Passion.  Le 
I  bois  qu'il  travaille  prend  vite  pour  Lui  la  forme 
'  d'une  croix.  Les  clous  semblent  déjà  Lui  trans- 
percer les  mains  et  les  pieds,  et  les  épines  ceindre 
son  front  ensanglanté. 

Mais  ce  qui  Lui  parle  le  plus  éloquemment  de 
I  son  Sacrifice,  c'est  sa  Mère.  Il  ne  peut  la  regarder 
sans  un  serrement  de  cœur;   et  plus  d'une  fois 
I  sans  doute  ses  yeux  se  mouillèrent  de  larmes, 
!  quand  II  l'entretenait  de  sa  mission  et  lui  mon- 
trait le  Calvaire.   Toute  pleine  de  douceur  que 
fût  pour  Lui  sa  compagnie.  Il  ne  perdait  point 
de  vue  qu'elle  était  la  mère  d'une  Victime.   Se 
rappelant  qu'un  glaive   de  douleur  avait  trans- 
percé son  cœur  maternel  peu  après  sa  naissance, 
et  qu'elle  était  destinée  à  prendre  une  part  ex- 
ceptionnelle à  son  Sacrifice,  Il  se  la  représentait 
constamment  sur  la  voie  douloureuse  et  au  pied 
de  la  croix,  dans  l'attitude  éplorée  d'une  Mère 
qui  assiste  au  supplice  de  son  Fils  sans  pouvoir 


240  DE    JÉSCS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Le  soulager.  Que  de  soupirs  à  deux  !  Que  de 
communs  et  brûlants  désirs  d'immolation  dans 
cet  intérieur  béni  et  divin  de  Nazareth  ! 

Néanmoins  Jésus  se  prépare  à  parcourir  la 
Palestine,  comme  à  la  recherche  de  nouvelles 
souflfrances.  Il  entrevoit  dans  un  sombre  tableau 
tous  les  endroits  où  II  aura  à  subir  quelque  hu- 
miliation, tous  les  événements  douloureux  qui 
se  succéderont  pendant  trois  ans,  toutes  les  con- 
trariétés, déceptions  et  persécutions  qui  L'at- 
tendent ;  et  II  s'y  arrête  pour  en  mieux  savourer 
l'amertume.  Sa  pensée  se  porte  avec  avidité  par- 
tout où  il  y  aura  quelque  chose  à  souffrir  :  c'est 
une  espèce  de  pèlerinage  quotidien  que  récla- 
ment ses  désirs  d'immolation  et  qui  satisfait  son 
amour. 

De  Nazareth,  où  souvent  II  s'est  approché  des 
hauteurs  d'où  ses  compatriotes  voudront  un  jour 
Le  précipiter  ',  jusqu'à  Jérusalem  où  II  devra 
consommer  son  Sacrifice,  Jésus  contemple  les 
cités  et  les  bourgades  dans  lesquelles  II  rencon- 
trera plus  d'un  adversaire  et  surtout  de  trop 
nombreux  incrédules  qui  rendront  inutiles  pour 

^  «  Et  ils  furent  tous  remplis  de  colère  dans  la  synagogue,  en 
entendant  ces  paroles.  Et  ils  se  levèrent  et  le  rejetèrent  hors  de 
la  ville  et  le  menèrent  jusqu'au  sommet  du  mont  sur  lequel 
leur  ville  était  bâtie,  pour  le  précipiter.  »  Lvc,  iv,  28,  29. 


JESUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  24I 

eux  les  efforts  de  son  zèle  et  les  prodigalités  de 
son  amour. 

Quelle  souffrance  surtout  chaque  fois  qu'il  re- 
voit la  Ville  Sainte  !  C'est  là  qu'il  allait  passer 
par  les  traitements  les  plus  ignobles  et  les  an- 
goisses de  la  plus  horrible  des  morts.  En  esprit, 
Il  assiste  aux  scènes  douloureuses  de  ce  drame 
sanglant  ;  Il  entend  les  cris  de  haine  et  les  me- 
naces de  mort  ;  Il  voit  son  sang  couler  sous  les 
coups  de  fouets  de  la  flagellation  et  sous  les 
épines  qui  pénètrent  dans  sa  tête  adorable  ;  Il 
suit  pas  à  pas  le  parcours  de  la  voie  d'ignominie  ; 
et  II  contemple  dans  un  mélange  d'amertumes 
inexprimables  et  de  joies  indicibles  la  Croix  sur 
laquelle  II  devra  agoniser  et  mourir  dans  un 
abandon  universel. 

Cette  vision  habituelle  du  Calvaire  était  pour 
Jésus  comme  un  phare  élevé  qui  projetait  ses 
rayons  sur  toutes  les  routes  qu'il  parcourait,  sur 
toutes  les  localités  où  II  séjournait,  sur  tous  les 
événements  qui  se  succédaient  autour  de  Lui, 
sur  tous  les  faits  les  plus  minimes  comme  les 
plus  importants  de  sa  vie.  Son  existence  mor- 
telle ne  se  comprenant  que  par  ce  dénouement 
sanglant  de  sa  mission  divine,  Jésus  ne  voit  en 
Lui  qu'un  crucifié  et  II  fait  en  sorte  que  tout  Le 
crucifie. 

Dans  les  dernières  années  de  sa  vie  particu- 


242  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

lièrement,  les  événements,  les  personnes  et  les 
choses  ranimeront  plus  vivement  ce  souvenir. 
Ses  contacts  fréquents  avec  les  pharisiens,  dont 
la  haine  toujours  croissante  ne  se  lassera  qu'ils 
ne  L'aient  mis  à  mort  ',  étaient  comme  un  rappel 
incessant  de  son  état  d'Hostie  et  de  sa  vocation 
de  Victime. 

La  compagnie  habituelle  de  ses  Apôtres  Lui 
était  un  langage  plus  éloquent  encore.  Comment 
aurait-Il  pu  perdre  de  vue  leur  future  conduite 
au  moment  des  grandes  tribulations  ?  Lorsqu'il 
les  voyait  en  groupe.  Il  se  trouvait  malgré  Lui 
en  face  de  fugitifs  qui  tous,  à  l'heure  du  danger, 
L'abandonneraient  lâchement  "^  S'il  considérait 
Pierre,  leur  chef.  Il  entendait  dans  le  silence 
de  la  nuit  son  triple  reniement  '^  Chaque  fois 
que  ses  regards  s'arrêtaient  sur  Judas,  Il  avait 
coinme  une  vision  d'enfer  dans  ce  malheureux 
devenu  un  traître  '*  et  un  réprouvé  \ 

^  A  la  page  SgS  du  deuxième  volume  de  cet  ouvrage,  nous 
avons  donné  une  nomenclature  complète  des  attitudes  haineuses 
et  des  agissements  perfides  des  pharisiens  et  des  diverses  auto- 
rités juives  à  l'égard  de  Jésus.  Nous  y  renvoyons  le  lecteur. 

2  «  Alors  tous  les  disciples  l'abandonnant  s'enfuirent.  » 
Matth.,  xxvi,  56. 

3  Voir  en  Saint  Matthieu,  xxvi,  70,  72,  74  ;  en  Saint  Marc, 
XIV,  68,  70,  71  ;  en  Saint  Luc,  xxii,  67,  58,  60  ;  en  Saint  Jean, 
xviii,  17,  25,  27. 

*  Matth.,  xxvi,  14-16  ;  Marc,  xiv,  10,  11  ;  Luc,  xxii,  3-6. 
s  Matth.,  xxvii,  3-5, 


I 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  248 

S'il  nous  était  donné  de  pouvoir  réunir  en  un 
seul  amoncellement  la  multitude  incalculable  des 
pensées  douloureuses  qui  ont  crucifié  l'âme  de 
Jésus  dans  tout  le  cours  de  sa  vie,  nous  ne  pour- 
rions en  soutenir  le  spectacle.  Il  fallait  être  Jésus 
et  il  fallait  que  Jésus  fût  Victime,  pour  endurer 
tant  de  souffrances  et  pour  s'y  complaire  avec 
tant  d'amour. 

Ah  !  revivons  avec  Jésus  les  phases  diverses 
de  sa  vie  et  entrons  dans  ses  sentiments  de  Vic- 
time, pour  en  faire,  à  son  exemple,  la  règle  de 
nos  actions  et  le  cachet  de  notre  perfection  '. 

VI.  — Jésus  Victime  en  paroles  et  en  actes 

Jésus  a  moins  parlé  de  ses  souffrances  qu'il  n'y 
a  pensé.  Il  n'a  manifesté  que  dans  certaines  cir- 
constances les  sentiments  intimes  de  son  âme. 
Mais,  comme  la  parole  est  la  pensée  exprimée, 
si  Jésus  avait  parlé  davantage  II  eût  dit  ce  dont 
son  âme  était  pleine,  et  ses  paroles  comme  ses 
pensées  eussent  été  l'expression  renouvelée  de 

1  «  Courons  avec  persévérance  dans  la  carrière  qui  nous  est 
ouverte,  les  yeux  fixés  sur  l'auteur  et  le  consommateur  de  la 
foi,  Jésus...  Pensez  donc  en  vous-mêmes  à  Celui  qui  a  souffert 
de  si  grandes  contradictions  de  la  part  des  pécheurs,  afin  que 
vous  ne  vous  lassiez  point,  et  que  vous  ne  laissiez  point  vos 
âmes  succomber  à  l'abattement.  »  Hébr.,  xii,  1-3. 


244       ^^   JESUS  DANS  SON  ETAT  DE  VICTIME 

ce  pour  quoi  II  s'était  incarné,  et  de  ses  désirs 
de  souffrance  pour  accomplir  sa  mission  de 
Victime. 

Remarquons  tout  d'abord  que  ce  mystère  des 
souffrances  et  de  la  mort  de  l'Homme-Dieu  ne 
pouvait  être  compris  d'un  grand  nombre.  Il  dé- 
passait la  portée  ordinaire  des  intelligences,  il 
heurtait  les  préjugés  invétérés  d'un  peuple  maté- 
riel et  charnel,  il  était  une  contradiction  solen- 
nelle de  toutes  les  ambitions  juives  et  une  néga- 
tion formelle  des  erreurs  qui  avaient  cours  sur 
la  venue  et  la  mission  du  Messie. 

Un  Dieu  Sauveur  qui  vit  pauvre  et  humilié, 
qui  souffre,  qui  est  persécuté,  qui  se  laisse  con- 
duire au  supplice  et  qui  ineurt  dans  l'ignominie  : 
c'en  était  trop  pour  des  âmes  terrestres  aux- 
quelles Jésus  reprochera  de  ne  rien  comprendre 
aux  choses  célestes  '. 

C'est  pourquoi  notre  Victime  garde  en  elle  son 
crucifiant  secret  et  n'en  entretient  les  hommes 
que  dans  les  derniers  temps  de  sa  vie,  lorsque 
ceux-ci  sont  plus  à  même  d'en  saisir  le  sens  à  la 
lumière  de  ses  nombreux  enseignements. 

'  «  Si  je  vous  dis  des  choses  terrestres  et  vous  ne  croyez  pas, 
comment  croirez-vous  si  je  vous  dis  des  choses  célestes.  » 
Jean,  m,  12. 

«  Je  suis  venu  au  nom  de  mon  Père,  et  vous  ne  me  recevez 
pas.  »  Jean,  v,  43. 


1 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  24D 

Il  faut  toutefois  en  excepter  les  deux  créatures 
privilégiées  dans  l'intimité  desquelles  Jésus  vé- 
cut pendant  trente  ans  à  Nazareth.  Quoique  le 
saint  Evangile  reste  silencieux  sur  ce  point,  il 
nous  est  permis  de  présumer  justement  que  le 
sujet  favori  des  entretiens  de  Jésus  avec  sa  di- 
vine Mère  et  saint  Joseph  était  celui  de  sa  Pas- 
sion et  de  sa  constitution  même  d'Hostie  et  de 
Victime. 

Pour  les  mieux  faire  participer  à  sa  mission 
rédemptrice,  Il  les  instruisait  à  l'école  de  la  dou- 
leur, en  leur  révélant  le  fond  crucifiant  de  son 
âme,  les  souffrances  multiples  qui  en  faisaient 
un  véritable  martyre,  et  l'inévitable  couronne- 
ment de  sa  vie  dans  l'immolation  et  la  mort. 

Nécessairement  Jésus  parlait  de  ce  qu'il  voyait, 
de  ce  qui  Le  préoccupait,  de  ce  vers  quoi  II  ten- 
dait impérieusement,  de  ce  qui  faisait  l'objet  de 
toutes  ses  aspirations,  de  l'unique  moyen  choisi 
par  la  Sagesse  divine  pour  prouver  son  amour  à 
Dieu  son  Père  et  pour  racheter  le  monde.  Com- 
bien, dès  lors,  durent  être  fréquentes  les  allu- 
sions qu'en  toutes  circonstances  II  faisait  à  sa 
Passion  et  à  sa  mort  !  Avec  quels  accents  II 
parlait  de  son  Père  qui  L'avait  fait  Prêtre  et 
Victime  ;  de  son  empressement  à  souffrir  pour 
accomplir  toutes  ses  volontés  ;  de  sa  soif  d'humi- 
liations et  de  souffrances,  afin  que  rien  ne  Lui 


246  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

fût  épargné  de  ce  qui  pouvait  Le  rendre  un 
holocauste  plus  agréable  et  une  Victime  plus 
parfaite  ! 

Ce  que  Jésus  ne  pouvait  pas  encore  crier  au 
dehors,  Il  le  gravait  dans  ces  deux  âmes  d'élite, 
dont  II  faisait  comme  un  reflet  de  son  amour  et 
un  réceptacle  de  ses  douleurs.  Jésus  était  com- 
pris !  Et,  à  côté  du  calvaire  qu'il  portait  dans  son 
âme,  Il  en  avait  élevé  deux  autres  sur  lesquels 
s'immolait  la  même  et  divine  Victime. 

Plus  Jésus  parlait  de  ses  immolations,  et  plus 
Il  souffrait  ;  plus  II  souffrait,  et  plus  II  était  avide 
de  parler  de  sa  souffrance.  Ces  entretiens  fai- 
saient l'effet  d'un  brasier  ardent  qui  s'alimente 
par  les  matières  inflammables  qu'il  contient  dans 
son  sein. 

Après  les  relations  de  Jésus  avec  son  divin 
Père,  rien  n'égalera  jamais  ces  communications 
intimes  du  Verbe  incarné  se  révélant  à  Marie  et 
à  Joseph  dans  la  sublimité  divine  de  son  état 
de  Victime. 

Lorsque  Jésus  fut  entré  dans  sa  vie  publique, 
les  allusions  à  ses  souffrances,  à  sa  Passion  et  à 
sa  mort  devinrent  naturellement  plus  fréquentes. 
Voilées  dans  certains  cas  ',   elles  furent  parfois 

1  Par  exemple  :  «  Détruisez  ce  temple  et  en  trois  jours  je  le 
relèverai.  »  Jean,  ii,  19.   —   Ou  encore  :  «  Les  amis  de  l'Epoux 


JÉSUS    VICTIME    PENDAiNT    SA    VIE  247 

nettes  et  distinctes  '.  A  mesure  que  le  dénoue- 
ment final  approche,  Jésus  précise  davantage  les 
diverses  circonstances  de  son  Sacrifice'-.  Chaque 
révélation  qu'il  en  fait  est  une  souffrance  nou- 
velle pour  Lui  ;  car,  d'une  part,  Il  ravive  ainsi  sa 
volonté  de  s'immoler  et,  d'autre  part,  Il  constate 
combien  II  est  peu  compris  dans  le  grand  mys- 
tère de  son  amour  et  de  sa  miséricorde. 

Ses  Apôtres  eux-mêmes  n'auront  l'intelligence 
exacte  de  ses  enseignements  sur  ce  point  que 
quand  les  faits  se  seront  accomplis  ■ .  Et  pour- 

peuvent-ils  s'attrister  pendant  que  l'Epoux  est  avec  eux  ?  Mais 
viendront  des  jours  où  \ Epoux  leur  sera  enlevé,  et  alors  ils 
jeûneront.  »  Matth.,  ix,  i5. 

1  «  Il  faut  que  le  Fils  de  l'homme  souffre  beaucoup,  qu'il  soit 
rejeté  par  les  anciens,  par  les  princes  des  prêtres  et  par  les 
scribes,  et  qu'/7  soit  mis  à  mort.  »  Luc,  ix,  22. 

«  Le  Fils  de  l'homme  doit  être  livré  entre  les  mains  des 
hommes,  et  ils  le  mettront  à  mort.  »  Matth.,  xvii,  21,  22. 

2  Nous  lisons  dans  les  Evangiles  Synoptiques  trois  prédic- 
tions officielles  et  circonstanciées  que  Jésus  fait  de  sa  passion 
et  de  sa  mort.  La  première,  après  la  confession  de  Saint  Pierre  : 
Matth.,  xvi,  21  ;  Marc,  vni,  3i  ;  Luc,  ix,  22.  —  La  deuxième, 
après  la  Transfiguration  :  Matth.,  xvn,  21,  22  ;  Marc,  ix,  3o  ; 
Luc,  IX,  44.  —  La  troisième,  en  route  pour  Jérusalem  :  Matth., 
XX,  18,  19  ;  Marc,  x,  33,  34  ;  Luc,  xvm,  32,  33. 

3  Nous  voyons,  en  effet,  Saint  Pierre,  leur  chef,  protester  avec 
énergie,  le  jour  où  Jésus  leur  annonce  sa  passion  pour  la  pre- 
mière fois.  Aussi  s'attire-t-il  une  verte  réprimande.  «  Et  Pierre, 
le  prenant  à  part,  commença  à  le  reprendre,  disant  :  Qu'ainsi 
ne  soit,  Seigneur,  cela  ne  vous  arrivera  pas.  Lui,  se  retournant, 
dit  à  Pierre  :  Retire-toi  de  moi,  Satan,  tu  m'es  un  scandale,  car 
tu  n'as  pas  le  goût  des  choses  qui  sont  de  Dieu,  mais  des 
choses  qui  sont  des  hommes.  »  Matth.,  xvi,  22,  2Z. 


248  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

tant,  que  de  fois  Jésus  dût  les  entretenir  des  évé- 
nements douloureux  qui  se  préparaient  !  Pour 
continuer  sa  mission  dans  le  monde,  il  fallait 
qu'ils  connussent  d'où  venait  leur  Maître,  où  II 
allait,  ce  qu'il  était  venu  faire  et  pourquoi  II 
avait  pris  une  nature  semblable  à  la  nôtre.  Et| 
alors  Jésus  se  révélait  à  eux  comme  Victime  ; 
Il  leur  enseignait  que  le  monde  ne  pouvait  être! 
sauvé  que  par  la  souffrance,  Il  leur  démontrait 
que  la  Justice  de  son  Père  ne  désarmerait  quej 
lorsqu'il  aurait  versé  tout  son  sang. 

Les  faisant  entrer  profondément  dans  l'essence! 
de  son  Sacrifice,  Il  leur  faisait  comprendre  que 
tout  son  être  était  voué  à  la  douleur,  que  rien  enj 
Lui  ne  pouvait  être  épargné,  qu'il  était  la  souf-l 
france  vivante  et  qu'il  serait  submergé  par  toutes 
les  amertumes  et  toutes  les  angoisses  à  la  fois. 

Cette  éducation  intime  de  ses  Apôtres  relative 
à  ses  immolations,  Jésus  la  complétait  par  les 
faits  extérieurs  chaque  fois  que  l'occasion  s'en 
présentait.  C'est  ainsi  qu'en  parlant  du  serpent 
d'airain.  Il  dit  qu'il  sera  élevé  de  terre  '  ;  qu'a- 
près la  confession  publique  de  Pierre,  Il  parle 
ouvertement  de  sa  mort-;  qu'au  sujet  du  pro- 
phète Jonas,  Il  prévient  qu'il  passera  Lui-même 

1  «  Comme  Moïse  a  élevé  le  serpent  dans  le  désert,  ainsi  faut- 
il  que  le  Fils  de  l 'homme  soit  élevé.  »  Jean,  ni,  1 4. 
■^  MaTTH.,  XVI,  l3-2i. 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  249 

trois  jours  dans  le  sein  de  la  terre  *  ;  que,  lorsque 
Madeleine  répand  un  parfum  précieux  sur  ses 
pieds,  Il  annonce  qu'elle  le  fait  en  vue  de  sa 
prochaine  sépulture  -  ;  qu'en  face  de  la  malice  de 
ses  ennemis,  Il  déclare  qu'en  effet  ils  Le  feront 
mourir,  mais  que  Lui  seul  a  marqué  l'heure  de 
sa  mort  ^. 

C'est  à  Jérusalem  que  doit  se  dérouler  le  drame 
sanglant  de  sa  Passion  et  de  sa  mort  ^  ;  à  maintes 

'  Matth.,  XII,  40. 

2  Matth.,  xxvt,  12. 

3  Jean,  x,  17,  18. 

^  Le  Docteur  angélique,  dans  l'article  qu'il  consacre  à  la  con- 
venance du  lieu  où  Jésus  devait  être  crucifié,  donne  cette  pre- 
mière raison  du  choix  de  Jérusalem  :  «  Parce  que  Jérusalem 
était  le  lieu  choisi  par  Dieu  pour  lui  offrir  des  sacrifices  : 
ces  sacrifices  figuratifs  représentaient  la  passion  du  Christ  qui 
est  le  sacrifice  véritable,  d'après  ces  paroles  de  Saint  Paul 
(Eph.,  V,  2)  :  «  Il  s'est  livré  lui-même  comme  une  victime  et  une 
oblation  d'une  agréable  odeur  ».  D'où  Bède  dit  (Hom.  in  dom. 
Palmarum)  que  l'heure  de  sa  passion  approchant,  le  Seigneur 
voulut  s'approcher  du  lieu  où  il  devait  la  souffrir,  c'est-à-dire  de 
Jérusalem  où  il  arriva  six  jours  avant  Pâques  ;  comme  l'agneau 
pascal  qu'on  conduisait,  d'après  la  loi,  au  lieu  où  il  devait  être 
immolé,  six  jours  avant  Pâques,  c'est-à-dire  le  dixième  jour  de 
la  lune.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  46,  a.  10,  ad  1. 

En  Saint  Luc,  Jésus  lui-même  enseigne  que,  en  tant  que 
prophète,  il  devait  mourir  à  Jérusalem  :  «  //  ne  convient  pas 
qu'un  prophète  périsse  hors  de  Jérusalem  »  (Luc,  xiu,  33).  «  Non 
pas,  dit  Calmet,  que  tous  les  prophètes  soient  morts  à  Jéru- 
salem, ni  qu'il  y  ait  sur  cela  aucune  loi  ;  mais  pour  exagérer  la 
cruauté  de  cette  ville,  le  Sauveur  dit  qu'elle  est  si  accoutumée 
à  répandre  le  sang  des  prophètes,  qu'il  ne  semble  pas  qu'un 
prophète  puisse  mourir  ailleurs.  » 


250  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

reprises  Jésus  en  avertit  ses  Apôtres.  Dans  deux 
circonstances  spéciales  II  se  laisse  attendrir  à 
cette  pensée.  Rien  n'est  touchant  comme  les  pa- 
roles qu'il  fait  alors  entendre  :  «  Jérusalem,  Jéru- 
salem, qui  tues  les  prophètes  et  lapides  ceux  qui 
te  sont  envoyés,  que  de  fois  j'ai  voulu  rassem- 
bler tes  fils,  comme  la  poule  rassemble  ses  petits 
sous  ses  ailes,  et  tu  ne  l'as  pas  voulu  !  '  » 

La  vue  seule  de  la  ville  déicide  L'émeut  jusqu'au 
fond  de  l'âme.  Comment  n'être  pas  nous-mêmes 
gagnés  par  l'émotion,  lorsque  nous  voyons  ce 
Dieu  fort,  s'en  allant  si  héroïquement  à  la  mort, 
fondre  cependant  en  larmes  en  apercevant  Jéru- 
salem, le  Dimanche  des  rameaux,  et  exprimer 
tout  haut  sa  douleur  d'une  voix  entrecoupée  par 
les  sanglots  ?  "^  Il  aurait  voulu  lui  épargner  la 
honte  et  l'horreur  de  Le  conduire  au  supplice  et 
de  Lui  arracher  la  vie  que  pourtant  II  donnait 
pour  la  sauver. 

Ces  larmes  en  un  pareil  jour  de  triomphe  n'ont 

'  Matth.,  XXIII,  3/. 

-  «  Et  lorsqu'il  fut  proche,  voyant  la  ville  /'/  pleura  sur  elle, 
disant  :  Ah  !  si  tu  connaissais,  toi  aussi,  au  moins  en  ce  jour  qui 
est  encore  à  toi,  ce  qui  te  donnerait  la  paix  !  mais  maintenant 
c'est  caché  à  tes  yeux.  Car  des  jours  viendront  sur  toi  où  tes 
ennemis  t'environneront  de  tranchées  et  t'enfermeront  et  te 
serreront  de  toutes  parts,  et  renverseront  par  terre  toi  et  tes 
enfants  qui  sont  au  milieu  de  toi,  et  ils  ne  laisseront  pas  en  toi 
pierre  sur  pierre,  parce  que  tu  n'as  pas  connu  le  temps  où  tu  as 
été  visitée.  »  Luc,  xix,  41-44. 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  25l 

rien  d'étonnant.  Il  n'est  pour  Jésus  aucune  joie 
qui  ne  soit  mêlée  de  tristesse.  Son  bonheur  est 
de  souffrir  ;  et  II  nous  en  donne  une  preuve  élo- 
quente dans  sa  transfiguration  sur  le  Thabor.  Au 
milieu  de  cette  gloire  extérieure,  la  plus  grande 
de  sa  vie,  Il  s'entretient  avec  Moïse  et  Elie  de  ce 
qu'il  aura  à  souffrir  à  Jérusalem  '  ;  tant  il  est 
vrai  que  sa  gloire  propre  et  celle  qu'il  doit  pro- 
curer à  son  Père  consistent  dans  sa  condition 
et  son  immolation  de  Victime. 

A  ses  paroles,  Jésus  joint  les  actes.  Il  parle 
d'une  chose  qu'il  fait  et  qui  est  déjà  accomplie 
dans  son  âme.  Il  n'est  pas  destiné  à  devenir  Vic- 
time, Il  l'est  et  essentiellement. 

Tous  les  actes  qu'il  pose  sont  des  actes  de  Vic- 
time. Si  extérieurement  tous  n'ont  pas  la  même 
valeur,  intérieurement  ils  procèdent  sans  excep- 
tion du  même  principe  vital  qui  leur  donne  leur 
mérite  et  qui  émane  de  la  Personne  adorable  du 
Verbe  divin  enchaînée  dans  les  liens  de  l'huma- 
nité et  vouée  au  Sacrifice. 

'  «  Il  prit  Pierre,  Jacques  et  Jean  et  monta  sur  une  montagne 
pour  prier.  Et,  pendant  qu'il  priait  »  (Luc,  ix,  28,  29)  «  il  fut 
transfiguré  devant  eux.  Sa  face  resplendit  comme  le  soleil  et 
ses  vêtements  devinrent  blancs  comme  la  neige  »  (Matth.,  xvii, 
2).  «  Et  voilà  que  deux  hommes  s'entretenaient  avec  lui,  et 
c'étaient  Moïse  et  Elie.  Et  ils  parlaient  de  sa  sortie  du  monde 
qu'il  devait  accomplir  à  Jérusalem  »  (Luc,  ix,  3o,  3i). 


252  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

L'acte  primordial  de  Victime  que  pose  Jésus 
en  s'incarnant,  Il  le  continue  sans  interruption 
et  avec  la  même  perfection  à  tous  les  instants 
de  sa  vie,  indépendamment  des  circonstances  de 
temps,  de  lieux,  de  personnes  et  d'événements 
où  II  se  trouve.  Il  ne  parlera  pas  toujours  de 
souffrance,  Il  ne  posera  pas  toujours  des  actes 
qui  seront  directement  et  en  eux-mêmes  des 
actes  douloureux  ;  néanmoins  ce  sera  toujours 
une  Victime  qui  parlera  et  agira,  et  ainsi  tout 
dans  sa  vie  sera  marqué  du  sceau  du  sacrifice  et 
de  l'immolation. 


Jésus  fait  acte  de  Victime  en  naissant.  Lui 
dont  la  génération  éternelle  ne  connaît  point  de 
commencement. 

Il  fait  acte  de  Victime  en  vivant  successive- 
ment toutes  les  heures  du  temps,  Lui  dont  la  vie 
éternelle  est  toujours  dans  le  présent. 

Il  fait  acte  de  Victime  en  se  soumettant  aux 
conditions  essentielles  de  toute  existence  hu- 
maine, Lui  qui  ne  dépend  que  de  Lui-même  et 
qui  est  la  raison  d'être  de  toutes  choses. 

Il  fait  acte  de  Victime  lorsqu'il  se  condamne 
à  une  vie  humble  et  pauvre,  Lui  qui  est  la  ri- 
chesse du  Paradis. 

Il  fait  acte  de  Victime  lorsqu'il  se  livre  à  de 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  253 

pénibles  travaux,  Lui  qui  demeure  dans  le  repos 
d'une  éternelle  imniuabilité. 

Il  fait  acte  de  Victime  lorsqu'il  s'occupe  d'évan- 
géliser  les  foules,  Lui  qui  est  la  simplicité  et 
l'essentielle  vérité. 

Il  fait  acte  de  Victime  lorsqu'il  s'associe  des 
gens  grossiers  et  ignorants  pour  Le  seconder 
dans  son  apostolat.  Lui  que  les  anges  servent 
en  tremblant. 

Il  fait  acte  de  Victime  en  s'exposant  au  contact 
des  pécheurs.  Lui  qui  est  la  Sainteté  incréée. 

Il  fait  acte  de  Victime  en  descendant  par  misé- 
ricorde jusque  dans  les  bas-fonds  des  misères  hu- 
maines. Lui  qui  habite  dans  la  pureté  des  cieux. 

Il  fait  acte  de  Victime  en  acceptant  d'être  un 
signe  de  contradiction,  Lui  qui  est  l'unique  voie 
du  salut. 

Il  fait  acte  de  Victime  en  subissant  l'incrédu- 
lité des  hommes.  Lui  qui  est  la  Sagesse  et  la 
Véracité. 

Il  fait  acte  de  Victime  en  permettant  que 
le  monde  méconnaisse  son  amour.  Lui  qu'une 
Charité  infinie  a  poussé  à  se  faire  l'esclave  de 
l'humanité. 

Il  fait  acte  de  Victime  lorsqu'il  se  laisse  inju- 
rier et  maltraiter.  Lui  qui  est  l'objet  des  complai- 
sances ineffables  de  son  divin  Père. 

Il  fait  acte  de   Victime  lorsqu'il   enchaîne  sa 


254  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

colère  pour  qu'elle  ne  détruise  point  ses  enne- 
mis. Lui  dont  la  Toute-Puissance  ne  connaît 
point  de  bornes. 

Il  fait  acte  de  Victime  lorsqu'il  accepte  de  mou- 
rir avec  toutes  les  apparences  d'une  effroyable 
défaite,  Lui  qui  est  et  demeure  l'éternel  vain- 
queur de  Satan  et  de  l'enfer. 

Victime,  de  l'aurore  au  déclin  de  sa  vie,  Jésus 
n'aura  connu  ici-bas  que  des  renoncements  et  des 
immolations  sans  nombre.  Comme  II  est  grand 
cet  Homme-Dieu,  comme  II  est  beau  ce  Sauveur 
du  monde,  dans  cet  état  où  tout  ce  qui  est  divin 
en  Lui  est  éclipsé  par  les  humiliations,  les  souf- 
frances et  les  sacrifices  d'une  vie  de  Victime  ! 
Venir  de  si  haut  et  descendre  si  bas  ne  peut 
être  que  l'effet  d'un  amour  comme  il  en  existe 
seulement  au  sein  de  la  Divinité,  et  dont  les 
siècles  éternels  ne  suffiront  pas  à  nous  montrer 
la  profondeur  et  à  nous  faire  goûter  les  suavités. 

VIL  —  Jésus  Victime  d'amour 

Il  est  un  dernier  aspect  sous  lequel  il  nous 
faut  considérer  en  Jésus  son  caractère  et  sa  con- 
dition de  Victime,  celui  de  la  charité  divine  qui 
L'a  poussé  à  de  semblables  excès  d'humiliation, 
de  souffrance  et  d'immolation. 


JÉSUS    VICTIME    PENDA^T    SA    VIE  255 

Sans  l'amour,  impossible  d'avoir  une  idée 
exacte  de  Dieu  *  ;  sans  l'amour,  l'Incarnation  du 
Verbe  ne  peut  même  se  concevoir  ^  ;  sans  l'a- 
mour, la  vie  terrestre  du  Sauveur  n'a  plus  de 
sens  et  son  Sacrifice  perd  tout  son  éclat  ^. 

Remontons  dans  le  sein  de  l'Eternel  et  contem- 
plons-y les  trois  Personnes  divines.  Distinctes 
entre  elles,  ce  qui  les  unit,  c'est  la  charité  ;  non 
une  charité  accidentelle,  mais  essentielle  comme 
leur  nature  et  leur  existence.  Elles  s'aiment  éter- 

1  Tout  élémentaire  que  paraisse  cette  assertion,  le  passage 
suivant  de  Saint  Thomas,  démontrant  qu'en  Dieu  l'amour  est 
quelque  chose  de  substantiel,  fera  ressortir  davantage  cette 
vérité.  «  Comme  en  Dieu,  dit-il,  l'intellect  est  identique  à  son 
être,  il  en  est  de  même  de  l'exercice  de  la  faculté  à'aimer.  Dieu 
ne  s'aime  donc  pas  selon  quelque  chose  qui  s'ajoute  à  son  es- 
sence, mais  selon  son  essence  même.  Et  comme  il  s'aime  par 
cela  qu'il  est  en  lui-même  comme  l'objet  aimé  dans  l'être  qui 
aime,  Dieu  aimé  n'est  pas  dans  Dieu  aimant  d'après  un  mode 
accidentel,  comme  sont  en  nous  les  objets  de  nos  affections  ; 
mais  Dieu  est  en  lui-même  substantiellement  comme  l'objet 
aimé  dans  l'être  aimant.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  48. 

-  «  C'est  Vamour  immense  de  Dieu  qui  est  cause  que  le  Fils 
de  Dieu  s'est  incarné  dans  le  sein  d'une  Vierge.  D'où  l'Evangile 
dit  (Jean,  ni,  16)  :  «  Dieu  a  tellement  aimé  le  monde  qu'il  lui  a 
donné  son  Fils  unique.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  32,  a.  1. 

3  «  Il  n'y  a  pas  de  charité  plus  grande  que  celle  d'un  ami  qui 
donne  sa  vie  pour  son  ami,  comme  il  est  dit  en  Saint  Jean  (xv, 
i3).  On  fait  preuve  de  la  grandeur  de  son  amour  selon  que  l'on 
se  montre  disposé  à  souffrir  davantage  pour  un  ami.  Or  le 
plus  grand  des  maux  humains  est  la  mort  qui  détruit  la  vie 
humaine  ;  c'est  pourquoi  il  ne  peut  y  avoir  une  plus  grande 
preuve  d'amour  que  de  s'exposer  à  la  mort  pour  son  ami.  » 
S.  Thom.,  Op.  2,  c.  227. 


256       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

nellement  et  nécessairement  ;  elles  ne  peuvent 
pas  plus  cesser  de  s'aimer,  qu'elles  ne  peuvent 
cesser  d'exister.  Ce  lien  absolu  et  essentiel  de 
charité  qu'est  le  Saint-Esprit,  procède  de  l'a- 
mour mutuel  du  Père  et  du  Fils  •  ;  de  sorte  que 
le  Verbe  est  tout  amour  pour  le  Père,  aussi  né- 
cessairement qu'il  en  est  l'expression  vivante 
et  substantielle. 

Dès  lors,  donner  son  Fils  au  monde,  pour  le 
Père,  c'est  donner,  avec  la  réalité  totale  de  ses 
perfections  infinies,  la  charité  parfaite  dont  il  est 
aimé  de  toute  éternité  par  son  Verbe.  Pour  le 
Fils,  entrer  dans  l'humanité,  c'est  y  apporter 
les  ardeurs  inexprimables  dont  II  brûle  essen- 
tiellement pour  son  Père  -,  en  retour  de  l'inef- 
fable charité  dont  II  est  Lui-même  l'objet  de  la 

'  «  On  appelle  l'Esprit-Saiiit  le  nœud  du  Père  et  du  Fils  dans 
le  sens  quV/  en  est  l'amour,  parce  que  le  Père  s'aimant  lui- 
même  et  aimant  son  Fils  d'une  dilection  unique  et  réciproque- 
ment, l'Esprit-Saint  (en  tant  qu'il  est  amour)  a  du  Père  au  Fils 
et  du  Fils  au  Père  un  rapport  analogue  à  celui  qui  existe  entre 
le  sujet  qui  aime  et  l'objet  aimé.  Or,  par  là  même  que  le  Père 
et  le  Fils  s'aiment  mutuellement,  il  faut  que  leur  mutuel  amour 
qui  est  l'Esprit-Saint  procède  de  l'un  et  de  l'autre.  Considéré 
dans  son  origine,  l'Esprit-Saint  n'est  pas  un  être  intermédiaire, 
il  est  dans  la  Trinité  la  troisième  Personne.  Mais  si  on  le  re- 
garde suivant  la  relation  dont  nous  venons  de  parler,  il  est  le 
nœud  ou  le  lien  des  deux  Personnes  dont  il  procède.  »  S.  Thom., 
I  p.,  q.  37,  a.  1,  ad  3. 

2  «  Le  Père  vivant  m'a  envoyé,  et  moi  aussi  je  vis  par  le 
Père.  »  Jean,  vi,  58. 


JÉSUS    VICTIME   PENDANT   SA    VIE  257 

part  de  Celui  qui  L'a  éternellement  engendré  K 
Jésus  incarné,  c'est  l'amour  éternel  humanisé. 
Jésus  Homme-Dieu,  c'est  le  même  centre  divin 
d'infinie  charité  contenu  dans  les  limites  créées 
de  l'humanité.  Jésus  Victime,  c'est  l'essentiel  et 
ineffable  amour  du  Verbe  pour  son  Père  mis  au 
service  de  toutes  les  souffrances  et  vivifiant  tous 
les  actes  de  la  vie  de  l'Agneau  divin  voué  à  l'im- 
molation et  au  sacrifice. 

En  Jésus,  tout  est  amour  comme  tout  est  souf- 
france :  l'amour  est  la  mesure  du  sacrifice,  et 
le  sacrifice  est  consommé  là  où  l'amour  est  sa- 
tisfait '-. 

Sur  la  terre  comme  au  ciel  Jésus  a  constam- 
ment son  Père  devant  les  yeux.  Il  vit  pour  lui 
d'une  double  vie,  divine  et  humaine.  Maintenant 
qu'il  s'est  fait  homme,  ces  deux  amours  en  Lui 
sont  indissolubles,  et  éternellement  le  Fils,  en 
tant  que  Verbe  incarné,  aimera  le  Père  ^,  de 
même  que  le  Père  aimera  dans  le  Fils  la  Victime 
toujours  immolée  *. 

^  «  Père,  vous  m'avez  aimé  avant  !a  constitution  du  monde.  » 
Jean,  xvii,  24. 

2  «  Nous  avons  connu  V amour  de  Dieu  en  ce  qu'il  a  donné 
sa  vie  pour  nous.»  I  Jean,  ni,  16. 

3  «  Je  demeure  dans  son  amour.  »  Jean,  xv,  10. 

^  «  Le  Père  m'aime  parce  que/c  donne  ma  vie.  »  Jean,  x,  17. 


258  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

Jésus  se  complaît  souverainement  dans  cette 
contemplation  amoureuse  de  son  divin  Père, 
dont  II  connaît  parfaitement  la  majesté  et  la 
grandeur,  les  perfections  adorables  et  les  ineflfa- 
bilités  infinies.  Ne  pouvant  comme  Dieu  s'abais- 
ser devant  lui,  Il  saisit  avec  empressement  tout 
ce  qu'il  a  pris  dans  l'humanité  et  II  le  jette  à  ses 
pieds.  Il  descend  dans  les  dernières  profondeurs 
du  créé  pour  mieux  rendre  hommage  à  la  Divi- 
nité ;  et,  concentrant  en  Lui  la  création  tout  en- 
tière, Il  proclame  l'absolu  domaine  de  Dieu  sur 
toutes  choses. 

Considérant  en  Lui-même  le  caractère  indélé- 
bile dont  son  Père  L'a  marqué,  Il  s'offre  à  lui 
comme  Victime,  et  II  se  sert  de  tout  ce  que 
sa  nature  humaine  Lui  fournit  d'humiliation  et 
d'abaissement  pour  l'abiiner  devant  la  Majesté 
divine  et  en  faire  comme  le  trophée  de  son 
amour.  Il  se  tient  dans  l'attitude  humiliée  de 
la  créature  en  face  du  Créateur,  et  II  voudrait 
s'anéantir  devant  Celui  qui  est  et  qui  existe  dans 
les  siècles  des  siècles. 

A  son  amour  de  complaisance  succède  bien 
vite  en  Jésus  l'amour  de  bienveillance.  II  n'a 
quitté  le  sein  de  son  Père  que  pour  le  glorifier 
ici-bas.  Sa  vie  tout  entière  est  employée  à  le 
faire  connaître,  honorer,  adorer  et  aimer.  C'est 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  259 

là  son  unique  objectif  ;  Il  n'a  pas  une  pensée, 
Il  ne  prononce  pas  une  parole,  ne  pose  pas  un 
acte,  qu'il  n'ait  en  vue  l'honneur  et  la  gloire 
de  son  Père.  Tout  en  Lui  est  essentiellement 
consacré  à  cette  unique  fin  de  son  existence 
terrestre. 

Ce  qui  L'humilie  Le  réjouit,  parce  qu'il  rend 
ainsi  à  son  divin  Père  un  hommage  que  lui  doit 
l'humanité.  Ce  qui  Le  fait  souffrir  L'attire,  parce 
qu'il  trouve  dans  la  souffrance  le  moyen  provi- 
dentiel de  lui  exprimer  son  amour.  Ce  qui  Le 
maintient  dans  sa  condition  de  Victime  a  pour 
Lui  des  charmes  indéfinissables,  parce  qu'il  y 
trouve  l'occasion  d'accomplir  sa  mission  telle 
qu'il  l'a  reçue  de  son  Père  et  de  se  présenter 
sans  cesse  à  lui  dans  l'état  où  il  daigne  se  com- 
plaire et  prendre  sa  gloire. 

Dieu  le  Père  aurait  pu  trouver  en  son  Verbe 
incarné  une  autre  source  d'honneur  et  de  gloire 
que  ses  abaissements,  mais  il  ne  l'a  pas  voulu  ; 
et  ce  qui,  à  ses  yeux,  donne  par-dessus  tout  de 
la  valeur  au  zèle  de  son  Fils  pour  le  glorifier  et 
le  faire  glorifier  des  hommes,  ce  sont  précisé- 
ment les  sentiments  d'humilité  et  d'abnégation 
qui  maintiennent  constamment  ce  Fils  bien-aimé 
dans  une  dépendance   souveraine  ^  et  Lui  font 

■•  «  Je  suis  descendu  du  ciel  non  pour  faire  ma  volonté,  mais 
la  volonté  de  celui  qui  m'a  envoyé.  »  Jean,  vi,  38, 


260  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

rechercher  la  souffrance  et  rinimolation  comme 
l'expression  la  plus  efficace  de  son  amour. 

Aimer  son  Père,  c'est  pour  Jésus  un  nécessaire 
et  essentiel  besoin  ;  s'immoler  pour  lui,  c'est  l'ai- 
mer et  le  glorifier  autant  qu'il  peut  l'être  dans] 
l'humanité. 

L'amour  de  Jésus  envers  son  Père  serait  in- 
complet, s'il  se  bornait  à  un  amour  de  complai- 
sance et  de  bienveillance.  Aussi  impérieux  quej 
les  deux  autres,  l'amour  de  condoléance  em- 
brasse et  pénètre  toute  la  vie  du  Sauveur  des 
hommes. 

Le  Verbe  divin  ne  s'est  incarné  que  pour  ren- 
dre à  Dieu  ce  que  le  péché  lui  avait  enlevé.  A 
l'offense  infinie  du  côté  de  Dieu,  doit  correspon- 
dre une  réparation  infinie  du  côté  de  l'homme. 
Ce  qui  avait  produit  l'offense,  c'était  l'éîoigne- 
ment  de  Dieu  ;  ce  qui  produira  une  juste  ré- 
paration, ce  sera  le  rapprochement  complet  de 
l'homme  avec  Dieu.  Le  péché  ayant  détruit  la 
charité  dans  le  cœur  de  l'homme,  Dieu  n'y  voyait 
plus  sa  ressemblance  ;  la  Rédemption  l'y  rétablira 
à  jamais,  et  de  nouveau  Dieu  pourra  y  contem- 
pler dans  sa  perfection  l'œuvre  de  ses  mains. 

Pour  accomplir  une  telle  œuvre,  il  faut  un 
amour  aux  proportions  infinies  qui  atteignent  à 
la  fois   l'homme  pour  le  purifier  et  Dieu  pour 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  261 

l'apaiser.  Mais  cet  amour,  pour  être  efficace,  de- 
vra être  un  amour  crucifié,  un  amour  qui  fasse 
porter  au  Rédempteur  le  châtiment  d'une  expia- 
tion totale  et  lui  permette  d'offrir  le  prix  d'une 
satisfaction  parfaite. 

Jésus  s'étant  constitué  Victime  devant  son  Père 
et  possédant  dans  son  amour  des  puissances  in- 
finies d  humiliation  et  de  souffrance,  voudra  aller 
jusqu'aux  dernières  possibilités  du  sacrifice.  De 
même  que  le  péché  est  une  négation  absolue  des 
droits  de  Dieu  et  qu'il  le  détruit  autant  qu'il  est 
en  son  pouvoir  de  le  faire,  ainsi  Jésus,  pour  re- 
connaître Dieu  et  affirmer  ses  droits,  poussera 
ses  abaissements  presque  jusqu'à  l'anéantisse- 
ment '.  Rien  ne  rend  mieux  l'idée  de  Victime 
en  Jésus  que  cette  immolation  absolue  de  tout 
Lui-même,  qui  va  chercher  le  péché  dans  les 
abîmes  pour  le  réparer  et  qui  ensuite  se  pré- 
sente à  Dieu  pour  lui  offrir  la  rançon  exigée  par 
sa  Justice  outragée. 

L'amour  que  Jésus  porte  à  son  Père  ne  laissera 
rien  d'imparfait  dans  son  action  rédemptrice. 
Satisfaction  totale  et  absolue  lui  sera  donnée  au 
nom  de  l'humanité  déchue.  Une  seule  goutte  de 
sang  ne  restera  dans  les  veines  de  la  Victime, 

1  «  Il  s'est  anéanti  lui-même  en  prenant  la  forme  d'esclave... 
Il  s'est  humilié  lui-même,  se  faisant  obéissant  jusqu'à  la  mort, 
et  la  mort  de  la  croix.  »  Phil.,  u,  7,  8. 


202  DE   JÉSUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 


tant  que  le  ciel  et  la  terre  ne  seront  pas  récoH' 
ciliés  et  que  l'honneur  de  Dieu  dans  l'humanité 
ne  sera  pas  réparé. 

Après  ces  quelques  considérations,  comme 
l'amour  de  reconnaissance  en  Jésus  nous  appa- 
raît naturel  et  inséparable  de  sa  mission  de 
Victime. 

Si  son  divin  Père  ne  L'avait  pas  envoyé,  Il  ne 
serait  pas  venu  ;  s'il  ne  Lui  avait  confié  la  mis- 
sion précise  de  satisfaire  à  sa  Justice  et  de  sau- 
ver l'humanité,  Il  ne  se  la  serait  pas  attribuée  ; 
s'il  ne  Lui  avait  imposé  une  expiation  sanglante, 
Il  n'aurait  pas  bu  jusqu'à  la  lie  le  calice  des 
amertumes  et  des  ignominies  ;  s'il  ne  L'avait 
condamné  à  la  mort,  Il  aurait  ignoré  l'immense 
bonheur  de  donner  sa  vie  pour  ceux  qu'il  aimait; 
s'il  ne  Lui  avait  donné  un  corps  pour  l'oftVir,  il 
Lui  aurait  manqué  la  matière  de  son  Sacrifice  ; 
s'il  ne  L'avait  destiné  à  l'immolation  totale.  Il  ne 
lui  devrait  pas  l'honneur  d'être  sa  Victime  '. 

Oh  !  comme  la  reconnaissance  monte  facile  et 
ardente  du  cœur  de  l'Homme-Dieu  !  Comme  l'a- 
mour se  traduit  éloquemment  par  des  louanges  et 

'  C'est  ce  qui  fait  dire  au  Docteur  angélique  :  «  Le  Christ 
comme  homme  a  payé  immédiatement  le  prix  de  notre  rédemp- 
tion, mais  d'après  l'ordre  de  son  Père,  qui  en  a  été  comme 
l'auteur  primordial.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  48,  a.  5,  ad  2. 


I 


JÉSUS    VICTIME    PENDANT    SA    VIE  263 

des  actions  de  grâces  dans  cette  âme  de  feu  qui  se 
nourrit  de  souffrance  et  n'aspire  qu'au  sacrifice. 

C'est  à  son  Père  que  Jésus  Victime  doit  de 
pouvoir  s'hiumilier  devant  lui,  et  II  l'en  bénit. 
C'est  pour  son  Père  qu'il  vit,  et  II  lui  en  rend 
grâces.  C'est  pour  accomplir  ses  desseins  qu'il 
souffre,  et  ses  souffrances  Lui  sont  un  perpétuel 
sujet  de  louange.  C'est  pour  le  glorifier  qu'il  va 
mourir,  et  II  lui  en  exprime  à  l'avance  sa  tendre 
reconnaissance.  C'est  pour  lui  rendre  l'huma- 
nité purifiée  et  réhabilitée  qu'il  est  Victime,  et  II 
trouve  dans  chaque  sacrifice  qu'il  fait,  chaque 
souffrance  qu'il  endure,  l'occasion  de  satisfaire 
son  amour  et  de  remercier  son  Père  d'aimer  les 
hommes  jusqu'à  leur  avoir  sacrifié  son  Fils. 

Jésus  se  nourrit  ainsi  autant  d'action  de  grâces 
que  d'amour  et  de  sacrifice.  En  remerciant  son 
Père,  Il  se  livre  à  lui,  et  cette  offrande  égale  son 
amour.  En  s'iinmolant  à  la  gloire  de  son  Père, 
Il  lui  rend  tout  ce  qu'il  en  a  reçu,  et  cette  res- 
titution dans  le  sacrifice  est  l'expression  souve- 
raine de  son  amour  et  de  sa  reconnaissance. 

Aimer  son  Père  d'un  amour  infini,  parce  qu'il 
est  infiniment  aimable  ;  glorifier  son  Père  par 
une  gloire  égale  à  ses  divines  perfections,  parce 
qu'il  y  a  un  droit  absolu  ;  réparer  l'outrage  fait 
à  son  Père  par  le  péché,  parce  qu'il  l'exige  inexo- 


264       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

rablement  de  rhunianité  coupable  ;  rendre  à  son 
Père  d'éternelles  actions  de  grâces  pour  L'avoir 
fait  Victime,  parce  qu'à  ce  prix  seulement  il  ac- 
cordera le  pardon  aux  hommes  et  leur  rouvrira 
les  portes  du  ciel  :  telles  sont  les  formes  sublimes 
de  l'amour  qui  brûle  le  cœur  de  Jésus  pour  son 
divin  Père  ;  telles  sont  les  tendres  manifestations 
de  la  charité  infinie  du  Verbe  incarné  venu  en  ce 
monde  pour  adorer,  glorifier,  supplier  son  Père 
et  lui  arracher  le  pardon  des  pauvres  pécheurs. 

N'oublions  pas  que  c'est  pour  nous  qu'il  aime, 
en  notre  nom  qu'il  adore,  à  notre  place  qu'il  re- 
mercie, en  notre  faveur  qu  II  intercède;  pour  nos 
péchés  qu'il  souffre,  pour  nous  sauver  qu'il  s'im- 
mole, pour  nous  rendre  la  vie  qu'il  meurt  *. 

Amour  éternel  qui  fait  d'un  Dieu  une  Victime  ! 
Victime  d'amour  qui  fait  d'un  Homme-Dieu  le 
Sauveur  du  monde  ! 

Jésus  ne  pouvait  aller  plus  loin.  Il  a  aimé  son 
Père  sur  la  terre  autant  qu'il  l'aime  de  toute  éter- 
nité. Il  a  aimé  l'humanité  plus  qu'elle  ne  peut 
contenir  de  miséricorde  et  de  charité. 

Il  ne  manque  plus  à  Jésus  Victime  que  son 
dernier  Sacrifice.  Il  va  mourir  ! 

'  «  Soyez  donc  les  imitateurs  de  Dieu,  comme  des  enfants 
bien-aimés,  et  marcliez  dans  l'amour,  comme  le  Christ  qui 
nous  a  aimés  et  qui  s'est  livré  lui-même  pour  nous  à  Dieu.  » 
Ephés.,  V,  1,  2. 


A  Jésus,  Victime   de   rhumaniié 


Que  Vous  êtes  grand,  ô  Jésus, 
dans  les  splendeurs  de  la  Divinité  ! 

Que  Vous  êtes  beau 
dans  les  humiliations  de  l'humanité  ! 

Que  Vous  êtes  adorable 

sous  les  dehors  de  tant  d'infirmité  ! 

Que  Vous  êtes  aimable 

dans  les  manifestations  de  votre  charité  ! 

Que  Vous  êtes  mystérieux 

dans  vos  choix  de  sou^rance  et  d'immolation  ! 

Que  Vous  êtes  sublime 

dans  votre  attitude  et  votre  état  de  Victime  ! 

Que  Vous  êtes  ine^able 

dans  ce  sacrifice  perpétuel  de  tout  Vous-même 

qui  Vous  consacre  à  jamais 

hostie  de  louange  et  de  réparation, 

holocauste  de  salut  et  de  purification, 

Victime    d'amour  et   d'éternelle   bénédiction  ! 

A  Vous,  mon  esprit  pour  Vous  contempler, 

mon  cœur  pour  Vous  aimer, 

ma  volonté  pour  Vous  l'enchaîner, 

ma  vie  pour  Vous  l'ofrir, 

mon  âme  pour  Vous  l'immoler, 

mon  être  tout  entier  pour  Vous  posséder, 

dans  le  temps  et  dans  l'éternité  ! 


CHAPITRE   CIMOUIÈME 


De  sot}  iitiitiolatioi>  sur  le  Calvaire 


CHAPITRE    CINQUIEME 


De  son  iitiinolatioi>  sur  le  Calvaire 


0  Le  Christ  nous  a  rachetés  de 
la  malédiction  de  la  loi,  s'étant  fait 
malédiction  pour  nous,  car  il  est 
écrit  :  Maudit  quiconque  est  pendu 
au  bois.  » 

Gai..  III,  13. 

Nous  avons  eu  le  bonheur  jusqu'ici  de  contem- 
pler notre  divine  Victime  dans  les  diverses  mani- 
festations qu'elle  nous  a  faites  de  son  amour,  et 
dans  les  nombreux  enseignements  qu'elle  nous 
a  laissés  sur  les  motifs  de  sa  venue  ici-bas  et  sur 
la  forme  douloureuse  qu'elle  a  daigné  donner  à 
l'accomplissement  de  sa  divine  mission. 

Il  n'en  faudrait  pas  davantage  pour  comprendre 
jusqu'à  quels  excès  Jésus  a  poussé  son  amour  et 
jusqu'à  quel  point  II  est  essentiellement  Victime 
en  tout  son  être.  Nous  L'avons  vu,  en  son  Incar- 
nation, descendre  dans  des  abîmes  d'abaisse- 
ment ;  nous  L'avons  considéré  pendant  sa  vie 
dans  un  état  permanent  d'humiliation  et  de  souf- 
france ;  nous  L'avons  aperçu  comme  enveloppé 


270  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

dans  un  linceul  de  douleur  qui  Le  maintenait 
sans  cesse  immolé  et  en  faisait  la  grande  Victime 
pour  les  péchés  du  inonde. 

Et  pourtant  ces  trente-trois  ans  d'immolation 
n'étaient  qu'une  préparation  à  de  plus  grandes 
souffrances,  qu'un  acheminement  vers  le  su- 
prême Sacrifice  qui  devait  mettre  fin  à  la  vie  de 
l'Homme-Dieu.  Tout  ce  passé  aurait  pu  se  ré- 
duire à  quelques  années,  quelques  mois,  quel- 
ques jours  mêine,  et  rien  n'aurait  modifié  pour 
cela  le  dénouement  final.  Ce  n'était  pas  pour 
vivre  longtemps  que  Jésus  était  venu,  mais  pour 
mourir.  Son  Sacrifice  aurait  eu  lieu  aussitôt 
après  sa  naissance,  que  Jésus  aurait  été  aussi 
essentiellement  Victime.  S'il  ne  meurt  pas  en 
naissant,  c'est  que  cette  inort  précoce  et  ignorée 
n'entre  point  dans  le  plan  de  l'économie  divine. 
Il  fallait  qu'il  vive,  mais  en  Victime  ;  Il  fallait 
qu'il  meure,  mais  à  la  face  du  monde  ;  Il  fallait 
qu'il  s'immole,  mais  après  s'être  révélé  comme 
le  Sauveur  de  l'humanité. 

Les  temps  sont  accomplis,  et  nous  allons  main- 
tenant accompagner  notre  auguste  Victime  dans 
la  dernière  étape  de  sa  vie.  Nous  sommes  arrivés 
à  la  réalisation  complète  des  divins  oracles,  nous 
entrons  en  plein  dans  les  ombres  de  la  voie  dou- 
loureuse et  dans  les  ténèbres  du  crucifiement. 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  27I 

Nous  allons  assister  à  des  scènes  d'incomparable 
douleur  ;  nous  allons  être  témoins  d'excès  de 
malice  et  de  haine,  comme  jamais  l'humanité 
n'en  a  connus  ;  nous  allons  entendre  des  cris  de 
mort  et  des  vociférations  infernales  ;  nous  allons 
considérer  de  près  le  plus  horrible  des  supplices, 
et  nous  allons  voir  expirer  dans  des  angoisses 
extrêmes  Celui  qui  s'offre  en  sacrifice  pour  nous 
sauver  de  la  mort  éternelle. 

Il  nous  a  été  instructif  et  réconfortant  de  voir 
vivre  Jésus  ;  il  nous  le  sera  davantage  de  Le  voir 
mourir.  Comprenons  que  toute  la  Rédemption 
est  là.  Sa  mort  est  l'accomplissement  ultime  des 
décrets  éternels  :  moment  solennel  dans  l'his- 
toire du  monde.  Le  ciel  et  la  terre  sont  attentifs. 
Ce  qui  va  se  passer  ne  se  renouvellera  jamais. 
Il  n'y  a  qu'un^  Victime  divine  ;  il  n'y  a  qu'un  sa- 
crifice sanglant  qui  la  fixe  éternellement  dans  sa 
perfection  de  Victime. 

Laissons  notre  cœur  s'attacher  aux  pas  de  Ce- 
lui qui  s'en  va  mourir.  Faisons  un  acte  d'ardent 
amour  envers  Jésus  Victime  et  montons  le  Cal- 
vaire avec  Lui. 

L  —  L'heure  du  ^rand  Sacrifice 

Il  est  pour  Jésus  une  heure  solennelle  entre 
toutes,  une  heure  qu'il  a  déjà  entendue  sonner 


272  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

dès  les  profondeurs  de  l'éternité,  une  heure  dont 
les  premiers  sons  ont  souvent  résonné  à  son 
oreille  sur  la  terre,  mais  dont  le  dernier  coup  ne 
doit  se  faire  entendre  que  sur  le  Calvaire  ;  une 
heure  de  prédilection  qu'il  n'a  cessé  d'appeler  et 
de  désirer  \  une  heure  d'amour  où  II  atteindra 
les  extrêmes  limites  possibles  de  la  charité  "^  ; 
une  heure  d'indicible  douleur  où  la  vie  devra  le 
céder  à  la  mort  ;  une  heure  de  Justice  divine  se 
transformant  en  Miséricorde  infinie  ;  une  heure 
d  éternité  dans  laquelle  sera  fixé  à  jamais  le  sort 
de  l'humanité  ^. 

Et  cette  heure  unique  qui  marquera  éternelle- 
ment le  triomphe  de  la  miséricorde  et  de  l'amour 
dans  le  Sacrifice  de  l'éternelle  Victime  :  elle  a 
sonné.  Aussitôt  les  cataractes  du  ciel,  qui  main- 
tenaient encore  les  flots  menaçants  de  la  Justice 
irritée,  se  sont  ouvertes  et  ont  laissé  libre  cours 
aux  vagues  furieuses  qui  ont  déferlé  sans  merci 
dans  l'âme  de  Jésus  \  En  même  temps,  de  tous 

1  «  C'est  pour  cette  heure  que  je  suis  venu.  »  Jean,  xii,  27. 

'-  «  Jésus  sachant  que  son  heure  était  venue  de  passer  de  ce 
monde  au  Père,  comme  il  avait  aimé  les  siens  qui  étaient  en  ce 
monde,  /'/  les  aima  jusqu'à  la  fin.  »  Jean,  xiii,  1. 

3  «  Par  une  seule  oblation,  il  a  amené  à  la  perfection  pour 
toujours  ceux  qui  sont  sanctifiés.  »  Hébr.,  x,  14.  —  «  Il  est  entré 
une  fois  pour  toutes  dans  le  sanctuaire,  avec  son  propre  sang, 
ayant  obtenu  une  rédemption  éternelle.  »  Hébr.,  ix,  12. 

^  «  Mon  âme  est  tombée  dans  la  fosse  ;  les  eaux  ont  débordé 
sur  ma  tête.  »  Lament.,  ni,  53,  54. 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SVR    LE    CALVAIRE  273 

les  points  du  monde  la  douleur  s'est  dressée  im- 
pitoyable et  est  venue  fondre  sur  sa  proie  pour  la 
dévorer.  Une  main  invisible  a  rouîé  des  océans 
d'amertume  dans  ce  cœur  de  condamné  qui  ne 
cessera  d'être  torturé  que  lorsqu'il  aura  cessé  de 
battre  K 

Tous  les  désirs  de  souffrance  et  d'immolation 
accumulés  pendant  la  vie  du  Sauveur,  toutes  les 
aspirations  enflammées  que  faisait  surgir  dans 
son  âme  la  vue  lointaine  de  son  futur  Sacrifice, 
forment  maintenant  une  montagne  énorme  qui 
s'appesantit  sur  Lui  et  menace  de  L'ensevelir. 

Toute  la  sagesse  des  décrets  éternels  qui  L'a 
voué  au  Sacrifice,  toutes  les  volontés  de  son  di- 
vin Père  qui  en  ont  fait  une  Victime,  tous  les 
besoins  les  plus  intimes  de  son  âme  qui  ap- 
pellent l'immolation,  poussent  impérieusement 
Jésus  vers  les  abîmes  qui  s'entr'ouvrent  devant 
Lui  2.  Il  n'y  a  plus  place  en  Lui  que  pour  la  dou- 
leur ;  Il  la  respire  et  II  en  vit.  Il  ne  peut  plus 
faire  qu  une  chose,  souffrir  :  souffrir  sans  re- 
lâche, souffrir  en  tout  son  être,  souffrir  atroce- 

1  «  Seigneur,  vovez  que  je  suîs  dans  l'aftliction  ;  mes  entrailles 
sont  émues,  mon  cœur  est  renversé  en  moi-même,  car  /e  suis 
remph'  d'amertume.  »  Lame.nt.,  i,  20. 

2  «  Le  Seigneur  a  fait  ce  qu'il  avait  résolu  ;  il  a  accompli  la 
parole  qu'il  avait  arrêtée  depuis  les  jours  anciens  ;  il  a  détruit 
et  il  n'a  pas  épargné.  »  Lament.,  ii,  17. 


274  ^^   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

ment,  souffrir  jusqu'à  épuisement  complet,  souf- 
frir jusqu'à  en  mourir. 

C'est  pour  cette  heure  qu'il  est  venu,  et  II  la 
veut.  C'est  pour  cette  immolation  finale  qu'il  a 
vécu,  et  sa  vie  maintenant,  c'est  de  mourir.  C'est 
en  vue  de  ce  Sacrifice  suprême  qu'il  a  été  sacré 
Victime,  et  II  entre  dans  la  mort  avec  la  même 
ardeur  qu'il  était  entré  dans  l'humanité. 

Jusqu'ici  le  ciel  était  comme  dans  l'attente  et 
l'humanité  soupirait  après  sa  délivrance.  L'heure 
qui  sonne  verra  le  dernier  soupir  de  la  Victime 
expirante  et  se  répercutera  dans  les  siècles  des 
siècles.  Jésus  accourt  vers  la  Croix  qui  Lui  tend 
les  bras,  et  II  s'élance  au-devant  de  la  mort  d'où 
Il  fera  jaillir  la  vie. 

n.  —  La  Victime  de  l'ctcrncllc  Justice 

La  mort  qui  va  couronner  la  vie  de  l'Homme- 
Dieu  n'est  pas  une  mort  naturelle,  en  ce  sens 
qu'elle  est  l'inévitable  destin  de  toute  vie  hu- 
maine. C'est  une  mort  violente  qui  se  prépare, 
avec  tous  les  apprêts  du  supplice  et  tous  les  raffi- 
nements de  la  cruauté  ;  une  mort  de  condamné 
qui  n'a  droit  à  aucune  pitié  et  qui  a  mérité  de 
subir  toutes  les  atrocités  du  plus  terrible  des 
châtiments. 


IMMOLATION    DE   JÉSUS    SUR    LE   CALVAIRE  275 

Jamais  malfaiteur  n'aura  attiré  sur  lui  tant  de 
malédictions  et  n'aura  été  l'objet  d'un  semblable 
acharnement  de  haine  et  de  vengeance.  Comme 
si  la  honte  du  supplice  et  la  perte  de  la  vie 
n'étaient  pas  suffisantes  pour  punir  le  coupable 
de  ses  crimes,  il  faudra  que  tout  un  peuple  s'a- 
meute contre  Lui,  L'accable  d'injures  et  Le  mau- 
disse jusque  dans  sa  dernière  agonie  K 

Comment  expliquer  tant  de  haine  et  de  cruauté 
réunies  ?  Pourquoi  une  mort  aussi  affreuse  à 
l'égard  d'un  criminel  qu'après  tout  on  n'accuse 
que  d'être  un  perturbateur  de  la  paix  publique  ^ 
et  un  exalté  qui  se  fait  l'égal  de  Dieu  ^  ?  Est-il 
possible  que  l'on  ait  oublié  si  vite  tous  ses  bien- 

*  «  Et  le  peuple  était  là  regardant,  et  avec  lui  les  chefs  le  rail- 
laient, disant  :  Il  a  sauvé  les  autres  ;  qu'il  se  sauve  lui-même, 
s'il  est  le  Christ,  l'élu  de  Dieu.  Et  les  soldats  aussi  se  jouaient 
de  lui  et  s'approchant  lui  présentaient  du  vinaigre,  disant  :  Si 
tu  es  le  roi  des  Juifs,  sauve-toi.  »  Luc,  xxiii,  35-37. 

«  Et  ceux  qui  passaient  le  blasphémaient.  »  Matth.,  xxvii,  39. 

2  «  Et  se  levant  tous  en  foule,  ils  le  menèrent  à  Pilate.  Et  ils 
commencèrent  à  l'accuser,  disant  :  Nous  avons  trouvé  celui-ci 
pervertissant  notre  nation...  Or,  Pilate  leur  dit  :  Vous  m'avez 
présenté  cet  homme  comme  soulevant  le  peuple,  et  voilà  que 
l'interrogeant  devant  vous  je  n'ai  trouvé  en  cet  homme  aucune 
cause  de  condamnation  dans  tout  ce  dont  vous  l'accusez.  »  Luc, 
XXIII,  1,  2,  14. 

3  «  Pilate  leur  dit  :  Prenez-le  vous-mêmes  et  crucifiez-le,  car 
je  ne  trouve  en  lui  aucune  cause.  Les  Juifs  lui  répondirent  : 
Nous  avons  une  loi,  et  selon  la  loi  il  doit  mourir,  parce  qu'il 
s'est  fait  Fils  de  Dieu.  »  Jean,  xix,  6,  7. 


276  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

faits  et  la  multiplicité  des  miracles  qu'il  a  opé- 
rés pour  soulager  les  misères  et  guérir  les  infir- 
mités ?  Un  tel  bienfaiteur,  lors  même  qu'on  lui 
attribuerait  apparemment  des  fautes  et  des  er- 
reurs, ne  mérite-t-il  pas  un  peu  d'égard,  et  ne 
doit-on  pas,  tout  au  moins,  lui  épargner  des  châ- 
timents réservés  aux  vulgaires  criminels  ? 

Ah  !  la  raison  en  est  que  ce  ne  sont  pas  tant 
les  hommes  qui  envoient  Jésus  à  la  mort,  que  le 
ciel  qui  dans  son  courroux  a  préparé  la  scène 
tragique  à  laquelle  nous  allons  assister.  Au- 
dessus  des  contingences  terrestres,  il  y  a  les  lois 
éternelles  qui  sont  immuables.  Plus  haut  que 
l'injustice  des  hommes,  il  y  a  la  Justice  de  Dieu, 
et  il  n'est  pas  loisible  à  la  Victime  de  s'y  sous- 
traire. Il  pèse  sur  elle  une  malédiction  eflVoyable 
que  la  mort  seule  peut  enlever.  Il  faut  qu'elle 
meure,  ou  éternellement  le  ciel  restera  cour- 
roucé ;  et  le  châtiment,  au  lieu  de  frapper  la  Vic- 
time, devra  nécessairement  tomber  sur  l'huma- 
nité tout  entière. 

Qui  peut  envisager  sans  trembler  ce  spectacle 
terrifiant  d'une  Justice  éternelle,  sainte  comme 
Dieu  lui-même,  inexorable  comme  la  stabilité 
immuable  de  la  Divinité,  planant  sur  le  monde 
et  s'abattant  tout-à-coup  sur  la  Victime  de  son 
choix,    pour  s'exercer    impitoyablement    et    lui 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  277 

faire  porter  le  fardeau  écrasant  de  ses  divines 
et  nécessaires  exigences  *  ! 

Jusque-là  la  Justice  divine  avait  suspendu 
l'exercice  de  ses  droits  absolus,  mais  à  la  condi- 
tion de  les  exercer  librement  un  jour.  Et  afin  d'y 
réussir,  elle  s'était  façonné  une  Victime  qu'elle 
avait  tirée  de  son  sein  et  en  qui  elle  pourrait 
déverser,  à  l'heure  des  réparations  suprêmes,  sa 
puissance  infinie  d'immolation  expiatrice. 

Cette  heure  est  venue  et  aussitôt  Jésus  devient 
la  proie  de  la  vengeance  divine.  La  Justice  pé- 
nètre à  flots  dans  le  plus  intime  de  son  être,  et 
absorbe  en  quelque  sorte  sa  Victime  pour  s'en 
nourrir  et  se  l'assimiler  '^.  Aucun  obstacle  ne 
venant  paralyser  son  action  dévastatrice,  elle 
la  détruit  autant  qu'il  est  nécessaire  pour  tirer 
de  son  immolation  la  satisfaction  infinie  qu'elle 
exige  ^.  Elle  réduit  quasi  à  néant  cette  Victime 
qui  est  à  sa  merci  ^  et  dont  la  perfection  consiste 

*  «  Le  Seigneur  a  épuisé  sa  fureur,  il  a  répandu  sa  colère  et 
son  indignation...  Il  a  tendu  son  arc,  et  il  a  fait  de  moi  comme 
un  but  pour  ses  flèches...  Il  a  brisé  dans  le  transport  de  sa  fu- 
reur toute  la  force  d'Israël.  »  Lament.,  iv,  il  ;  m,  12  ;  ii,  3. 

2  «  D'en  haut  le  Seigneur  a  envoyé  un  feu  dans  mes  os,  et  il 
m'a  châtié.  Le  Seigneur  m'a  livré  à  une  main  dont  je  ne  pour- 
rai pas  sortir.  »  Lament.,  i,  i3,  14. 

3  «  Le  Seigneur  est  devenu  comme  un  ennemi.  Il  a  détruit 
son  tabernacle,  il  a  rejeté  son  autel,  il  a  maudit  son  sanc- 
tuaire. »  Lament.,  ii,  5-7. 

''  «  Le  Seigneur  m'a  vendangé,  comme  il  l'avait  dit,  au  jour 


278  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

précisément  à  être  annihilée  pour  satisfaire  à  la 
Justice. 

Jésus  n'est  plus  simplement  une  Victime  qui 
souffre,  c'est  une  Victime  devenue  la  souffrance. 
A  son  tour.  Il  s'empare  de  la  Justice  et  II  dirige 
ses  coups.  Il  veut  que  rien  ne  Lui  soit  épargné, 
puisqu'il  n'y  a  rien  en  Lui  qui  n'appartienne  à  la 
Victime  et,  dès  lors,  à  la  Justice  divine.  Il  sait 
que  seul  II  peut  supporter  les  exigences  infinies 
de  la  Justice  outragée,  et  II  ouvre  toute  grande 
son  âme  aux  douleurs  non  moins  infinies  que 
réclame  la  Justice  pour  s'apaiser.  Il  aime  trop 
son  Père  pour  ne  pas  répondre  à  son  appel  ;  et 
puisque  l'heure  a  sonné  de  subir  dans  toute  leur 
horreur  les  effets  de  sa  malédiction.  Il  veut  le 
châtiment  qui  Le  condamne  à  la  mort,  Il  s'y  sou- 
met avec  amour,  Il  s'anéantit  sous  son  étreinte  '. 

de  sa  fureur...  Il  n'a  pas  retiré  sa  main  que  tout  ne  fût  ruiné.  » 
Lament.,  I,  12  ;  II,  8. 

1  C'est  l'amour  de  son  Père  qui  le  meut.  «  Afin  que  le  monde 
sache  que  j'aime  le  Père,  et  que  je  fais  selon  que  le  Père  m'a 
commandé,  levez- vous,  sortons  d'ici  »  (Jean,  xiv,  3i).  —  Où  va- 
t-il?  A  la  mort.  «  Il  s'est  fait  obéissant /wj^w'à  la  mort  »  (Phil., 
II,  8).  Mais  son  obéissance  d'amour  est  voulue  par  lui  tout  au- 
tant que  par  son  Père  :  «  //  s'est  livré  lui-même  pour  nous  en 
s'offrant  à  Dieu  comme  une  oblation  et  une  victime  d'agréable 
odeur  »  (Ephés.,  v,  2).  —  Ce  qui  fait  dire  à  Saint  Thomas  :  «  Le 
Christ  a  souffert  par  charité  et  par  obéissance.  Car  il  a  accom- 
pli les  préceptes  de  charité  par  obéissance,  et  il  a  été  obéissant 
par  amour  pour  son  Père  qui  le  lui  commandait.  »  (S.  Thom., 
III  p.,  q.  47,  a.  2,  ad  3). 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  279 

Du  fond  de  son  être  monte  un  cri  sublime 
d'adhésion  amoureuse  aux  décrets  éternels  qui 
L'ont  constitué  Victime  de  la  Justice  divine.  Cet 
élan  spontané  va  Lui  coûter  la  vie  ;  Il  ne  pourra 
résister  à  une  douleur  aussi  intense  ;  l'amour  et 
la  souffrance  vont  Le  consumer.  Mais  mourir 
ainsi  sous  les  coups  de  la  Justice  de  son  Père  et 
dans  les  ardeurs  de  la  charité  infinie  qu'il  lui 
porte,  c'est  couronner  sa  vie  par  la  plus  divine 
des  morts,  c'est  mourir  en  Victime. 


in.  —  Le  criminel  chargé  des  péchés 
du   monde 

Au  moment  terrible  où  le  bras  de  la  Justice 
divine  s'abat  sur  l'auguste  Victime  avec  une  vio- 
lence inouïe,  Jésus  jette  sur  son  Père  un  regard 
filial  d'héroïque  acquiescement  et  le  porte  aus- 
sitôt du  côté  de  l'humanité  misérable,  pour  la- 
quelle Il  n'a  pas  craint  de  s'incarner.  C'est  pour 
elle  que  son  divin  Père  Le  frappe  ',  et  II  l'aime 
divinement  parce  qu'elle  est  la  cause  de  son 
supplice  et  qu'il  est  fait  pour  souffrir.  Mais  en 
même  temps  un  flot  nouveau  d'horreurs  et  de 

1  «  C'est  pour  nos  iniquités  qu'il  a  été  couvert  de  plaies,  c'est 
pour  nos  crimes  qu'il  a  été  brisé.  »  Is.,  lui,  5. 


280  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

tortures  inonde  son  âme  :  Il  voit  le  torrent  des 
iniquités  humaines  prêt  à  Le  submerger. 

Le  péché  se  présente  à  Lui  aussi  menaçant 
que  la  Justice  de  Dieu  ;  et  tant  qu'il  ne  l'aura 
pas  terrassé,  Il  en  sera  accablé  et  devra  en  por- 
ter les  effroyables  châtiments.  Venu  pour  le  com- 
battre ',  Il  a  subi  plus  que  son  voisinage  ;  sans 
en  être  personnellement  souillé,  Il  se  l'est  cepen- 
dant étroitement  uni  et  II  en  a  fait  le  compagnon 
inséparable  de  sa  vie  2,  au  point  que  lorsque  le 
ciel  voudra  en  tirer  vengeance,  c'est  sur  Lui  l'in- 
nocent qu'il  portera  ses  coups  ^ 

Cette  union  contractée  avec  le  péché  est  déjà 
pour  Jésus  une  énorme  souffrance.  Aucune  hu- 
miliation plus  grande  ne  pourra  Lui  être  infligée, 
aucune  abjection  humaine  ne  saura  atteindre 
celle-là.  Les  hommes  auront  beau  Le  maudire, 
Il  porte  en  Lui-même  une  autre  malédiction  qui 
défie  leur  malice.  Ils  pourront  L'accabler  de  leurs 
outrages  et  de  leurs  calomnies,  mais  jamais  leurs 
injures  ne  L'abaisseront  aussi  bas  que  les  abîmes 
où  le  péché  L'a  plongé. 

Jésus  sait  qu'il   porte  en   Lui    un   fruit    d'en- 

1  «  Vous  savez  que  Jésus  a  paru  pour  enlever  nos  péchés.  » 
I  Jean,  ni,  5. 

'-  «  Celui  qui  ne  connaissait  point  le  péché,  //  l'a  fait  péché 
pour  nous.  »  II  Cor.,  v,  21. 

'•  «  Je  l 'ai  frappé  pour  les  crimes  de  mon  peuple.  »  Is.,  lui,  8. 


IMMOLATION    UE   JÉSUS    SUR    LE   CALVAIRE  28t 

fer  '  :  c'est  la  malice  même  de  Satan  dont  II  s'est 
fait  le  réceptacle.  Il  comprend  qu'il  soit  devenu 
pour  son  Père  un  sujet  d'horreur  et  que  celui-ci 
ne  veuille  voir  en  Lui  que  le  criminel  condamné 
à  expier  le  péché  dans  l'infamie  et  la  douleur. 
Cette  attitude  courroucée  de  son  Père,  que  jus- 
tifie l'état  déplorable  où  le  péché  L'a  réduit,  est 
pour  Jésus  un  véritable  martyre. 

A  l'unisson  de  Celui  qui  Le  réprouve  et  Le 
condamne,  Jésus  est  à  Lui-même  un  sujet  de 
suprême  indignation.  Il  voit  le  péché  habiter  en 
Lui  comme  s'il  en  était  l'auteur,  et  ce  contact 
forcé  est  son  suprême  tourment.  Il  en  a  telle- 
ment assumé  la  honte,  qu'il  s'en  est  fait  l'unique 
responsable  et  que  la  mort  seule  pourra  L'en  sé- 
parer. A  son  tour,  Il  maudit  le  péché,  et  cette 
malédiction  retombe  sur  Lui.  Pour  le  détruire 
et  en  purifier  les  pécheurs.  Il  ne  reculera  devant 
aucun  supplice  ;  et  tant  que  le  ciel  n'aura  pas 
reçu  une  juste  réparation,  Il  se  tiendra  comme 
une  Victime  devant  son  bourreau  et  s'en  laissera 
immoler  2. 

N'ignorant  rien  des  effets  terribles  d'une  sem- 

1  «  Celui  qui  commet  le  péché  est  enfant  du  diable,  car  le 
diable  pèche  depuis  le  commencement.  Voilà  pourquoi  le  Fils 
de  Dieu  a  paru  :  c'est  pour  détruire  les  œuvres  du  diable.  » 
I  Jean,  m,  8. 

-  «  Nous  l'avons  considéré  comme  un  homme  frappé  de 
Dieu.  »  Is.,  LUI,  4. 


282        DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

blable  expiation,  Jésus  a  embrassé  à  l'avance 
l'immense  accumulation  de  souffrances  et  d'hu- 
miliations que  doit  Lui  coûter  sa  victoire.  A 
cette  heure  décisive,  tous  les  péchés  du  monde 
s'amoncellent  autour  de  Lui,  comme  pour  Lui 
livrer  un  dernier  assaut.  11  en  constate  toute 
l'horreur.  Il  en  mesure  l'énorme  gravité.  Il  en 
compte  l'effroyable  multiplicité.  Pénétrant  à  la 
fois  dans  tous  les  coins  de  l'univers,  depuis  le 
commencement  du  monde  jusqu'à  la  fin.  Il  con- 
sidère l'océan  de  péchés  dans  lequel  s'est  plon- 
gée l'humanité.  Il  voit  toutes  les  générations 
coupables  se  poussant  les  unes  les  autres  vers 
l'abîme,  comme  les  flots  tourmentés  d'une  mer 
en  furie.  Et  II  ouvre  son  sein  pour  laisser  passer 
sur  Lui  ces  torrents  d'iniquités,  afin  de  les  puri- 
fier au  passage. 

Considérant  que  le  péché  a  pénétré  jusque 
dans  la  moelle  de  l'humanité,  ses  regards  atten- 
dris se  posent  sur  cette  misère  universelle  qui 
tient  les  âmes  en  esclavage.  Se  frayant  un  che- 
min à  travers  les  turpitudes  humaines  du  passé 
et  de  l'avenir.  Il  se  dirige  vers  le  Calvaire  entre 
deux  montagnes  de  crimes  et  de  prévarications, 
dont  la  cime  touche  les  nues,  et  d'où  s'échappent 
à  la  fois  des  cris  de  détresse  et  des  menaces  de 
vengeance.  Pour  secourir  les  misérables.  Il  porte 
leur  peine  ;  pour  sauver  les  désespérés,  Il  subit 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  283 

leur  châtiment  ;  pour  purifier  tous  les  pécheurs 
et  leur  épargner  les  coups  de  la  vengeance  di- 
vine, Il  se  fait  le  maudit  de  l'humanité  et  II  se 
livre  aux  terribles  expiations  qu'elle  a  méritées  '. 

Chaque  péché  devant  être  expié,  tous  sont  pré- 
sents à  la  pensée  de  Jésus  et  accablent  son  âme 
d'un  poids  infini.  Tous  les  péchés  de  l'esprit  et 
du  cœur,  tous  les  péchés  de  la  chair  et  de  l'or- 
gueil, tous  les  péchés  de  faiblesse  et  de  malice, 
tous  les  péchés  cachés  et  publics,  tous  les  pé- 
chés accumulés  dans  la  vie  de  tous  les  hommes, 
de  l'enfance  à  la  vieillesse,  tous  les  péchés  de 
pensées,  de  désirs,  de  paroles  et  d'actions  L'as- 
saillent à  la  fois.  Loin  de  les  fuir,  Jésus  les  ap- 
pelle, Il  s'en  couvre,  Il  s'en  enveloppe,  Il  s'en 
laisse  écraser.  Il  leur  donne  asile  dans  son  âme 
et,  pour  mieux  les  contenir  tous,  Il  les  arrache 
pour  ainsi  dire  aux  pécheurs  et  II  les  fait  siens. 

Le  pécheur,  c'est  Lui  !  Le  coupable  devant  la 
Justice,  c'est  Lui  !  La  Victime  qu'il  faut  frap- 
per, c'est  Lui  !  Le  supplicié  qui  doit  mourir, 
c'est  Lui  -  ! 

*  «  Il  a  véritablement  porté  nos  infirmités,  et  /'/  s'est  chargé 
lui-même  de  nos  douleurs.  »  Is.,  lui,  4. 

-  «  Le  Seigneur  a  placé  sur  lui  Xiniquité  de  nous  tous.  Il  a 
voulu  le  briser  par  la  souflFrance.  //  a  livré  son  âme  à  la  mort.  » 
Is.,  LUI,  6,  10,  12. 


284  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

C'est  Lui,  l'Eternel,  devenu  un  néant  de  pé- 
ché !  C'est  Lui,  le  Saint  des  saints,  baigné  dans 
la  fange  de  tous  les  crimes  !  C'est  Lui,  le  Fils 
bien-ainié  du  Père,  maudit  à  la  place  des  pé- 
cheurs ! 

C'est  Lui  qui,  après  avoir  pris  part  au  conseil 
des  trois  Personnes  divines  ouvrant  l'enfer  pour 
y  précipiter  les  prévaricateurs,  s'oppose  mainte- 
nant à  leur  dessein  pour  en  fermer  l'entrée.  C'est 
Lui,  le  Dieu  juste  qui,  après  avoir  infligé  aux 
coupables  une  réprobation  éternelle,  se  prépare 
à  cette  heure  à  déchirer  le  décret  de  condam- 
nation. 

C'est  Lui,  le  Dieu  fait  miséricorde  qui,  abdi- 
quant toute  dignité,  porte  comme  un  criminel 
toutes  les  infamies  du  monde.  C'est  Lui,  le  Dieu 
Victime  qui  s'en  va  volontairement  à  la  mort 
et  qui  réclame,  comme  prix  de  son  Sacrifice,  le 
pardon  de  tous  ceux  qui  ont  péché. 

Dieu  le  Père  avait  rejeté  loin  de  sa  face  l'hu- 
manité pécheresse  ;  Dieu  le  Fils  en  prend  la  na- 
ture, se  couvre  de  ses  souillures,  se  réserve  les 
malédictions  et  les  vengeances  divines,  et  mérite 
par  ses  expiations  infinies  de  rendre  à  l'embras- 
sement  du  Père  céleste  l'humanité  qu'il  avait  à 
jamais  répudiée. 

Œuvre  sublime  d'une  Victime  sans  tache  que 
crucifie  le  péché  et  qui  meurt  pour  le  réparer  ! 


IMMOLATION    DE   JÉSUS    SUR    LE   CALVAIRE  285 

IV.  —  Les  horreurs  du  supplice 

Accablé  par  les  vengeances  divines  et  courbé 
sous  le  poids  des  péchés  du  monde,  Jésus  est 
livré  à  la  puissance  des  ténèbres.  Son  divin  Père 
L'éloigné  de  devant  sa  face  et  L'abandonne  aux 
tourments  que  méritent  les  iniquités  dont  II  s'est 
chargé.  L'humanité  Le  renie  et  Le  rejette  de 
son  sein.  Comme  si  c'était  encore  trop  pour  Lui 
d'être  pécheur,  il  faut  qu'il  disparaisse  et  cesse 
de  vivre. 

Abandonné  de  Dieu  et  des  hommes,  il  ne  reste 
plus  à  l'auguste  Victime  que  la  souffrance,  dont 
elle  se  nourrit,  et  le  Sacrifice  suprême  qui  doit 
couronner  à  jamais  ses  immolations.  Elle  tombe 
comme  dans  un  gouff're  béant  où  elle  entend 
rugir  toutes  les  fureurs  de  l'enfer.  Satan,  qui 
n'attendait  que  ce  moment  pour  s'emparer  de 
Celui  que  lui  livre  la  Justice  divine,  enlace  sa 
victime  dans  les  liens  du  péché  avec  lesquels 
il  tient  l'humanité  captive,  et  il  se  promet  un 
triomphe  éclatant. 

Jésus  se  laisse  conduire  au  supplice  par  Sa- 
tan :  Satan  qui  a  fait  la  mort  ',  Satan  qui  est  la 
cause  de  la  souff^rance,  Satan  qui  personnifie  le 

^  «  Le  Christ  a  triomphé  de  la  mort  et  de  l 'auteur  de  la 
mort.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  47,  a.  2. 


286  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

péché  pour  Texpiation  duquel  II  meurt,  Satan 
qui  à  cette  heure  dispose  de  la  méchanceté  des 
hommes  et  de  toutes  les  forces  de  l'enfer.  Jamais 
lutte  semblable  n'existera  entre  le  bien  et  le  niai  ; 
jamais  pareil  espoir  de  revanche  ne  sera  donné 
à  Satan  contre  Celui  qui  jusqu'ici  l'a  toujours 
vaincu  ;  jamais  occasion  plus  favorable  de  con- 
trecarrer les  desseins  de  Dieu  et  de  perdre  les 
âmes  ne  se  présentera  que  la  défaite  qu'il  pré- 
pare à  son  mortel  ennemi  ;  jamais  haine  plus 
infernale  ne  s'acharnera  sur  une  victime  pour 
la  dévorer  \ 

Déjà  Jésus  sent  la  pression  qu'il  permet  à  Sa- 
tan d'exercer  sur  Lui.  Puisque  son  Père  Le  re- 
jette, que  l'humanité  Le  maudit,  et  qu'en  fait 
Il  mérite  tous  les  châtiments,  Lui  qui  s'est  fait 
péché  pour  nous.  Il  se  soumet  à  cette  humilia- 
tion extrême  et  II  se  prête  aux  horribles  traite- 

1  La  lutte  sera  terrible,  et  la  victoire  de  Jésus  n'en  sera  que 
plus  éclatante.  C'est  pour  combattre  Satan  et  ses  œuvres  de 
mort  qu'il  est  venu.  «  Le  diable,  lisons-nous  dans  la  première  épî- 
tre  de  Saint  Jean  (ni,  8),  pèche  depuis  le  commencement.  Voici 
pourquoi  le  Fils  de  Dieu  a  paru  :  c'est  pour  détruire  les  œu- 
vres du  diable.  »  D'abord,  ayant  tout  pouvoir  de  juger,  il  porte 
contre  lui  une  sentence  irrévocable  :  «  Le  prince  de  ce  monde 
est  déjà  jugé  »  (Jean,  xvi,  li)  ;  et  il  sera  honteusement  chassé  : 
«  C'est  maintenant  le  jugement  du  monde  :  maintenant  le  prince 
de  ce  monde  sera  jeté  dehors  »  (Jean,  xii,  3i).  Et  c'est  dans 
l'issue  fatale  de  la  lutte,  la  mort,  que  le  vainqueur  remportera 
la  victoire  définitive  :  «  Par  la  mort  //  a  détruit  celui  qui  avait 
l'empire  de  la  mort,  c'est-à-dire  le  diable  »  (Hébr.,  ii,  14). 


i 


IMMOLATION    DE   JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  287 

ments  dont  II  va  devenir  la  Victime  volontaire. 

Jésus  est  en  toute  vérité  sous  la  domination 
de  Satan  qui  va  diriger  toutes  les  scènes  de  la 
Passion,  inspirer  le  traître,  ourdir  le  complot, 
souffler  la  haine  dans  le  cœur  des  accusateurs, 
affaiblir  le  courage  du  juge,  aviver  la  cruauté  des 
bourreaux,  pousser  à  l'extrême  le  débordement 
des  outrages  et  des  opprobres,  accumuler  tous 
les  genres  de  souffrance  et  d'humiliation,  et  ac- 
compagner jusque  dans  la  mort  Celui  qu'il  hait 
et  maudit,  comme  on  hait  et  maudit  en  enfer. 

Quelle  honte  pour  Jésus  que  cette  action  de 
Satan  sur  Lui  !  Il  la  veut  sans  doute,  et  c'est  la 
voie  qu'il  a  choisie  pour  aller  au  supplice,  mais 
Il  n'en  est  pas  moins  momentanément  l'esclave 
de  son  éternel  ennemi.  C'en  est  fait,  jusqu'à  son 
dernier  soupir  II  sera  harcelé,  bafoué,  maltraité, 
brutalisé,  martyrisé  par  lui  et  ses  suppôts.  Tout 
couvert  des  péchés  de  l'humanité,  Il  se  donne 
en  quelque  sorte  en  pâture  à  Satan,  pour  qu'il 
assouvisse  sur  Lui  la  haine  qu'il  porte  à  Dieu  et 
aux  hommes  \ 

1  Jésus  avait  bien  dit  :  «  Le  prince  de  ce  monde  vient,  et  /'/ 
n'a  aucun  droit  sur  moi  »  (Jean,  xiv,  3o)  ;  mais  il  avait  pris  l'ap- 
parence du  péché,  et  il  trompa  ainsi  son  mortel  ennemi  qui 
s'acharna  sur  lui  comme  sur  une  proie  qui  lui  était  due.  Le  pé- 
ché avait  donné  à  Satan  des  droits  sur  l'humanité,  qu'il  exer- 
çait impitoyablement  ;  depuis  lors,  l'homme  était  devenu  son 
esclave,  et  rien  ne  pouvait  l'arracher  à  cette  servitude.  C'est  la 


288  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

A  partir  de  cette  heure  tout  prend  une  teinte 
d'enfer  pour  Jésus,  tout  Lui  devient  un  supplice. 
La  tristesse  et  la  crainte  L'envahissent  \  le  spec- 

pensée  qu'exprime  Saint  Thomas,  quand  il  dit  :  «  En  péchant, 
l'homme  s'était  obligé  envers  Dieu  et  envers  le  démon.  En  effet, 
par  rapport  à  la  faute,  il  avait  offensé  Dieu,  et  //  s'était  sou- 
mis au  démon,  en  y  consentant  ;  par  conséquent,  en  raison  de 
sa  faute  il  n'était  pas  devenu  le  serviteur  de  Dieu,  mais  il  s'était 
plutôt  éloigné  de  la  soumission  qu'il  lui  devait,  et  /'/  était  tombé 
sous  la  servitude  du  démon.  Dieu  l'ayant  permis  avec  justice, 
à  cause  de  l'offense  commise  contre  lui.  Mais  quant  à  la  peine, 
l'homme  avait  été  principalement  obligé  envers  Dieu  comme 
envers  son  souverain  Juge  ;  il  l'avait  été  à  l'égard  du  diable 
comme  envers  son  bourreau. 

«  Ainsi  donc,  quoique  le  diable  ait  tenu  injustement  sous  sa 
servitude  l'homme  qu'il  avait  trompé  par  fraude  et  qu'il  l'ait 
injustement  asservi  quant  à  la  faute  et  quant  à  la  peine,  néan- 
moins il  était  juste  que  l'homme  le  souffrît.  Dieu  le  permettant 
quant  à  la  faute  et  l'ordonnant  quant  à  la  peine.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  48,  a.  4,  ad  4. 

1  La  tristesse  étant  une  souffrance,  Jésus  dût  la  connaître. 
Nous  lisons  dans  les  Proverbes  que  «  la  tristesse  de  l'homme 
lui  ronge  le  cœur  »  (xxv,  20)  et  que  «  la  tristesse  du  cœur  des- 
sèche les  os  »  (xvu,  22).  On  peut  mourir  de  tristesse  comme  de 
douleur  physique.  En  effet,  le  Sage  nous  dit  que  «  la  tristesse 
accélère  la  mort  »  (Ecclés.,  xxxvni,  19),  et  notre  divine  Victime 
elle-même  nous  fait  entendre  jusqu'à  quel  point  la  tristesse  qui 
l'a  envahie  opère  la  destruction  et  la  mort,  lorsqu'elle  soupire 
cette  plainte  déchirante  :  «  Mon  âme  est  triste  jusqu'à  la  mort  » 
(Matth.,  XXVI,  38),  c'est-à-dire  jusqu'à  en  mourir. 

Voici  comment  le  Docteur  angélique,  dans  sa  Somme,  expose 
la  doctrine  de  cet  état  d'âme  en  Jésus.  «  Comme  le  Christ  a  pu 
éprouver  une  douleur  véritable  (dans  son  âme),  de  même  une 
véritable  tristesse  a  pu  se  trouver  en  lui,  mais  toutefois  d'une 
autre  manière  qu'en  nous  »  (S.  Thom.,  III  p.,  q.  i5,  a.  6)  ;  car, 
comme  il  est  dit  à  l'article  4  :  «  Les  passions  dans  l'âme  du 
Christ  ne  se  portaient  pas  vers  les  choses  défendues,  ne  préve- 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  289 

tacle  de  ses  ignominies  L'accable,  l'avalanche  de 
douleurs  qui  se  précipite  sur  Lui  Le  terrasse  et 
L'écrase. 

naient  pas  le  jugement  de  l'âme  raisonnable  et  n'entravaient  la 
raison  d'aucune  manière.  » 

En  quoi  a  consisté  cette  tristesse  ?  «  11  y  a  eu  dans  le  Christ 
souffrant  une  douleur  véritable  et  sensible  qui  est  résultée  des 
mauvais  traitements  infligés  à  son  corps,  et  il  y  a  eu  une  dou- 
leur intérieure  qui  est  provenue  de  l'idée  qu'il  avait  de  ces 
mauvais  traitements  :  ce  qu'on  appelle  tristesse.  »  (III  p.,  q.  46, 
a.  6).  —  Et  cela  n'est  nullement  opposé  au  désir  ardent  que 
Jésus  avait  de  souffrir  et  de  donner  sa  vie.  «  Rien  n'empêche 
qu'une  chose  ne  soit  contraire  à  la  volonté  considérée  en  elle- 
même,  et  que  cependant  on  la  veuille  en  raison  de  la  fin  à  la- 
quelle elle  se  rapporte.  C'est  de  cette  manière  que  la  mort  du 
Christ  et  sa  passion  ont  été  involontaires  considérées  en  elles- 
mêmes  et  qu'elles  lui  ont  causé  de  la  tristesse  ;  quoiqu'elles 
aient  été  volontaires  par  rapport  à  leur  fin  qui  est  la  rédemption 
du  genre  humain.  »  (III  p.,  q.  i5,  a.  6,  ad  4). 

La  tristesse  dans  l'âme  de  Jésus  a  été  excessive,  comme  l'ont 
été  les  souffrances  corporelles  qu'il  a  endurées,  —  à  cause  du 
motif  pour  lequel  il  souffrait.  «  C'est  pourquoi,  pour  satisfaire 
pour  les  péchés  de  tous  les  hommes,  le  Christ  a  pris  la  tris- 
tesse qui  a  été  absolument  la  plus  grande,  sans  dépasser  toute- 
fois la  règle  de  la  raison.  »  (III  p.,  q.  46,  a.  6,  ad  2).  —  Rien,  en 
outre,  ne  venait  diminuer  l'intensité  de  cette  souffrance,  parce 
que  Jésus  lui-même  l'imposait  à  son  âme  et  l'en  abreuvait. 
«  L'étendue  de  la  souffrance  du  Christ  dans  sa  passion  peut  se 
considérer  d'après  la  pureté  de  sa  douleur  et  de  sa  tristesse. 
Car  dans  les  autres  la  tristesse  intérieure  est  adoucie  et  la  dou- 
leur extérieure  l'est  aussi  d'après  certaine  considération  de  la 
raison,  par  l'influence  ou  le  reflet  des  puissances  supérieures  sur 
les  puissances  inférieures  ;  ce  qui  n'a  pas  eu  lieu  dans  le  Christ 
à  sa  passion,  puisque,  d'après  Saint  Jean  Damascène,  il  a  laissé 
à  chacune  des  puissances  de  son  âme  faire  ce  qui  lui  est 
propre.  »  (Inm.,  c.) 

La  crainte  est  un  autre  genre  de  souffrance,  à  laquelle  Jésus 


290  DE   JÉSUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

La  mort,  que  jusque-là  II  appelait  dans  les 
transports  de  son  amour,  Lui  apparaît  inainte- 
nant  dans  toute  son  horreur  '.  Elle  porte  en  elle 
le  châtiment  du  péché  '^  et  tout  ce  que  Dieu,  à 
l'origine,  y  a  déposé  de  douleur  expiatrice  et 
d'effet  terrible  de  sa  malédiction.  Il  le  voit  et  en 
souffre  infiniment. 

Chaque  pas  qu'il  fait  vers  la  mort  est  comme 
une  malédiction  nouvelle  qui  descend  du  ciel  sur 
le  pécheur,  pour  lui  faire  sentir  plus  vivement 
l'énormité  du  châtiment.  La  terrible  parole  de 
menace  qui  avait  retenti  au  paradis  terrestre  : 
«  Tu  mourras  de  mort  »  ^,  ne  cesse  de  résonner 
aux  oreilles  de  la  Victime  qui  mérite  de  mourir 
autant  de  fois  que  les  hommes  ont  commis  et 
commettront  de  péchés. 

Loin  de  détourner  les  yeux  de  ce  repoussant 
tableau,  Jésus  pénètre  jusque  dans  le  cœur  de  la 

n'a  pas  échappé.  «  Il  a  été  saisi  de  frayeur  et  d'angoisse  »,  li- 
sons-nous en  Saint  Marc  (xiv,  33).  En  quelques  lignes,  Saint 
Thomas  nous  le  fait  comprendre.  «  Comme  la  tristesse,  dit-il, 
est  produite  par  l'appréhension  du  mal  présent,  de  même  la 
crainte  résulte  de  Yappréhension  du  mal  futur...  Le  Christ  a 
eu  la  crainte  pour  le  mal  futur  qui  était  imminent,  mais  il  n'y 
a  rien  en  lui  de  cette  crainte  qui  tient  à  \ incertitude  de  l'évé- 
nement. »  (S.  Thom.,  III  p.,  q.  i5,  a.  7). 

1  «  Tout  être  vivant  fuit  la  mort  à  cause  de  ses  horreurs,  » 
S.  Thom.,  Op.  62,  c.  2. 

"^  «  La  solde  du  péché,  c'est  la  mort.  »  Rom.,  vi,  23. 

3  Gen.,  II,  17. 


IMMOLATION    DE    JESUS    SUR    LE    CALVAIRE  29I 

mort  pour  en  savourer  les  immenses  amertumes 
et  s'approprier  les  effroyables  désolations  que 
Dieu  y  a  déposées. 

Pour  ajouter  encore  à  tant  d'horreurs,  la  mort 
se  montre  à  Jésus  éclairée  des  sinistres  lueurs 
de  l'enfer.  Elle  est  comme  la  respiration  de  Sa- 
tan soufflant  le  péché  sur  l'humanité  '  ;  et  devenir 
sa  victime,  c'est  en  vérité  subir  l'odieuse  et  der- 
nière étreinte  de  Satan.  Jésus  seul  a  pu  mesurer 
l'ignominie  angoissante  d'un  tel  supplice. 

Néanmoins  Jésus  veut  la  mort,  parce  que  Dieu 
la  veut  ;  Il  l'embrasse,  parce  que  c'est  sa  desti- 
née -  ;  Il  se  laisse  abreuver  par  les  abîmes  d'amer- 
tumes qu'elle  contient,  parce  qu'il  est  un  crimi- 
nel destiné  à  la  subir  ;  et  comme  s'il  voulait  en 
tarir  pour  les  autres  les  sources  de  douleurs  et 
de  tourments,  Il  en  dirige  sur  son  âme  toutes  les 
abominations.  Tout  ce  que  les  hommes  de  tous 
les  temps  ont  enduré  et  endureront  à  la  mort, 
Jésus  l'éprouve  et  le  concentre  sur  Lui-même  ^. 

*  «  La  mort  est  entrée  dans  le  monde  par  l 'envie  du  diable.  » 
Sac,  h,  24. 

2  «  C'est  l'arrêt  de  ce  monde  :  il  faut  mourir.  »  Eccli.,  xiv,  12. 
«  //  est  établi  que  les  hommes   meurent   une  fois.  »    Hébr., 

IX,  27. 

3  La  crainte  de  la  mort  est  une  des  plus  grandes  souffrances 
d'ici-bas  ;  elle  comprend,  outre  l'appréhension  naturelle  de  la 
séparation  de  l'âme  et  du  corps,  tout  le  cortège  des  douleurs, 
des  tristesses  et  des  angoisses  qui  accompagne  ce  châtiment  du 
péché.  Jésus  est  mort  pour  nous  en  délivrer.  C'est  un  des  motjf§ 


292       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

Vision  terrible  qu'éclaire  sa  prescience  divine 
et  à  laquelle  II  donne  une  puissance  inouïe  de 
pénétration,  afin  d'en  souffrir  plus  cruelleinent. 
C'est  mourir  cent  fois  que  de  vivre  ainsi  compé- 
nétré  par  les  tortures  et  les  angoisses  de  la  mort. 

La  mort  guette  Jésus  comme  sa  proie  ;  mais 
avant  de  se  laisser  saisir  définitivement  dans  ses 
serres,  Il  a  résolu  de  subir  un  long  et  cruel  sup- 
plice. Et  alors  passe  devant  ses  yeux  la  série  in- 
terminable des  souffrances  et  des  opprobres  de 
sa  Passion. 

Jésus  ne  sera  pas  envoyé  à  la  mort  dans  le  se- 
cret, mais  une  condamnation  inique,  prononcée 

qu'en  donne  Saint  Thomas.  «  Non  seulement,  dit-il,  il  a  fallu 
que  le  Christ  souffrît,  mais  encore  qu'il  mourût  pour  nous  déli- 
vrer par  là  de  la  crainte  de  la  mort.  D'où  l'Apôtre  dit  (Hébr., 
II,  14,  i5)  :  «  qu'il  a  participé  à  la  chair  et  au  sang  pour  détruire 
par  sa  mort  celui  qui  avait  l'empire  de  la  mort,  c'est-à-dire  le 
diable,  et  pour  mettre  en  liberté  ceux  que  la  crainte  de  la  mort 
tenait  dans  la  servitude  pendant  toute  leur  vie.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  5o,  a.  1. 

Et  ailleurs,  envisageant  plus  spécialement  la  mort  comme  la 
peine  du  péché,  il  dit  :  «  Le  Christ  a  souffert  pour  nous  ce  que 
nous  avions  mérité  de  souffrir  par  le  péché  de  notre  premier 
père,  en  quoi  le  principal  est  la  mort  à  laquelle  toutes  les  au- 
tres passions  humaines  sont  coordonnées  comme  à  leur  dernière 
fin.  La  solde  du  péché  est  la  mort,  comme  le  dit  l'Apôtre  aux 
Romains  (vi,  23)  :  voilà  pourquoi  le  Christ  a  voulu  souffrir  la 
mort  pour  nos  péchés,  afin  de  nous  délivrer  de  la  mort,  en 
prenant,  lui  l'innocent,  la  peine  qui  nous  était  due,  comme  un 
coupable  serait  délivré  de  la  peine  qu'il  devrait  subir,  si  un  au- 
tre se  soumettait  pour  lui  à  cette  peine.  »  S.  Thom.,  Op.  2,  c.  227. 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  293 

par  la  plus  grande  autorité  religieuse,  procla- 
mera publiqueinent  sa  culpabilité  '. 

C'est  à  Jérusalem,  la  Ville  Sainte,  la  cité  de 
Jéhovah,  l'enceinte  du  Temple  des  oracles  et  des 
sacrifices,  au  cœur  de  la  nation  juive-,  au  mo- 
ment des  solennités  pascales  '■'',  qu'il  subira  le 
plus  ignoble  des  supplices. 

Déjà  la  douce  Victime,  qui  a  permis  à  son 
amour  de  garrotter  sa  toute-puissance  afin  de 
boire  jusqu'à  la  lie  le  calice  des  vengeances  di- 
vines, est  devenue  le  jouet  de  ses  ennemis.  Les 
calomnies,  les  sarcasmes,  les  outrages,  les  af- 
fronts, les  injures  et  les  opprobres  s'abattent  sur 
Jésus.  Il  souffle  un  vent  infernal  qui  promène 
partout  l'aveuglement  et  la  haine.  C'est  une  mer 
d'abominations  et  d'ignominies  qui  roule  ses  flots 
fangeux  sur  le  malheureux  pour  L'engloutir. 

Si  Jésus  parle,  Il  est  souffleté  ^  ;  s'il  se  tait,  Il 

'  «  Or,  le  matin  étant  venu,  tous  les  princes  des  prêtres  et 
les  anciens  du  peuple  tinrent  conseil  contre  Jésus  pour  le  livrer 
à  la  mort.»  Matth.,  xxvir,  i. 

«  Tous  le  condamnèrent  comme  digne  de  mort.  »  Marc,  xiv,  64. 

2  «  Comme  Jésus-Christ,  dit  Saint  Thomas,  s'était  choisi  le 
geni'e  de  mort  le  plus  ignominieux,  il  lui  fallait,  pour  suivre  ce 
plan  jusqu'au  bout,  soufFrir  cette  confusion  dans  un  lieu  aussi 
fameux  que  Jérusalem.  »  S.  Thom.,  Op.  53,  c.  48. 

3  «  Vous  savez  que  dans  deux  jours  se  fera  la  Pâque,  et  le 
Fils  de  l'homme  sera  livré  pour  être  crucifié.  »  Matth.,  xxvi,  2. 

''  «  Un  des  serviteurs  qui  était  présent  donna  un  soufflet  à 
Jésus,  disant  :  Tu  réponds  ainsi  au  pontife  ?  »  Jean,  xvui,  22. 


294  Ï>E   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

est  injurié  '  ;  s'il  paraît,  Il  est  accueilli  par  des 
cris  de  mort  -  ;  si  un  juge  timide  fait  mine  de  Le 
défendre,  on  réclame  pour  l'accusé  la  peine  hor- 
rible du  crucifiement  ^. 

Traité  comme  un  roi  de  théâtre,  affublé  comme 
un  fou,  condamné  par  lâcheté,  dépouillé  de  ses 
vêtements,  cruellement  frappé,  souillé  par  les 
crachats,  couronné  d'un  diadème  ensanglanté, 
Jésus  est  à  la  merci  de  qui  veut  L'humilier  et 
L'insulter  ''. 

•  «  Et  comme  il  était  accusé  par  les  princes  des  prêtres  et  les 
anciens,  /'/  ne  répondit  n'en.  Alors  Pilate  lui  dit  :  N'entends-tu 
pas  combien  de  témoignages  ils  profèrent  contre  toi  ?  Mais  il 
ne  lui  répondit  pas  une  parole.  »  Matth.,  xxvii,  12-14. 

-  «  Pilate  fit  emmener  Jésus  dehors,  et  il  dit  aux  Juifs  :  Voilà 
votre  roi.  Mais  ils  criaient  :  Enlevez-le,  enlevez-le.  Nous  n'a- 
vons pas  d'autre  roi  que  César.  »  Jean,  xix,  i3-i5. 

3  «  Pilate  sortit  de  nouveau  et  leur  dit  :  Voici  que  je  l'emmène 
dehors,  afin  que  vous  sachiez  que  je  ne  trouve  en  lui  aucune 
cause  de  condamnation.  Voilà  l'homme.  Quand  les  pontifes  et 
les  serviteurs  l'eurent  vu,  ils  crièrent,  disant  :  Crucifiez-le,  cru- 
cifiez-le. »  Jean,  xix,  4-6. 

*  «  Alors  ils  lui  crachèrent  au  visage  et  tombèrent  sur  lui 
à  coups  de  poing  (Matth.,  xxvi,  67)  ;  ils  voilèrent  sa  face,  et 
les  serviteurs  le  meurtrissaient  de  soufflets  (Marc,  xiv,  65), 
disant  :  Prophétise-nous,  Christ,  dis-nous  celui  qui  t'a  frappé. 
(Matth.,  xxvi,  68).  » 

«  Pilate  leur  livra  Jésus  flagellé  pour  qu'il  fût  crucifié.  Alors 
les  soldats  du  gouverneur,  menant  Jésus  dans  le  prétoire,  ras- 
semblèrent autour  de  lui  toute  la  cohorte  ;  et  l'ayant  dépouillé, 
ils  l'enveloppèrent  d'un  manteau  rouge;  et  ils  tressèrent  une 
couronne  d'épines  et  la  mirent  sur  sa  tête,  ainsi  qu'un  roseau 
dans  sa  main  droite  ;  et,  fléchissant  le  genou  devant  lui,  ils  se 


IMMOLATION    DE   JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  2^3 

Et  personne  autour  de  Lui  pour  Le  protéger 
et  Lui  porter  secours.  C'est  un  être  méconnu  de 
ses  concitoyens,  un  malfaiteur  qui  n'est  digne 
d'aucune  commisération,  un  criminel  qui  n'a  plus 
un  ami  qui  s'intéresse  à  lui,  un  condamné  à  qui 
on  préfère  un  homicide  '  et  qui  mérite  d'être 
confondu  avec  les  voleurs  et  les  assassins  -. 

moquaient  de  lui,  disant  :  Salut,  roi  des  Juifs.  Et  ils  crachèrent 
sur  lui  et  prirent  le  roseau  et  en  frappèrent  sa  tête.  Et  après 
qu'ils  se  furent  joués  de  lui,  ils  le  dépouillèrent  du  manteau  et 
lui  remirent  ses  vêtements  et  l'emmenèrent  pour  le  crucifier.  » 
Matth.,  xxvn,  26-3i. 

'  «  Pendant  le  jour  de  la  solennité,  le  gouverneur  avait  cou- 
tume d'accorder  au  peuple  un  prisonnier,  celui  qu'on  voulait. 
Or,  il  y  avait  alors  un  insigne  prisonnier  qui  s'appelait  Barabbas 
(Matth.,  xxvn,  i5,  16),  qui  était  enchaîné  avec  des  séditieux  et 
qui,  dans  une  sédition,  avait  commis  un  homicide.  Et  la  foule 
étant  montée,  commença  à  réclamer  ce  qu'il  faisait  toujours 
pour  eux  (Marc,  xv,  7,  8).  Pilate  dit  :  Qui  voulez-vous  que  je 
vous  accorde  :  Barabbas  ou  Jésus  qui  est  appelé  Christ  ?  Mais 
les  princes  des  prêtres  et  les  anciens  persuadèrent  au  peuple  de 
demander  Barabbas  et  de  faire  périr  Jésus.  Le  gouverneur 
donc  leur  dit  :  Qui  des  deux  voulez-vous  que  je  vous  délivre? 
Et  ils  dirent  :  Barabbas.  Pilate  leur  dit  :  Que  ferai-je  donc  de 
Jésus  qui  est  appelé  Christ  ?  Tous  dirent  :  Qu'il  soit  crucifié  !  » 
(Matth.,  xxvii,  17,  20-23). 

2  «  On  menait  aussi  avec  lui  deux  autres  malfaiteurs  pour  les 
mettre  à  mort.  Et  lorsqu'ils  furent  arrivés  au  lieu  qui  est  appelé 
Calvaire,  ils  le  crucifièrent,  et  les  voleurs  aussi,  l'un  à  sa  droite, 
l'autre  à  sa  gauche.  »  (Ltc,  xxni,  32,  33).  —  C'est  ce  qu'avait 
prédit  Isaïe  (lui,  12)  :  «  11  a  été  mis  au  nombre  des  scélérats  ». 

Saint  Thomas  fait,  à  ce  sujet,  les  remarques  suivantes. 
«  Comme  le  Christ  n'a  pas  dû  souffrir  la  mort,  mais  qu'il  s'y 
est  soumis  volontairement  pour  la  vaincre  par  sa  puissance  ; 
de  même  il  n'a  pas  mérité  d'être  mis  au  nombre  des  voleurs. 


296  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

En  vain  Jésus  cherche  à  apercevoir  ses  fidèles 
disciples;  tous  ont  fui  et  L'ont  abandonné  '.  Dans 
les  ténèbres,  II  aperçoit  le  traître  allant  se  pen- 
dre -  ;  dans  le  silence  de  la  nuit,  Il  entend,  mêlé 
au  chant  du  coq,  le  triple  reniement  de  Pierre^. 

Délaissé  des  hommes,  Il  lève  les  yeux  au  ciel, 
et  le  ciel  reste  d'airain.  Aucun  secours  ne  vient 
Le  réconforter.  Son  Père  reste  muet,  et  ce  si- 
lence est  pour  Lui  la  plus  horrible  des  répro- 
bations '. 

Pendant  ce  temps,  Satan  ricane  et  Jésus  en- 
mais  il  l'a  voulu  pour  vaincre  l'injustice  par  sa  vertu.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  46,  a.  11,  ad  1. 

«  Dans  la  pensée  de  Dieu,  ajoute-t-il,  le  Christ  a  été  crucifié 
avec  des  voleurs,  parce  que,  comme  le  Christ  s'est  fait  pour 
nous  la  malédiction  de  la  croix,  de  même  il  a  voulu,  pour  le 
salut  de  tout  le  monde,  être  crucifié  entre  deux  coupables, 
comme  s'il  eût  été  coupable  lui-même.  »  Et  il  cite  Saint  Au- 
gustin qui  dit  (Tract,  xxxi,  in  fin.)  :  «  Cette  croix,  si  vous  y  ré- 
fléchissez, a  été  un  tribunal  ;  car,  au  milieu  se  trouvait  le  Juge, 
et  d'un  côté  celui  qui  a  cru  et  qui  a  été  délivré,  et  de  l'autre 
celui  qui  l'a  insulté  et  qui  a  été  condamné.  Il  indiquait  par  là  ce 
qu'il  ferait  des  vivants  et  des  morts,  en  montrant  qu'il  mettrait 
les  uns  à  sa  droite  et  les  autres  à  sa  gauche.  »  Ibid.,  c. 

1  «  Alors,  tous  les  disciples,  l'abandonnant,  s'enfuirent.  » 
Matth.,  xxvi,  56. 

2  «  Ayant  jeté  les  trente  pièces  d'argent  dans  le  temple,  il 
s'éloigna  et  s'eir  alla  se  pendre.  »  Matth.,  xxvii,  5. 

3  Matth.,  xxvi,  69-75  ;  Marc,  xiv,  66-72  ;  Luc,  xxii,  55-62  ; 
Jean,  xvni,  i5-i8,  25-27. 

^  «  Mon  Dieu,  mon  Dieu,  pourquoi  m'avez-vous  abandonné?  » 
Matth.,  x.wii,  46. 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SLR    LE    CALVAIRE  29" 

tend  les  grondements  qui  montent  de  l'enfer  et 
le  fracas  terrible  que  font  les  démons  avec  les 
instruments  de  son  supplice.  Ce  qui  s'annonce 
est  pire  encore  ;  un  nouveau  gouffre  s'ouvre  et 
Jésus  va  y  être  précipité.  N'importe,  Il  ira  jus- 
qu'au bout.  Il  s'est  fait  Victime  pour  glorifier  son 
Père  et  sauver  le  monde,  rien  ne  L'arrêtera  ;  Il 
a  encore  assez  de  force  pour  être  crucifié  et  pour 
mourir. 

Mais  tout-à-coup  une  autre  vision  passe  devant 
ses  yeux,  celle-là  plus  horrible  que  toutes  les  au- 
tres. Il  souffre  atrocement  et  II  va  donner  sa  vie 
au  milieu  de  tourments  indicibles  ;  Il  aura  ab- 
sorbé des  océans  de  souffrances,  et  il  ne  restera 
plus  aux  mains  de  la  Justice  divine  une  torture 
qu'il  n'ait  éprouvée  ;  et,  malgré  tout  cela,  II  aura 
souffert  en  vain  pour  un  grand  nombre  !  Beau- 
coup refuseront  d'être  ses  rachetés,  et  sa  inort 
qui  devait  leur  fermer  les  portes  de  l'enfer  ne 
servira  qu'à  les  leur  ouvrir  plus  grandes  pour 
les  y  engloutir.  Leur  malice  rendra  pour  eux  ses 
mérites  inutiles  et  enlèvera  à  son  divin  Père  la 
part  de  gloire  que  leur  salut  était  destiné  à  lui 
donner. 

C'en  est  trop  pour  la  tendresse  miséricordieuse 
de  la  Victime  ;  l'intensité  de  la  douleur  en  a  un 
moment  raison,  et  elle  tombe  en  agonie,  la  face 


29»  DE   JESUS    DANS    SON    ETAT    DE   VICTIME 

contre  terre,  torturée  par  des  angoisses  inouïes  '. 
Comme  si  devant  tant  d'horreurs,  son  cœur  re- 
fusait de  battre,  il  refoule  au  dehors  le  sang  de 
ses  veines  et  en  inonde  tout  son  corps  ^. 

Alors,  du  fond  de  l'âme  de  l'auguste  Victime, 
monte  un  cri  d'ineffable  supplication  que  lui  ar- 
rache la  douleur  :  «  Mon  Père,  s'il  est  possible, 
que  ce  calice  s'éloigne  de  moi  »  'K  Court  moment 
de  répit  accordé  à  la  plus  intense  et  à  la  plus 
atroce  des  tortures.  Aussitôt,  considérant  l'iné- 
vitable issue  de  son  Sacrifice,  Jésus  proteste  de 
son  acquiescement  plénier  aux  volontés  divines  : 
«  Père,  non  ma  volonté,  mais  la  vôtre  »  K 

Jésus  est  fort  pour  de  nouveaux  combats.  En- 
core un  peu  de  temps,  et  11  aura  atteint  le  som- 
met du  Calvaire  où  doit  prendre  fin  son  supplice 
rédempteur. 

V.  —  Les  dernières  heures  de  la  Victime 

Jésus  a  quitté  le  jardin  des  Oliviers.  D'abord 
accablé  par  la  terrible  lutte  qu'il  dût  y  soutenir, 

'  «  S'étant  avancé  un  peu,  /'/  tomba  la  face  contre  terre,  et, 
—  étant  tombé  en  agonie  (Luc,  xxii,  43),  —  il  priait  pour  que 
cette  heure,  s'il  se  pouvait,  s'éloignât  de  lui.  »  Marc,  xiv,  35. 

2  «  Et  sa  sueur  devint  comme  des  gouttes  de  sang  découlant 
jusqu'à  terre.  »  Luc,  xxii,  44. 

3  Matth.,  XXVI,  39. 
^  Luc,  XXII,  42. 


I 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  299 

Il  s'était  relevé  plein  d'un  nouveau  courage  pour 
accomplir  toutes  les  volontés  de  son  Père  et, 
dans  un  nouvel  élan  d'héroïque  amour,  Il  s'était 
avancé  au-devant  de  ses  ennemis  à  qui,  cette 
fois,  Il  avait  résolu  de  se  livrer  sans  défense  ni 
résistance  K 

Le  moment  le  plus  solennel  de  sa  vie  est  ar- 
rivé. Quelques  heures  seulement  Le  séparent 
du  grand  Sacrifice  qu'a  décrété  la  Très  Sainte 
Trinité,  qu'attend  dans  l'humiliation  l'humanité 
impuissante  à  se  relever  de  sa  chute,  et  que  re- 
doute l'enfer  comme  son  irrémédiable  défaite. 
Mais,  mystère  insondable  des  desseins  de  Dieu, 
la  Victime  qui  s'est  elle-même  condamnée  à  la 
mort  pour  sauver  les  pécheurs  voudra  mourir  de 
leurs  propres  mains  ^,  et  l'enfer  qui  appréhende 
la  venue  du  Rédempteur  promis  ne  saura  le 
reconnaître    et    se    fera    lui-même    l'instrument 


1  «  L'heure  est  venue  ;  voilà  que  le  Fils  de  l'homme  sera  livré 
aux  mains  des  pécheurs.  Levez-vous,  allons  ;  voilà  que  celui 
qui  me  livrera  est  proche.  »  Marc,  xiv,  41,  42. 

2  Si  nous  disons  qu'il  y  a  là  un  vrai  mystère,  c'est  en  ce  sens 
que  l'œuvre  du  salut  du  genre  humain  a  été  occasionnellement 
opérée  par  le  plus  grand  des  crimes.  Saint  Thomas  dit  juste- 
ment :  «  La  passion  du  Christ  a  été  l' ablation  de  son  sacrifice, 
selon  qu'il  a  souffert  charitablement  la  mort  par  sa  volonté 
propre  ;  mais  selon  qu'il  l'a  soufferte  de  la  part  de  ses  persé- 
cuteurs, il  n'y  a  pas  eu  de  sacrifice,  mais  au  contraire  le  péché 
le  plus  grave.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  47,  a.  4,  ad  2. 


300  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

aveugle   de  sa  défaite    et  du   salut  du  monde'. 

On  serait  presque  tenté  de  désirer  voir  des- 
cendre un  Séraphin  du  Paradis,  ayant  en  mains 
un  glaive  d'or,  pour  immoler,  au  milieu  des 
chants  angéliques,  la  Victime  divine  dont  le  Sa- 
crifice doit  procurer  à  Dieu  la  plus  grande  gloire 
que  jamais  la  création  pourra  lui  offrir.  Cette 
scène  eût  été  digne  du  Fils  de  Dieu,  mais  ne 
convenait  pas  au  Fils  de  l'homme  fait  pécheur 
et  devenu  Victime.  Jusqu'à  la  fin  l'humiliation 
devra  L'envelopper,  la  souffrance  Le  pénétrer  ; 
et  ses  dernières  heures,  plus  encore  que  le  reste 
de  sa  vie,  devront  être  des  heures  de  douleur  et 
porter  le  cachet  de  la  terrible  expiation  que  Lui 
a  imposée  la  Justice  inexorable  de  Dieu. 

1  Saint  Thomas,  à  la  suite  de  Saint  Augustin,  dit  :  «  Le  Christ 
ne  s'est  manifesté  aux  démons  qu'autant  qu'il  l'a  voulu,  et  il  ne 
l'a  voulu  qu'autant  qu'il  l'a  fallu...  Le  Vénérable  Bède  observe  : 
«  que  les  démons  confessaient  le  Fils  de  Dieu  »,  comme  on  dit 
plus  loin  :  «  qu'ils  savaient  qu'il  était  le  Christ  »,  parce  que  le 
diable  l'ayant  vu  fatigué  par  le  jeûne,  il  crut  qu'il  était  un 
homme  véritable,  mais  parce  que  en  le  tentant  il  ne  pût  pas  le 
vaincre,  il  se  douta  qu'il  était  le  Fils  de  Dieu.  Par  la  puissance 
de  ses  miracles  il  comprit  ou  plutôt  il  soupçonna  ce  qu'il  était. 
C'est  pourquoi  il  a  conseillé  aux  Juifs  de  le  crucifier,  non  parce 
qu'il  a  pensé  que  le  Christ  n'était  pas  le  Fils  de  Dieu,  mais 
parce  qu'/7  n'a  pas  prévu  que  sa  mort  serait  sa  propre  ruine. 
Car  c'est  de  ce  mystère,  caché  dès  le  commencement  des  siècles, 
que  l'Apôtre  dit  :  qu'aucun  des  princes  de  ce  siècle  ne  l'a  connu  ; 
parce  que  s'ils  l'eussent  connu,  ils  n'auraient  jamais  sacrifié 
le  Seigneur  de  la  gloire.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  44,  a.  1,  ad  2. 


IMMOLATION    DE   JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  3oi 

Il  n'y  a  que  des  abaissements  excessifs  qui 
puissent  couronner  une  existence  où  l'humilia- 
tion n'a  connu  d'autres  bornes  que  celles  d'une 
puissance  infinie  rabaissant  ainsi  la  grandeur  et 
la  majesté.  Il  n'y  a  que  des  souffrances  intolé- 
rables qui  puissent  satisfaire  trente-trois  années 
d'incomparables  désirs  d'immolation.  Il  n'y  a 
qu'une  agonie  de  tourments  et  de  tortures  qui 
soit  en  harmonie  avec  un  aussi  sublime  Sacri- 
fice. Il  n'y  a  que  des  mépris  et  des  opprobres 
qui  conviennent  à  une  Victime  n'ayant  consenti 
à  le  devenir  qu'à  la  condition  de  vivre  dans  l'ab- 
jection et  de  mourir  dans  l'ignominie.  Il  n'y  a 
que  des  pécheurs  et  des  suppôts  de  Satan  qui 
soient  appelés  à  traiter  indignement  Celui  qu'un 
amour  infini  a  porté  à  prendre  l'horrible  aspect 
du  péché.  Il  n'y  a  que  des  mains  souillées,  des 
esprits  aveuglés,  des  cœurs  corrompus,  des  vo- 
lontés dévoyées  qui  soient  dignes  d'entrer  dans 
le  cortège  infernal  qui  conduit  à  la  mort  le  divin 
supplicié. 

Jésus  ne  pouvait  s'entourer  davantage  d'infa- 
mante humiliation  ni  consacrer  par  une  souf- 
france plus  intense  les  derniers  et  solennels  mo- 
ments qu'il  va  passer  dans  l'humanité.  Et  afin 
d'atteindre  les  dernières  limites  possibles  de  ce 
que  les  hommes  peuvent  Lui  faire  souffrir,  et, 
par  là,  de  donner   à  la  Justice  divine  outragée 


302  DE   JÉSUS   DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

une  satisfaction  expiatoire  plus  grande,  II  se  con- 
damne Lui-même  à  un  état  d'impuissance  com- 
plète qui  Le  livre  entièrement  à  la  merci  de  ses 
ennemis. 

11  voile  sa  Majesté,  et  II  ne  se  permettra  plus 
d'exercer  aucun  ascendant  sur  les  esprits  et  les 
cœurs.  Il  impose  silence  à  sa  parole,  et  sa  voix 
ne  se  fera  plus  entendre  qu'à  de  rares  intervalles. 
Il  paralyse  sa  toute-puissance  et  la  convertit  en 
faiblesse.  Il  enchaîne  sa  liberté,  et  II  s'impose  le 
devoir  d'obéir  et  de  se  laisser  maltraiter. 

Ce  n'est  plus  le  docteur  qui  donnait  de  l'auto- 
rité à  sa  parole  par  l'éclat  de  ses  miracles  ;  Il  est 
réduit  au  silence  et  II  n'ose  même  plus  répéter 
ses  enseignements  '.  Ce  n'est  plus  le  thauma- 
turge qui  faisait  accourir  les  foules  ;  sa  misère 
présente  Le  rend  plutôt  un  sujet  de  pitié  ^.  Ce 
n'est  plus  le  prophète  qui  se  proclamait  im- 
perturbablement l'Envoyé  du  ciel  ;  et  si  tout-à- 
l'heure,  pour  rendre  témoignage  à  la  vérité,   II 


1  «  J'aî  parlé  publiquement  au  monde.  J'ai  toujours  enseigné 
dans  la  synagogue  et  dans  le  temple  où  se  rassemblent  tous  les 
Juifs,  et  je  n'ai  rien  dit  en  secret.  Pourquoi  m'interrogez-vous? 
Interrogez  ceux  qui  ont  entendu  ce  que  je  leur  ai  dit,  ceux-là 
savent  ce  que  j'ai  dit.  »  Jean,  xviii,  20,  21. 

2  «  Or,  une  grande  foule  de  peuple  et  de  femmes  le  suivaient, 
pleurant  et  se  lamentant.  Et  Jésus  se  tournant  vers  elles,  dit  : 
Filles  de  Jérusalem,  ne  pleurez  pas  sur  moi,  mais  pleurez  sur 
vous  et  sur  vos  enfants.  »  Luc,  xxiii,  27,  28, 


I 


IMMOLATION    DE   JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  3o3 

affirme  une  dernière  fois  qu'il  est  le  Fils  de 
Dieu  ',  son  impuissance  à  réagir  contre  l'injuste 
condamnation  à  mort  qu'aura  motivé  sa  décla- 
ration, fera  contraste  avec  ses  paroles  -. 

Ce  n'est  plus  l'ardent  défenseur  des  petits  et 
des  humbles  qui  humiliait  les  riches  et  les  or- 
gueilleux; Il  est  maintenant  tombé  si  bas  qu'il  ne 
peut  plus  se  défendre  Lui-même  ^.  Ce  n'est  plus 
l'étonnant  apôtre,  dévoré  du  zèle  de  la  maison 
de  Dieu,  qui  chassait  avec  autorité  les  vendeurs 
du  Temple  ;  Il  est  l'objet  du  mépris  universel 
et  l'humanité,  à  son  tour,  est  en  train  de  Le 
chasser  de  son  sein  ^. 

Ce  n'est  plus  le  maître  des  éléments,  qui  com- 
mandait impérieusement  aux  forces  de  la  na- 
ture ;  Il  est  livré  aux  volontés  humaines  comme 
un  être  sans  discernement  et  sans  raison  '.  Ce 

1  «  Et  le  prince  des  prêtres  lui  dit  :  Je  t'adjure  par  le  Dieu 
vivant  de  nous  dire  si  tu  es  le  Christ,  le  Fils  de  Dieu.  Jésus  lui 
répondit  :  Tu  l'as  dit.  »  Matth.,  xxvi,  63,  64. 

2  «  Ils  répondirent  :  //  mérite  la  mort...  Ils  l'emmenèrent  lié 
et  le  livrèrent  à  Ponce  Pilate,  le  gouverneur.  »  Matth.,  xxvi,  66  ; 
xxvii,  2. 

3  «  Après  qu'ils  se  furent  joués  de  lui,  ils  l'emmenèrent  pour 
le  crucifier.  »  Matth.,  xxvii,  3l. 

*  «  Et  ceux  qui  passaient  le  blasphémaient,  branlant  la  tête, 
et  disant  :  Va,  toi  qui  détruis  le  temple  de  Dieu  et  le  rebâtis  en 
trois  jours,  sauve-toi  toi-même;  si  tu  es  le  Fils  de  Dieu,  des- 
cends de  la  croix.  »  Matth.,  xxvii,  39,  40. 

5  «  Il  a  sauvé  les  autres,  il  ne  peut  se  sauver  lui-même.  » 
Matth.,  xxvii,  42. 


304  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT   DE   VICTIME 

n'est  plus  le  souverain  dominateur,  qui  déjouait 
les  plans  de  ses  ennemis  et  à  son  gré  échappait 
à  leur  malice  ;  c'en  est  fait,  Il  est  maintenant  leur 
prisonnier  et  rien  ne  les  empêchera  d'assouvir 
sur  Lui  leur  haine  et  leur  vengeance  ^. 

Tel  est  l'état  inconcevable  d'abaissement  et 
d'impuissance  dans  lequel  Jésus  s'est  réduit  pour 
vivre  les  dernières  heures  de  sa  vie.  La  Victime 
est  prête  pour  le  Sacrifice  ;  le  traître  s'avance  et 
la  soldatesque  l'accompagne.  Il  s'agit  d'arrêter  en 
pleine  nuit  un  malfaiteur;  on  s'arme  de  torches, 
de  glaives  et  de  bâtons  -,  et,  les  ténèbres  se  prê- 
tant à  cette  honteuse  arrestation,  les  misérables 
s'emparent  de  leur  victime,  La  ligottent  et  L'en- 
traînent ^. 

Jésus  toutefois,  pour  bien  montrer  qu'il  ne  se 
laisse  saisir  que  parce  qu'il  le  veut,  terrasse  ses 
ennemis  qui  tout  d'abord  n'osent  mettre  la  main 

1  «  Il  se  confie  en  Dieu  ;  qu'il  le  délivre  maintenant, 
s'il  l'aime  ;  car  il  a  dit  :  Je  suis  le  Fils  de  Dieu.  »  Matth., 
XXVII,  43. 

^  «  Comme  il  parlait  encore,  voilà  que  Judas,  un  des  Douze, 
vint  et  avec  lui  une  grande  foule  avec  des  lanternes,  —  des 
torches  (Jean,  xvui,  3),  —  des  glaives  et  des  bâtons,  envoyés 
par  les  princes  des  prêtres  et  les  anciens  du  peuple.  »  Matth., 
XXVI,  47. 

3  «  Alors  la  cohorte,  le  tribun  et  les  serviteurs  prirent  Jésus 
et  le  lièrent.  »  Jean,  xvim,  12. 


IMMOLATION    DE   JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  3o5 

sur  Lui  '  et  fait  en  faveur  de  l'un  d'eux  son  der- 
nier miracle  '^. 

C'était  leur  dire  :  j'abdique  volontairement  et 
ma  puissance  et  ma  liberté,  parce  que  mon  heure 
est  venue  -^  et  que  je  dois  être  baptisé  d  un  bap- 
tême de  sang  ^  ;  me  voici  entre  vos  mains  pour 
accomplir  les  volontés  de  mon  Père  '^  et  pour 
souffrir  tout  ce  que  j'ai  annoncé  de  ma  Passion 
et  de  ma  mort.  Afin  que  les  hommes  sachent  que 
j'aime  mon  Père  et  que  mon  plus  grand  désir  est 
de  donner  ma  vie  pour  eux,  allons  '■. 

La  porte  est  désormais  ouverte  aux  humilia- 
tions publiques  et  aux  indignes  traitements  ;  ils 

1  «  Mais  Jésus  sachant  tout  ce  qui  devait  lui  arriver,  s'avança 
et  leur  dit  :  Qui  ciierchez-vous  ?  Ils  lui  répondirent  :  Jésus  de 
Nazareth.  Jésus  leur  dit  :  C'est  moi.  Dès  qu'il  leur  eût  dit  :  C'est 
moi,  ils  reculèrent  et  tombèrent  à  terre.  »  Jean,  xviii,  4-6. 

'-  «  Et  ceux  qui  étaient  autour  de  lui,  voyant  ce  qui  allait  se 
passer,  lui  dirent  :  Seigneur,  si  nous  frappions  de  l'épée  ?  Et  l'un 
d'eux  frappa  le  serviteur  du  grand-prêtre  et  lui  coupa  l'oreille 
droite.  Mais  Jésus  prenant  la  parole  dit  :  Demeurez-en  là.  Et 
ayant  touché  l'oreille  de  cet  homme,  il  le  guérit.  »  Luc,  xxii, 
49-5 t. 

•^  Jean,  xvii,  1. 

*  Marc,  x,  38. 

5  «  Mais  Jésus  dit  à  Pierre  :  Mets  ton  glaive  dans  le  fourreau. 
Le  calice  que  le  Père  m'a  donné,  ne  le  boirai-je  pas  ?  »  Jean, 
XVIII,  11. 

6  «  Afin  que  le  monde  sache  que  j'aime  le  Père,  et  que  je 
fais  selon  que  le  Père  m'a  commandé,  lei'ez-vous.  sortons 
d'ici.  »  Jean,  xiv,  3i. 


3o6  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

vont  se  succéder  sans  interruption  et,  jusqu'à  la 
fin,  avec  une  violence  satanique.  Pour  pouvoir 
maltraiter  à  son  aise  la  Victime  et  donner  à  la 
condamnation  un  caractère  de  légalité,  Jésus 
est  amené  devant  le  Sanhédrin,  le  grand  Conseil 
théocratique  des  Juifs  ;  et  là.  Il  subit  un  odieux 
interrogatoire,  destiné  non  à  faire  la  lumière 
mais  à  voiler  par  la  calomnie  et  l'hypocrisie  la 
plus  injuste  des  sentences  \  Le  jugement  est 
déjà  porté  à  l'avance,  mais  il  est  expédient  de 
lui  donner  aux  yeux  du  public  une  couleur 
d'équité,  et  c'est  à  l'unanimité  qu'est  prononcée 
la  peine  de  mort  contre  Celui  que  chacun  déjà 
voudrait  pouvoir  crucifier  de  sa  propre  main  ^. 

1  «  Cependant  les  princes  des  prêtres  et  tout  le  conseil  cher- 
chaient un  faux  témoignage  contre  Jésus  pour  le  livrer  à  la 
mort.  Et  ils  n'en  trouvèrent  point,  quoique  beaucoup  de  faux 
témoins  se  fussent  présentés.  »  Matth.,  xxvi,  Sg,  60. 

2  «  Et  le  grand-prêtre,  déchirant  ses  vêtements,  dit  :  Qu'avons- 
nous  encore  besoin  de  témoins  ?  Vous  avez  entendu  le  blas- 
phème :  que  vous  en  semble  ?  Tous  le  condamnèrent  comme 
digne  de  mort.  »  Marc,  xiv,  63,  64. 

L'unanimité  des  Sanhédristes  ne  peut  porter  que  sur  les  mem- 
bres alors  présents,  puisque  nous  savons  que  Joseph  d'Arima- 
thie  et  Nicodème,  lesquels  faisaient  partie  tous  deux  du  Grand 
Conseil,  étaient  disciples  de  Jésus  et  qu'ils  s'empressèrent  d'en- 
sevelir le  Sauveur,  après  sa  mort.  Saint  Luc  dit  expressément, 
en  parlant  de  Joseph  d'Arimathie,  qu'  «  il  n'avait  consenti  ni 
aux  desseins  ni  aux  actes  des  autres  »  (Luc,  xxiii,  5i).  Et  nous 
lisons  en  Saint  Jean  :  «  Joseph  d'Arimathie,  parce  qu'il  était 
disciple  de  Jésus,  mais  secrètement,  par  crainte  des  Juifs,  de- 
manda à  Pilate  de  prendre  le  corps  de  Jésus.  Pilate  le  permit. 


IMMOLATION    DE   JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  307 

Mais  Jésus  est  une  Victime  universelle.  Il 
meurt  pour  le  salut  de  tous  les  hommes  sans 
exception  ^  ;  et  c'est  pourquoi  II  veut  associer 
dans  sa  condamnation  les  Juifs  et  les  Gentils, 
l'autorité  religieuse  et  le  pouvoir  civil  -.  Alors 
commence  une  douloureuse  procession  d'Anne 

Il  vint  donc  et  prit  le  corps  de  Jésus.  Et  Nicodème,  qui  d'abord 
était  venu  à  Jésus  de  nuit,  vint  aussi,  portant  un  mélange  de 
myrrhe  et  d'aloès  d'environ  cent  livres.  »  (Jean,  xix,  38,  39). 

^  «  La  passion  du  Christ  a  été  une  satisfaction  suffisante 
et  surabondante  [)our  les  péchés  de  tout  le  genre  humain.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  49,  a.  3. 

5  Jésus  lui-même  l'avait  prédit  :  «  Voilà  que  nous  montons  à 
Jérusalem,  et  le  Fils  de  l'homme  sera  livré  aux  princes  des  prê- 
tres et  aux  Scribes,  et  ils  le  condamneront  à  mort  ;  et  ils  le 
livreront  aux  Gentils  ;  pour  être  moqué,  —  couvert  de  crachats 
(Luc,  xvni,  32),  —  mis  au  rang  des  scélérats  (Luc,  xxii,  37),  — 
flagellé  et  crucifié.  »  Matth.,  xx,  18,  19. 

Saint  Thomas  nous  en  donne  la  raison,  avec  sa  précision  or- 
dinaire. «  L'effet  de  la  passion  du  Christ  a  été  figuré  à  l'avance 
par  son  mode  même.  Car  d'abord  la  passion  du  Christ  a  eu 
pour  effet  le  salut  des  Juifs.  En  second  lieu,  par  les  prédica- 
tions des  Juifs,  l'effet  de  la  passion  du  Christ  est  passé  aux 
Gentils.  C'est  pourquoi  il  a  été  convenable  que  le  Christ  com- 
mençât à  souffrir  de  la  part  des  Juifs,  et  qu'ensuite  les  Juifs 
l'ayant  livré  aux  Gentils,  il  achevât  sa  passion  par  les  mains 
de  ces  derniers.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  47,  a.  4. 

Jésus,  du  haut  de  la  croix,  les  associera  encore  dans  une 
même  prière  de  pardon.  «  Père,  pardonnez-leur,  car  ils  ne 
savent  ce  qu'ils  font.  »  (Luc,  xxni,  34).  —  «  Le  Christ,  dit  Saint 
Thomas,  pour  montrer  l'abondance  de  la  charité  qui  le  portait 
à  souffrir,  a  demandé  pardon  pour  ses  bourreaux,  lorsqu'il  était 
sur  la  croix.  C'est  pourquoi  pour  faire  arriver  aux  Juifs  et  aux 
Gentils  les  fruits  de  cette  prière,  //  a  voulu  souffrir  de  la  part 
des  uns  et  des  autres.  »  (Ibid.,  ad  1). 


3o8  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

à  Caïphe,  de  Caïphe  à  Pilate,  de  Pilate  à  Hérode 
et  d'Hérode  à  Pilate  '.  Le  même  vent  déicide 
souffle  dans  tout  Jérusalem.  Les  injures  et  les 
opprobres,  les  railleries  et  les  mépris  ne  suffi- 
sent pas,  la  mort  seule  est  capable  d'assouvir  la 
haine  qui  s'est  emparée  de  ce  peuple  en  délire. 
La  même  sentence  infâme  qui  était  tombée  des 
lèvres  du  Grand  Prêtre  -  et  qu'avaient  sanction- 
née les  membres  du  Sanhédrin  ^,  se  fait  entendre 
de  nouveau  du  balcon  du  Prétoire  '^  ;  l'orgueil- 
leuse Rome  vient  donner  la  main  à  la  malheu- 
reuse Jérusalem,  pour  accomplir  le  plus  horrible 

'  «  Ils  l'emmenèrent  d'abord  chez  Anne,  car  il  était  beau-père 
de  Caïphe,  qui  était  le  pontife  de  cette  année.  »  Jean,  xvin,  i3. 

«  ÎMais  ceux  qui  tenaient  Jésus  le  menèrent  chez  Caïphe, 
prince  des  prêtres,  où  les  Scribes  et  les  anciens  étaient  assem- 
blés. »  Matth.,  XXVI,  57. 

«  Or,  le  matin  étant  venu...  ils  l'emmenèrent  lié  et  le  livrèrent 
à  Ponce  Pilate,  le  gouverneur.  »  Matth.,  xxvn,  2. 

«  Pilate,  entendant  nommer  la  Galilée,  demanda  s'il  était 
Galiléen.  Et  dès  qu'il  sut  qu'il  était  de  la  juridiction  d'Hérode, 
il  le  renvoj'a  à  Hérode  qui  était  aussi  à  Jérusalem  en  ces  jours- 
là.  »  Luc,  xxiii,  6,  7. 

«  Mais  Hérode  avec  sa  cour  le  méprisa,  et,  se  jouant  de  lui,  il 
le  revêtit  d'une  robe  blanche  et  le  renvoya  à  Pilate.»  Ism.,  11. 

2  «  Or,  l'un  d'eux,  nommé  Caïphe,  étant  le  pontife  de  cette 
année,  leur  dit  :  Vous  ne  savez  rien,  et  vous  ne  pensez  pas  qu'il 
est  expédient  pour  vous  qu'un  seul  homme  meure  pour  le 
peuple,  et  que  la  nation  ne  périsse  pas  tout  entière.  »  Jean, 
XI,  49,  5o. 

^  «  Il  est  digne  de  mort.  »  Matth.,  xxvi,  66. 

'^  «  Enlevez-le  !  Crucifiez-le  !  »  Jean,  xix,  i5. 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SUR    LE     CALVAIRE  OO9 

forfait  qui  ait  souillé  les  annales  de  l'humanité  '. 

Il  faut  du  sang  à  cette  populace  furieuse  ;  et, 
comme  s'il  ne  coulait  pas  assez  vite  et  que  le 
Calvaire  fût  encore  trop  éloigné,  les  coups  d'une 
cruelle  flagellation  mettent  en  lambeaux  la  chair 
de  l'innocente  Victime.  Plus  une  seule  partie  de 
son  corps  qui  n'ait  une  blessure  ;  les  bourreaux, 
dont  Satan  a  soutenu  la  vigueur  et  la  cruauté. 
L'ont  littéralement  haché  et  y  ont  creusé  des 
sillons  profonds  qui  mettent  les  os  à  nu.  De  peur 
de  Le  faire  mourir  sur  place,  ils  ont  un  peu  mé- 
nagé la  tête  ;  mais,  inventant  bien  vite  une  autre 
torture,  ils  y  enfoncent  à  coups  redoublés  une 
couronne  d'épines  dont  ils  font  à  la  fois  un  ins- 
trument de  supplice  et  un  diadème  d'ignominie. 

Mais  Jésus  a  encore  du  sang  dans  les  veines, 
il  faut  le  Lui  tout  enlever  ;  son  cœur  bat  encore 
dans  sa  poitrine,  il  faut  en  arrêter  les  palpita- 
tions ;  son  regard  reflète  encore  trop  de  bonté 
et  de  douceur,  il  faut  le  voiler  à  jamais  ;  son  vi- 
sage porte  encore,  malgré  les  coups,  le  cachet 
d'une  trop  auguste  majesté,  il  faut  y  imprimer 
les  empreintes  de  la  mort  ;  son  être  tout  entier 
parle  trop  éloquemment  d'amour  et  de  charité 

*  «  Alors  il  (Pilate)  le  leur  livra  pour  qu'il  fût  crucifié.  Et  ils 
(les  pontifes)  prirent  Jésus  et  ils  l'emmenèrent.  »  Jean,  xix,  16. 
—  Remarquons  néanmoins  que  les  acteurs  immédiats  du  drame 
furent  les  soldats  romains  à  qui  les  pontifes  confièrent  Jésus. 


3lO  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

pour  endurer  ainsi  avec  tant  d'héroïsme  un  châ- 
timent que  l'on  sait  n'être  pas  mérité,  il  faut  à 
tout  prix  faire  disparaître  une  Victime  qui  con- 
damne si  ouvertement  la  malice  et  l'injustice  de 
ses  bourreaux. 

C'est  donc  au  Calvaire  que  l'on  conduit  le 
supplicié.  Par  un  raffinement  de  cruauté,  dût-Il 
tomber  plusieurs  fois  sous  le  poids  écrasant  de 
son  fardeau,  on  Le  condamne  à  porter  Lui-même 
l'instrument  de  son  supplice  '.  La  lourde  croix 
ensanglante  ses  épaules  et  L'accable  douloureu- 
sement dans  sa  marche.  S'il  semble  défaillir,  on 
Le  raille  et  L'insulte  ;  s'il  tombe,  on  Le  frappe 
cruellement  ;  quand  II  se  relève,  on  recommence 
à  L'outrager  et  à  Le  maudire. 

Jésus  souffre  tout  en  silence  et  prie  intérieu- 
rement son  Père  de  pardonner  à  ces  malheureux 
qui  ne  savent  ce  qu'ils  font.  La  faute  en  est  quasi 
à  Lui  qui  s'est  humilié  si  bas  que  ces  esprits 
grossiers  ne  peuvent  croire  vraiment  à  sa  Divi- 
nité, à  Lui  qui  a  donné  à  son  amour  une  forme 
telle  de  dévouement,  de  sacrifice  et  d'immola- 
tion, que  les  hommes  sont  incapables  de  saisir 
tant  de  charité  dans  tant  d'abjection. 

Les  douleurs  de  l'auguste  Victime  augmentent 

*  «  Et  portant  sa  croix,  il  alla  en  cet  endroit  qui  est  appelé 
Calvaire,  et  en  hébreu  Golgotha.  »  Jean,  xix,  17. 


IMMOLATION    DE   JESUS    SUR    LE    CALVAIRE  :>11 

à  mesure  que  se  poursuit  rascension,  lorsque 
tout-à-coup  une  autre  douleur  particulièrement 
vive  et  sensible  vient  L'atteindre.  Jésus  éprouve 
un  tressaillement  subit,  son  cœur  se  resserre  et 
son  âme  est  visiblement  angoissée  :  Il  a  senti  le 
voisinage  de  sa  Mère.  Il  lève  les  yeux  et  II  l'aper- 
çoit éplorée  et  défigurée,  ne  pouvant  prononcer 
une  parole  et,  par  respect  pour  sa  grande  dou- 
leur, n'osant  s'approcher  de  Lui.  Communiant  à 
son  suprême  Sacrifice,  elle  Lui  apporte  l'immen- 
sité de  sa  tendresse  et  de  sa  désolation  pour  la 
confondre  avec  la  sienne  et  pour  participer  à  sa 
dernière  et  divine  immolation. 

Jésus,  dont  le  cœur  est  transpercé  par  deux 
glaives  qu'enfonce  le  même  amour  maternel  et 
filial,  jette  sur  sa  Mère  bien-aimée  un  regard  d'in- 
dicible tendresse  qui  lui  dit  jusqu'à  quel  point  II 
l'associe  étroitement  à  ses  souffrances  et  à  son 
Sacrifice.  C'est  l'adieu  silencieux  qui  précède  ce- 
lui que  dans  un  instant  II  lui  fera  publiquement 
du  haut  de  la  croix. 

La  coupe  est  pleine  ;  la  mort  est  là  qui  attend, 
Jésus  l'embrasse  et  devient  sa  Victime. 

VI.  —  L'entrée  dans  la  mort 

Jésus  est  arrivé  épuisé  au  sommet  du  Calvaire  ; 
la  lugubre  caravane  fait  halte,  non  pour  se  re- 


Ol2  DE    JESUS    DANS    SON    ETAT    DE    VICTIME 

poser,  mais  pour  reprendre  avec  une  nouvelle 
fureur  son  œuvre  de  mort.  Craignant  toutefois 
de  voir  expirer  leur  Victime,  avant  qu'ils  aient 
eu  la  joie  satanique  de  Lui  infliger  les  derniers 
tourments  du  crucifiement,  les  bourreaux  Lui 
accordent  un  moment  de  répit  ;  ils  suspendent 
leurs  coups,  mais  ils  redoublent  leurs  insultes  et 
leurs  moqueries. 

Ah  !  vraiment  ce  malheureux  s'est  trop  laissé 
maltraiter,  pour  posséder  la  puissance  dont  II 
se  glorifiait  ;  cette  idole  du  peuple  à  certaines 
heures  devait  agir  sur  les  foules  par  quelque 
sortilège,  pour  être  devenu  l'objet  de  la  malé- 
diction universelle  ;  ce  faiseur  de  miracles  était 
bien  l'instrument  de  Béelzebud,  pour  en  être  ré- 
duit maintenant  à  ne  pouvoir  même  se  soustraire 
aux  coups  qui  Lui  sont  portés  ;  cet  orgueilleux 
qui  se  disait  descendu  du  ciel  n'était  en  réalité 
qu'un  vulgaire  imposteur,  puisque  aucun  secours 
ne  Lui  vient  d'en  haut  ;  ce  sacrilège  qui  s'éga- 
lait à  Jéhovah  et  appelait  Dieu  son  Père  a  bien 
mérité  les  châtiments  qu'il  endure  pour  de  pa- 
reils blasphèmes  ;  ce  criminel  devant  Dieu  et  de- 
vant les  hommes  devait  en  arriver  à  cette  extré- 
mité pour  expier  ses  forfaits.  Ce  n'est  pas  assez 
de  souffrances  et  de  mépris  pour  un  semblable 
malfaiteur  ;  ce  n'est  pas  trop  de  la  mort  pour  ex- 
terminer à  jamais  un  tel  scélérat. 


IMMOLATION    DE   JESUS    SUR    LE    CALVAIRE  OlO 

Pendant  ce  temps  Jésus,  torturé  par  les  souf- 
frances du  corps  et  les  angoisses  de  l'âme,  voit 
la  mort  qui  étend  sur  Lui  son  lugubre  linceul. 
Sa  course  est  terminée  et  sa  vie  va  prendre  fin 
avec  son  dernier  supplice.  Les  ténèbres  ont  déjà 
envahi  son  âme  avant  de  se  répandre  à  l'exté- 
rieur. Toutes  les  horreurs  de  l'agonie  qui  com- 
mence fondent  à  la  fois  sur  Lui.  Le  ciel,  la  terre 
et  l'enfer  sont  là  pour  L'accabler  et  Le  broyer. 
Le  ciel  Lui  paraît  plus  loin  que  jamais,  la  terre 
refuse  de  Le  supporter  davantage  et  l'enfer  ne 
cesse  de  Le  maudire. 

Il  est  venu  pour  se  révéler  aux  hommes,  et  les 
homiTies  ne  L'ont  pas  reçu  ;  Il  s'est  approché 
d'eux  pour  leur  prouver  son  amour,  et  ils  ont 
méconnu  ses  tendresses  ;  Il  les  a  comblés  de 
bienfaits,  et  ils  n'y  ont  répondu  que  par  l'ingra- 
titude ;  Il  s'est  fait  l'un  d'eux  pour  pouvoir  les 
sauver,  et  ils  refusent  le  salut  ;  Il  se  sacrifie  pour 
les  conduire  à  la  vie,  et  ce  sont  eux  qui  Lui 
donnent  la  mort. 

Mais  tout  cela  avait  été  décrété.  Jésus  ne  chan- 
gera pas  un  iota  aux  desseins  éternels.  Verbe 
divin,  Il  est  venu  parler  aux  hommes,  sachant 
qu'il  ne  serait  pas  écouté  ;  Fils  de  Dieu,  Il  s'est 
fait  homme  Lui-même  pour  convertir  et  divi- 
niser les  pécheurs,  n'ignorant  pas  qu'il  serait 
un  jour  leur  Victime  ;  vie  essentielle,  Il  est  de- 


3l4  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

venu  mortel  pour  inoculer  aux  âmes  une  vie 
éternelle,  entrevoyant  qu'un  trop  grand  nombre 
ne  voudraient  pas  s'en  laisser  vivifier. 

II  a  tout  dit  de  ce  que  les  hommes  doivent 
savoir  ;  Il  a  tout  fait  pour  éclairer  et  ramener 
l'humanité  pécheresse  ;  Il  n'a  plus  qu'un  souffle 
de  vie  pour  redire  son  amour  et  l'offrir  à  ses  ra- 
chetés. Et  II  retrouve  assez  de  force  pour  sup- 
plier son  Père  de  ne  pas  Le  ménager  et  de  Lui 
infliger  dans  toute  sa  rigueur  le  châtiment  total 
qu'a  mérité  l'humanité  ;  Il  veut  souffrir  encore 
et  mourir  pour  elle.  Il  reste  au  fond  du  calice  des 
amertumes  auxquelles  II  ne  s'est  pas  jusque-là 
abreuvé,  les  hommes  tiennent  en  réserve  d'autres 
aboiTiinables  outrages  et  l'enfer  va  déverser  sur 
Lui  de  nouvelles  fureurs.  Chacune  de  ces  atroci- 
tés contient  un  germe  de  mort  ;  lorsqu'il  les  aura 
toutes  subies,  alors  seulement  II  cessera  de  vivre. 

Haletant  et  consumé  d'amour,  Jésus  ouvre  ses 
bras  tout  grands  à  la  mort  et  s'abandonne  à  elle. 
Les  bourreaux  ont  tout  disposé  et,  saisissant 
leur  Victime  qui  se  prête  librement  à  leurs  trai- 
tements, ils  L'étendent  sur  le  bois  de  la  croix  et 
L'y  fixent,  aux  mains  et  aux  pieds,  par  des  clous 
qu'ils  enfoncent  à  grands  coups   de  marteau  '. 

*  «  Et  lorsqu'ils  furent  arrivés  au  lieu  qui  est  appelé  Calvaire, 
ils  le  crucifièrent,  »  Luc,  xxiii,  33.  —  «  La  mort  de  ceux  qui  sont 


IMMOLATION    DE   JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  3l5 

Les  douleurs  sont  extrêmes  et  elles  augmentent 
encore  lorsque  la  croix  dressée  tombe  lourde- 
ment dans  l'excavation  préparée  pour  la  rece- 
voir. Un  déchirement  général  se  produit  dans 
le  corps  de  la  Victime,  les  plaies  se  rouvrent  sous 
le  choc  et  laissent  échapper  des  flots  de  sang,  les 
derniers  qui  n'attendaient  qu'à  s'épancher  pour 
laver  l'humanité  de  ses  péchés  '. 

mis  en  croix,  dit  Saint  Thomas,  est  la  plus  terrible,  car  les 
clous  sont  enfoncés  dans  les  endroits  les  plus  nerveux  et  les 
plus  sensibles,  c'est-à-dire  dans  les  mains  et  les  pieds  ;  le  poids 
lui-même  du  corps  qui  est  suspendu  augmente  continuellement 
la  douleur,  et  cette  douleur  se  prolonge  longtemps,  parce  que 
ceux  qui  sont  en  croix  ne  meurent  pas  immédiatement,  comme 
ceux  que  l'on  fait  périr  par  le  glaive.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  46,  a.  6. 

*  Le  prophète  Isaïe,  contemplant  en  esprit  la  divine  Victime, 
s'était  écrié  :  «  Depuis  la  plante  des  pieds  jusqu'au  sommet  de 
la  tête,  il  n'y  a  rien  de  sain  en  lui  :  ce  n'est  que  blessure,  et 
contusion,  et  plaie  enflammée.  »  Isaie,  i,  6. 

A  cette  vue,  le  tendre  Saint  Bernard,  cité  par  Saint  Thomas 
(Op.  62,  c.  2),  exhale  sa  pieuse  compassion.  «  Cette  tête  qui  ins- 
pire la  frayeur  aux  esprits  angéliques,  est  entourée  d'une  épaisse 
couronne  d'épines.  Cette  face,  la  plus  auguste  parmi  les  enfants 
des  hommes,  est  souillée  par  les  crachats  des  impies.  Ces  yeux, 
plus  brillants  que  le  soleil,  sont  voilés  par  les  ombres  de  la 
mort.  Cette  oreille,  accoutumée  dans  les  cieux  aux  concerts  des 
anges,  est  fatiguée  sur  la  terre  par  les  vociférations  insultantes 
des  pécheurs  qui  crient  de  toutes  parts  :  crucifiez-le,  crucifiez-le. 
Cette  bouche,  qui  instruit  les  anges,  est  abreuvée  de  vinaigre 
et  de  fiel.  Ces  mains,  qui  posèrent  la  base  des  cieux,  sont  éten- 
dues sur  la  croix.  Son  dos  est  sillonné  par  les  verges  et  les 
fouets.  Son  côté  est  percé  par  la  lance  d'un  soldat.  De  sorte  que 
dans  toute  sa  personne,  malgré  son  innocence,  il  n'y  a  aucune 
partie  qui  n'ait  souffert  un  châtiment  particulier  pour  l'ex- 
piation de  nos  fautes.  » 


3l6  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Broyé  par  la  souffrance  et  gagné  par  la  fai- 
blesse, Jésus  ne  laissera  plus  entendre  que  des 
paroles  entrecoupées.  Promenant  ses  regards 
sur  le  monde  et  considérant  une  dernière  fois 
les  terribles  dévastations  du  péché,  son  cœur 
s'émeut  divinement  à  la  vue  de  l'horrible  mal- 
heur des  hommes  qui  en  sont  les  esclaves  et  les 
victimes  ;  s'adressant  à  Dieu,  qu'il  nomme  son 
Père  pour  mieux  le  toucher,  Il  le  supplie  d'en 
avoir  pitié  et,  par  égard  pour  son  Sacrifice  et  son 
sang  répandu,  de  ne  pas  les  châtier,  mais  de  leur 
pardonner'.  C'est  la  iniséricorde  qui  se  répand 
sur  l'humanité  et  couvre  ses  iniquités.  Ce  pardon 
divin,  puisé  dans  le  sang  de  l'auguste  Victime 
et  promulgué  à  la  face  de  l'univers,  est  l'adieu 
sublime  que  Jésus  mourant  adresse  à  l'huma- 
nité, dont  II  s'est  fait  le  Sauveur  miséricordieux. 

Et  pour  montrer  que  sa  miséricorde  est  uni- 
verselle et  qu'il  n'y  a  aucun  cas  désespéré,  même 
pour  les  plus  grands  pécheurs,  Jésus  se  tourne 
vers  le  compagnon  de  son  infortune,  le  larron 
pénitent  qui  vient  de  jeter  sur  Lui  un  regard 
d'espérance,  et  II  le  fait  participer  le  premier  aux 
mérites  de  sa  Passion  et  de  sa  mort  '^. 

*  «  Père,  pardonnez- leur,  car  ils  ne  savent  ce  qu'ils  font.  » 
Luc,  xxni,  34. 

2  «  En  vérité,  je  te  le  dis,  aujourd'hui  tu  seras  avec  moi  dans 
le  paradis.  »  Luc,  xxin,  43. 


IMMOLATION    DE    JÉSUS    SUR    LE    CALVAIRE  3i~ 

Mais  à  ce  moment  suprême,  Jésus  ne  peut  ou- 
blier que  le  sang  rédempteur  qui  coule  de  ses 
veines  Lui  a  été  fourni  par  une  créature  privi- 
légiée qu'il  a  faite  sa  Mère.  Sans  elle,  II  ne  se- 
rait pas  Victime  ;  si  elle  ne  Lui  avait  donné  la 
vie,  Il  ne  pourrait  pas  mourir.  Comment  ne  pas 
l'associer  solennellement  à  son  Sacrifice  ;  com- 
ment ne  pas  la  sacrer  victime  avec  Lui  pour  le 
salut  du  monde  ;  comment  ne  pas  la  donner 
comme  Mère  aux  hommes,  lorsque  déjà  elle  L'a 
fait  leur  frère  ;  comment  ne  pas  lui  confier  cette 
humanité,  pour  laquelle  II  meurt,  et  qu'elle  en- 
fante présentement  dans  la  douleur  rédemptrice 
qu'il  partage  avec  elle  ?  Et  de  ses  lèvres  mou- 
rantes tombent  les  paroles  consolatrices  qui  nous 
donnent  à  Marie  et  la  constituent  notre  Mère  K 

Jésus  a  jeté  sur  sa  Mère  son  dernier  regard  et 
ses  yeux  se  ferment  sur  le  monde  visible.  La  dou- 
leur devient  intolérable,  la  soif  Le  tourmente  -, 
les  spasmes  de  la  mort  se  font  sentir,  la  destruc- 
tion intérieure  s'opère  rapidement  ;  les  ténèbres 
de  son  âme  deviennent  plus  denses,  les  amer- 
tumes Le  submergent,  une  impression  formi- 
dable de  délaissement  Le  pénètre,  le  ciel  inême 
semble  vouloir  Le  répudier  et  Le  broyer.  Ecra- 

^  «  Femme,  voilà  votre  fils.  —  Voilà  votre  Mère.»  Jean,  xix,  26, 27. 
-  «  J'ai  soif.  »  Jean,  xix,  28, 


3l8  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

sèment  final  qui  L'annihile  et  L'anéantit,  et  qui 
Lui  fait  pousser  vers  le  ciel  ce  cri  déchirant  d'une 
douleur  pire  que  la  mort  :  «  Mon  Dieu,  mon  Dieu, 
pourquoi  m'avez-vous  abandonné?'  » 

Il  n'existe  plus  de  souffrances  en  dehors  du 
divin  Crucifié  ;  Il  les  a  toutes  éprouvées  et  ab- 
sorbées. La  coupe  de  la  douleur  est  vidée,  les 
oracles  sont  accomplis,  le  sang  de  la  Victime  a 
coulé,  l'excès  d'amour  a  amené  l'excès  d'immo- 
lation, le  Sacrifice  est  fini  :  consiimmatum  est  ^. 

Jésus  termine  sa  mission  dans  la  souffrance  et 
l'amour.  Le  grand  supplicié  redevient  le  Bien- 
aimé  du  Père  ;  le  Fils  des  éternelles  complai- 
sances s'en  remet  à  Celui  qui  L'a  envoyé  de  l'œu- 
vre qu'il  a  accomplie  et  des  récompenses  dues  à 
son  immortel  triomphe,  et  II  expire  dans  un  der- 
nier acte  de  confiance  filiale  et  de  total  abandon  : 
«  Père,  je  remets  mon  âme  entre  vos  mains  ^  ». 

Jamais  scène  plus  humaine  et  plus  divine  à  la 
fois  ne  se  renouvellera  dans  l'humanité.  Le  sou- 
venir en  est  à  jamais  gravé  sur  la  terre,  au  ciel 
et  dans  les  enfers  ;  ici-bas  pour  la  consolation 
des  pécheurs,  dans  la  gloire  pour  la  joie  éter- 
nelle des  élus,  dans  les  abîmes  pour  l'infinie  dé- 
solation des  réprouvés.  Jésus  demeurera  Victime 
dans  les  siècles  des  siècles  ! 

1  Matth.,  XXVII,  46.  —  2  Jean,  xix,  3o.  —  ^  Llc,  xxiii,  j;6. 


A  Jésus,  Viclimc   immol 


ee 


O  Jésus,  Victime  divine 

que  le  ciel   nous  a  donnée, 

Victime  innocente 

qui  Vous  êtes  chargée  de  nos  péchés, 

Victime  d'amour 

qui  n'avez  tant  soufert 

que  pour  mieux  nous  aimer, 

Victime  de  miséricorde 

qui  n'avez  cherché  qu'à  pardonner, 

Victime  sacrifiée 

qui  Vous  êtes  abreuvée  au  calice 

de  toutes  les  douleurs, 

Victime  crucifiée 

qui  avez  expiré  dans  les  angoisses 

de  la  plus  atroce  des  agonies, 

Victime  immolée 

qui  avez  donné  votre  vie  pour  nous  sauver. 

A  Vous  mes  adorations  profondes 

et  mon  éternelle  reconnaissance  ! 

A  Vous  mon  amour  et  ma  tendresse  ! 

A  Vous  toutes  mes  peines 

pour  souf  rir  comme  Vous  ! 

A  Vous  mes  forces  et  ma  vie 

pour  vivre  et  mourir  pour  Vous  ! 


CH5\PITRE    SIXIÈME 


De  la  fin  de  la  mission  de  Jésus 
par  son  immolation 


CHAPITRE     SIXIEME 


De  la  fin  de  la  mission  de  Jésus 
par  son  immolation 


6  I!   est    enli-é   une   fols    pour 
toutes  dans  le  sanctuaire,   avec 
son    propre   sang,    ayant   obtenu 
une  rédemption  éternelle.  » 
Hébr.,  IX,  12. 

Le  consummatum  est  s'est  fait  entendre  au 
sommet  du  Calvaire  et,  en  même  temps,  la  mis- 
sion de  Jésus  sur  cette  terre  a  pris  fin.  La  grande 
parole  prononcée  par  le  Sauveur  en  entrant  dans 
l'humanité  s'est  réalisée  à  sa  sortie  de  ce  monde  : 
«  Les  holocaustes  pour  le  péché  ne  vous  ont  pas 
plu,  vous  m'avez  adapté  un  corps,  me  voici  pour 
faire  votre  volonté  *  >>. 

Jusqu'ici,  ô  mon  Père,  les  sacrifices  n'avaient 
été  qu'une  figure  de  celui  que  je  viens  de  vous 
offrir.  Je  vous  ai  tout  donné  ;  j'ai  accepté  tous 
les  genres  de  souffrance  ;  j'ai  voulu  passer  par 
toutes  les  ignominies  que  l'enfer  peut  suggérer 
à  ses  complices  les  pécheurs  ;  je  me  suis  immolé 

^  Hébr.,  X,  5-7. 


324  I^E    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

sans  merci  et  j'ai  offert  ma  vie  pour  expier  le  pé- 
ché, qui  vous  avait  outragé  et  n'avait  introduit 
la  mort  temporelle  dans  l'humanité  que  pour 
la  conduire  à  la  mort  éternelle.  J'ai  accompli 
l'œuvre  que  vous  m'avez  donnée  à  faire,  et  tout 
est  consominé. 

Dieu  ne  regarde  plus  l'humanité  d'un  œil  cour- 
roucé ;  la  terrible  malédiction  de  sa  Justice  s'est 
dissipée  dans  les  infinies  satisfactions  de  sa  Mi- 
séricorde. Il  reçoit  des  mains  de  son  divin  En- 
voyé l'humanité  purifiée  ;  il  la  retrouve  telle  qu'il 
l'avait  contemplée  à  l'origine,  et  il  l'embrasse 
pour  ne  plus  jamais  la  maudire  et  la  punir. 

Jésus  n'a  plus  rien  à  faire  ici-bas,  parce  qu'il 
n'a  plus  rien  à  souffrir.  Il  s'est  constitué  Victime 
et  II  s'est  immolé  ;  son  Sacrifice  est  accompli  et 
il  est  parfait.  Si  Jésus  restait  dans  le  monde.  Il 
ajouterait  à  sa  mission  quelque  chose  pour  le- 
quel II  n'aurait  pas  été  envoyé,  et,  dès  lors,  ni 
son  Père  n'y  trouverait  sa  gloire  ni  l'humanité  un 
supplément  de  mérites  dont  elle  n'a  plus  besoin. 

Ceci  nous  fait  mieux  comprendre  combien 
Jésus  est  Victime  et  n'est  que  Victime.  Restons 
dans  la  réalité  des  choses  et,  sans  nous  attarder 
dans  des  conceptions  d'un  autre  mode  possible 
d'Incarnation,  ne  voyons  dans  l'Envoyé  de  Dieu 
que  le  Sauveur  voué  à  l'immolation  ;  ne  considé- 


FIN    DE    LA    MISSION    DE   JÉSUS  325 

rons  en  notre  Jésus,  tel  que  l'amour  du  Père 
nous  L'a  donné,  que  l'adorable  et  douce  Victime 
qui  vient  mourir  pour  nous  rendre  la  vie. 

Maintenant  que  nous  avons  recueilli  son  der- 
nier soupir,  ah  !  n'en  perdons  jamais  le  souvenir. 
Deineurons  au  pied  de  la  croix,  pour  contempler 
notre  miséricordieux  Sauveur  qui  a  baigné  nos 
iniquités  dans  son  sang  et  nous  a  donné  un  éter- 
nel asile  dans  son  cœur.  Qu'il  soit  toujours  notre 
refuge  et  notre  réconfort.  Mettons  en  Lui  notre 
confiance  ;  ne  craignons  pas  de  recourir  à  Lui 
en  toute  occasion  et  de  Lui  exposer  nos  misères 
et  nos  faiblesses  '.  Que  pourrait  nous  refuser  un 
Dieu  Victime  qui  a  souffert  et  s'est  immolé  pour 
nous  ?  Aimons  à  vivre  avec  Lui,  apprenons  à 
mourir  pour  Lui. 

I.  —  Les  humiliations  posthumes 
de  Jésus  Victime 

Nous  avons  assisté  à  la  dernière  agonie  du 
divin  Crucifié,  nous  avons  entendu  le  grand  cri 

1  «  Ainsi  donc,  mes  frères,  puisque  nous  avons  l'assurance 
d'entrer  dans  le  sanctuaire  par  le  sang  du  Christ,  par  la  voie 
nouvelle  et  vivante  qu'il  a  inaugurée  pour  nous  à  travers  le 
voile,  c'est-à-dire  à  travers  sa  chair,  et  que  nous  avons  un  grand 
prêtre  établi  sur  la  maison  de  Dieu,  approchons-nous  avec  un 
cœur  sincère,  dans  la  plénitude  de  la  foi,  le  cœur  purifié  des 
souillures  d'une  mauvaise  conscience  ;  retenons  fermement  la 


326  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

qu'il  a  jeté  au  monde  '  pour  lui  dire  son  immense 
amour  dans  sa  dernière  douleur,  et  nous  avons 
vu  sa  tête  adorable  retomber  sur  sa  poitrine  dans 
l'immobilité  de  la  mort  -. 

En  expirant,  la  mesure  des  humiliations  satis- 
factoires  du  Sauveur  a  été  comblée.  Son  âme 
s'est  envolée  et  ne  peut  plus  mériter;  mais  son 
corps  est  encore  là,  et  il  demeure  le  corps  d'un 
supplicié.  Jusque  dans  la  inort  Jésus  reste  Vic- 
time ;  et  s'il  ne  peut  plus  souflfrir,  Il  peut  encore 
être  humilié.  En  attendant  l'heure  triomphale 
du  matin  de  la  Résurrection,  Il  fera  subir  à  son 
corps  toute  une  série  d'inconscientes  mais  réelles 
humiliations. 

Il  a  donc  vraiment  terminé  sa  vie  dans  la  mort, 
comiTie  tous  les  hommes,  cet  Envoyé  divin  que 
les  foules  regardaient  comme  un  prophète  et  qui 
se  proclamait  Lui-même  le  Messie  !  Il  est  main- 
tenant inerte  et  immobile,  ce  prodigieux  thau- 
maturge qui  semblait  disposer  à  son  gré  des  élé- 
ments et  de  la  vie  !  Ses  yeux  sont  fermés,  ses 

confession  de  notre  espérance,  car  celui  qui  nous  a  fait  la  pro- 
messe est  fidèle.  »  Hébr.,  x,  19-23. 

•  «  Mais  Jésus,  jetant  encore  un  cri  d'une  voix  forte,  rendit 
l'esprit.  »  Matth.,  xxvii,  5o. 

«  Le  centurion  qui  était  debout  en  face,  voyant  qu'il  avait  ex- 
piré en  jetant  un  tel  cri,  dit  :  Vraiment  cet  homme  était  le  Fils 
de  Dieu.  »  Marc,  xv,  39. 

2  «  Et  inclinant  la  tête,  il  rendit  l'esprit.  »  Jean,  xix,  3o. 


I 


FIN    DE    LA    MISSION    DE    JÉSUS  327 

lèvres  sont  closes,  son  cœur  ne  bat  plus,  ses 
veines  sont  vides  de  sang.  Il  n'y  a  plus  rien  qui 
vit  dans  ce  corps  pâle  et  défiguré  ;  son  cerveau 
est  sans  pensée  et  son  cœur  sans  sentiment  ; 
l'âme  qui  l'animait  s'est  envolée  et,  en  vérité,  il 
n'est  plus  qu'un  cadavre  K 


•  L'expression  «  cadavre  >>  n'a  ici  rien  d'inexact,  car  un  corps 
est  animé  ou  inanimé  ;  s'il  est  animé,  c'est  un  corps  vivant  ;  s'il 
ne  l'est  pas,  c'est  un  corps  mort,  et  un  corps  mort,  ce  n'est  plus 
un  homme  mais  un  cadavre.  «  Pendant  les  trois  jours  de  sa 
mort,  dit  Saint  Thomas,  le  corps  du  Christ  n'a  été  ni  vivant, 
ni  animé.  Il  n'a  donc  pas  été  homme  ;  mais  on  peut  dire  qu'il 
a  été  un  homme  mort  pendant  ce  temps.  »  S.  Thom.,  III  p., 
q.  5o,  a.  4. 

Toutefois  la  mort  n'a  pas  opéré  une  séparation  entre  le  Verbe 
et  le  corps.  Un  corps  mort  gardant  naturellement  toujours  son 
union  avec  la  personne,  on  dit  c'est  le  corps  de  tel  ou  tel  indi- 
vidu. «  C'est  pourquoi,  dit  encore  le  même  saint  Docteur,  comme 
avant  la  mort  du  Christ  sa  chair  a  été  unie  selon  la  personne  et 
l'hypostase  au  Verbe  de  Dieu  ;  de  même  elle  est  restée  unie 
après,  de  manière  que  Yhypostase  du  Verbe  de  Dieu  et  du 
corps  du  Christ  n'était  pas  autre  après  sa  mort.  »  Ibid.,  a.  2. 

La  séparation  que  la  mort  a  opéré  en  notre  auguste  Victime 
n'a  donc  atteint  que  l'âme  et  le  corps,  mais  aucunement  la  divi- 
nité. «  Le  Verbe  de  Dieu  a  pris  l'âme  et  le  corps  unis  ;  c'est 
pourquoi  cette  assomption  a  fait  Dieu  homme  et  l'homme  Dieu. 
Cette  assomption  n'a  pas  cessé,  à  la  vérité,  comme  si  le  Verbe 
avait  été  séparé  de  l'âme  et  de  la  chair  ;  mais  c'est  Vunion  de 
l'âme  et  du  corps  gui  a  cessé.  »  (Ibid.,  a.  4,  ad  1).  —  Il  n'y  a 
aucune  contradiction  à  ce  que  l'union  de  la  divinité  avec  le  corps 
subsiste,  même  si  le  corps  n'est  pas  vivant,  et  en  voici  la  raison 
profonde  :  «  L'âme  a  la  puissance  de  vivifier  formellement  ; 
c'est  pourquoi  quand  elle  est  présente  et  qu'elle  est  unie  formel- 
lement au  corps,  il  est  nécessaire  qu'il  soit  vivant.  Au  lieu  que 
la  divinité  n'a  pas  la  puissance  de  vivifier  formellement,  mais  à 


328       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

On  peut  le  transpercer  d'une  lance  ',  il  n  en 
soufiFrira  point;  et  si  l'on  ne  vient  pas  le  descen- 
dre de  la  croix,  il  y  restera  suspendu.  L'amour 
a  pu  l'y  faire  monter,  mais  l'humiliation  seule  l'y 
maintient  et  saura  l'en  arracher. 

Des  bras  de  la  croix  ce  corps  sacré  et  tout  en- 
sanglanté passe  dans  les  bras  de  Marie  qui,  à  ce 
moment,  revit  toutes  les  souffrances  du  Sacrifice 

titre  de  cause  efficicnie  ;  car  elle  ne  peut  être  la  forme  du  corps. 
C'est  pourquoi  /'/  n'est  pas  nécessaire  que,  quoique  l'union  de 
la  divinité  subsiste  avec  le  corps,  celui-ci  soit  vivant,  parce 
que  Dieu  n'agit  pas  nécessairement,  mais  volontairement.  » 
Ibid.,  a.  2,  ad  3. 

Le  corps  mort  de  Jésus  sur  la  croix  et  dans  le  sépulcre  reste 
donc  uni  à  la  personne  du  Verbe,  comme  son  âme  pendant  sa 
descente  aux  enfers.  «  Quoique  le  Christ  soit  mort  comme 
homme  et  que  son  âme  sainte  ait  été  séparée  de  son  corps  qui 
se  trouvait  sans  souillure  ;  cependant  la  divinité  est  restée  in- 
séparable de  l'un  et  de  l'autre,  c'est-à-dire  de  l'âme  et  du 
corps.  »  Ibid.,  a.  3. 

*  D'après  la  loi  juive,  les  crucifiés  ne  devaient  pas  passer  la 
nuit  sur  le  gibet  ;  c'est  pourquoi  on  avait  l'habitude,  pour  hâter 
la  mort,  de  leur  briser  les  jambes.  C'est  ce  que  l'on  fit  aux  deux 
larrons.  «  Les  soldats  vinrent  donc  et  rompirent  les  jambes  du 
premier  et  de  l'autre  qui  avaient  été  crucifiés  avec  lui.  »  «  Mais 
lorsqu'ils  vinrent  à  Jésus,  le  voyant  déjà  mort,  ils  ne  lui  rom- 
pirent pas  les  jambes.  Mais  un  des  soldats  avec  une  lance  ou- 
vrit son  côté,  et  aussitôt  il  en  sortit  du  sang  et  de  l'eau.  »  (Jean, 
XIX,  32-34).  —  L'évangéliste  prend  soin  d'en  donner  la  raison  : 
«  Ces  choses  ont  été  faites  pour  que  l'Ecriture  fût  accomplie  : 
Vous  ne  briserez  aucun  de  ses  os.  Et  une  autre  parole  encore 
de  l'Ecriture  dit  :  Ils  verront  celui  qu'ils  ont  transpercé.  »  (Ibid., 
36,  37). 


FIN    DE    LA    MISSION    DE   JESUS  029 

de  son  Fils  et  savoure,  à  son  tour,  les  humilia- 
tions de  l'impuissance  du  Crucifié. 

Ce  Jésus,  qui  remuait  les  fouies  au  son  de  sa 
voix,  ne  peut  plus  se  mouvoir.  Cette  Victime, 
qui  portait  les  péchés  du  monde,  ne  peut  plus  se 
dresser  elle-même.  Ce  tout-puissant,  qui  ressus- 
citait les  morts,  reste  étendu  et  sans  vie.  La  mort 
en  a  fait  un  cadavre  qui  ne  doit  plus  rester  ex- 
posé à  la  vue  des  hommes  :  il  faut  le  cacher  et 
l'enfouir  dans  un  tombeau. 

La  lumière  du  monde  entre  dans  les  ténèbres, 
la  parole  éternelle  emprunte  au  sépulcre  son 
lugubre  silence,  la  vie  cherche  le  repos  dans  la 
mort.  Celui  qui  avait  promis  d'attirer  tout  à 
Lui,  une  fois  élevé  de  terre,  disparaît  dans  l'en- 
foncement du  rocher,  et  la  pierre  tombale  vient 
sceller  sa  dernière  humiliation  K 

'  «  Or,  quand  le  soir  fut  venu,  il  vint  un  homme  riche  d'Ari- 
mathie,  du  nom  de  Joseph,  qui  était,  lui  aussi,  disciple  de  Jésus. 
11  se  présenta  à  Pilate  et  lui  demanda  le  corps  de  Jésus.  Et 
Pilate  ordonna  que  le  corps  lui  fût  remis.  Et  Joseph,  ayant  reçu 
le  corps,  l'enveloppa  dans  un  linceul  blanc.  Et  //  /e  déposa  dans 
son  sépulcre  neuf  qu'il  avait  fait  tailler  dans  le  roc,  —  oîi 
personne  encore  n'avait  été  déposé  (Luc,  xxni,  53  ;  Jean,  xix, 
41).  —  Et  il  roula  une  grande  pieire  à  l'entrée  du  sépulcre.  » 
Matth.,  XXVII,  57-60. 

Quelques  jours  avant  sa  mort,  Jésus  avait  fait  une  allusion 
directe  à  sa  sépulture,  lorsque,  à  l'occasion  du  vase  de  parfum 
que  Madeleine  avait  répandu  sur  sa  tête,  dans  la  maison  de 
Simon  le  lépreux,  il  avait  dit  :  «  Pourquoi  inquiétez-vous  cette 
femme  ?  Car  elle  a  accompli  envers  moi  une  bonne  œuvre.  En 


330  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

Au  dehors  pourtant,  les  ennemis  du  Sauveur 
qui  n'ont  pas  désarmé  et  ont  résolu  de  poursuivre 
leur  victime  jusqu'à  la  fin,  ont  obtenu,  sous  pré- 
texte de  sécurité  publique  contre  les  impostures 
du  supplicié,  de  garder  à  vue  le  tombeau  et  d'y 
installer  des  soldats  armés  pour  empêcher  tout 
enlèvement  nocturne  de  Celui  qu'ils  avaient 
crucifié  '. 

Au  lieu  de  l'adoration  amoureuse  et  recon- 
naissante des  foules,  qui  auraient  dû  accourir 
pour   entourer    le   sépulcre   du   Rédempteur  du 

répandant  ce  parfum  sur  mon  corps,  elle  l'a  fait  pour  m  ense- 
velir. »  Matth.,  XXVI,  10,  12.  —  «  Elle  a  d'avance  parfumé 
mon  corps  pour  la  sépulture.  »  Marc,  xiv,  8. 

Jésus  a  voulu  être  enseveli,  parce  que,  comme  dit  Saint  Au- 
gustin (De  Sepulcr.  Dom.),  «  le  sépulcre  est  la  demeure  de  la 
mort  »,  et  que  par  là,  ajoute  Saint  Thomas  :  «  Il  prouva  la  vé- 
rité de  sa  mort  ;  car  on  ne  met  quelqu'un  dans  un  tombeau  que 
quand  il  est  constant  qu'il  est  véritablement  mort.  D'où  l'on 
voit  (Marc,  xv,  44)  que  Pilate,  avant  de  permettre  d'ensevelir 
le  Christ,  a  fait  examiner  avec  soin  s'il  était  mort.  »  (S.  Thom., 
III  p.,  q.  5i,  a.  1). 

1  «  Or,  le  jour  suivant,  les  princes  des  prêtres  et  les  Phari- 
siens vinrent  ensemble  à  Pilate,  disant  :  Seigneur,  nous  nous 
sommes  rappelés  que  ce  séducteur  a  dit,  lorsqu'il  vivait  encore  : 
Après  trois  jours  je  ressusciterai.  Ordonnez  donc  que  le  sé- 
pulcre soit  gardé  jusqu'au  troisième  jour,  de  peur  que  ses  dis- 
ciples ne  viennent  et  ne  le  dérobent  et  ne  disent  au  peuple  : 
Il  est  ressuscité  d'entre  les  morts.  Et  cette  dernière  erreur  serait 
pire  que  la  première.  Pilate  leur  dit  :  Vous  avez  des  gardes  ; 
allez,  et  gardez-le  comme  vous  l'entendrez.  Ils  s'en  allèrent  donc 
et  munirent  le  sépulcre  de  gardes  et  scellèrent  la  pierre.  » 
Matth.,  xxvn,  62-66. 


FIN    DE    LA    MISSION    DE    JESUS  Oui 

monde  et  monter  la  garde  auprès  de  ses  restes 
adorables,  la  même  soldatesque  qui  L'avait  con- 
duit au  supplice  insultera  encore  à  ses  abaisse- 
ments extrêmes  auxquels  mettra  fin  sa  glorieuse 
Résurrection. 

II.  —  Les  effets  de  l'imniolation 
de  la  divine  Victime 

Tout  a  été  sagement  et  divinement  coordonné 
dans  la  vie  du  Sauveur.  Il  n'est  mort  que  pour 
ce  pour  quoi  II  a  vécu  ;  Il  n'a  vécu  qu'en  vue  de 
ce  qui  L'avait  fait  s'incarner  ;  et  II  ne  s'est  in- 
carné que  pour  répondre  aux  décrets  éternels 
qui  L'avaient  destiné  à  devenir  la  Victime  du 
monde  pour  l'expiation  du  péché.  Cette  œuvre 
une  fois  accomplie  devait  infailliblement  pro- 
duire son  effet  ;  le  résultat  devait  en  être  plénier 
et  immédiat. 

La  Sagesse  divine  ayant  résolu  de  suspendre 
l'application  des  mérites  infinis  de  l'Homme-Dieu 
jusqu'à  leur  parfait  achèvement  par  son  Sacri- 
fice sur  le  Calvaire  S  au  moment  même  où  Jésus 

•  «  Chacune  des  passions  et  opérations  du  Christ  nous  fut 
profitable  pour  le  salut,  non  seulement  par  manière  d'exemple, 
mais  encore  par  manière  de  mérite,  en  tant  qu'il  a  pu  nous 
mériter  la  grâce,  à  raison  de  l'abondance  de  charité  et  de  grâce 
qui  était  en  lui,  de  sorte  que  les  membres  ont  pu  recevoir  de  la 


332  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

expirait,  sa  mission  recevait  son  plein  couron- 
nement et  les  relations  entre  le  ciel  et  la  terre 
étaient  bouleversées  de  fond  en  comble.  La  Jus- 
tice divine  éteignait  là-haut  les  feux  de  sa  ven- 
geance, et  ici-bas  les  cris  d'espérance  de  l'huma- 
nité se  changeaient  en  une  ferme  assurance  et  en 
des  chants  d'une  éternelle  reconnaissance'. 

En  même  temps  que  s'ouvraient  lumineuses 
et  glorieuses  aux  enfants  d'Adam  les  portes  du 
Paradis  -,  celles  de  l'enfer  se  refermaient  avec 
fracas  sur  les  démons  pour  les  ensevelir  éternel- 
plénitude  du  chef...  Néanmoins  la  rédemption  du  genre  hu- 
main ne  fut  pas  consommée  par  quelqu'une  de  ces  souf- 
frances, mais  par  la  mort  qu'il  voulut  subir,  afin  de  délivrer 
le  genre  humain  de  ses  péchés.  »  S.  Thom.,  Op,  2,  c.  23i. 

1  La  prophétie  de  Daniel  nous  vient  ici  naturellement  à  la 
pensée.  «  Soixante-dix  semaines  ont  été  décrétées,  pour  que  la 
prévarication  soit  abolie,  que  le  péché  trouve  sa  fin,  que  l'ini- 
quité soit  effacée,  que  la  justice  éternelle  soit  amenée,  que  la 
vision  et  la  prophétie  soient  accomplies,  et  que  le  Saint  des 
saints  reçoive  l'onction...  le  Christ  sera  mis  à  mort.  »  Dan., 
IX,  24,  26. 

2  «  Quand  la  porte  est  fermée,  dit  Saint  Thomas,  c'est  qu'il  y 
a  un  obstacle  qui  empêche  l'homme  d'entrer.  Or,  ce  qui  em- 
pêche l'homme  d'entrer  dans  le  ciel,  c'est  le  péché,  car,  comme 
le  dit  le  prophète  (Is.,  xxxv,  8)  :  «  Cette  voie  sera  appelée  sainte 
et  celui  qui  est  souillé  ne  passera  point  par  elle.  »  Nous  avons 
été  délivrés  du  péché  par  la  passion  du  Christ  ;  c'est  pourquoi 
elle  nous  a  ouvert  la  porte  du  royaume  céleste.  C'est  ce  qu'ex- 
prime l'Apôtre  en  disant  (Hébr.,  ix,  11,  12)  :  «  Le  Christ  étant 
venu  comme  le  pontife  des  biens  futurs,  est  entré  une  seule  fois 
dans  le  sanctuaire  avec  son  propre  sang,  nous  aj-ant  acquis 
une  rédemption  éternelle.  »  S.  Tko.m.,  III  p.,  q.  49,  a.  5. 


FIN    DE    LA    MISSION    DE    JÉSUS  333 

lenient  dans  leur  défaite  '.  Depuis  quatre  mille 
ans  l'humanité  déchue  soupirait  après  sa  déli- 
vrance et  appelait  son  Rédempteur.  Ignorant 
qu'elle  Le  possédait  dans  son  sein,  elle  regar- 
dait dans  l'avenir  et  continuait  ses  supplications, 
lorsque,  tout-à-coup,  le  souffle  imperceptible  du 
dernier  soupir  du  condamné  qu'elle  a  elle-même 
crucifié  la  fait  tressaillir,  et  son  crime  devient 
son  salut.  Le  pardoiî  divin  a  accompagné  le 
grand   cri  qui  a  retenti  du  haut  de  la  croix,  et 


^  «  A  l'égard  de  la  puissance  que  le  diable  exerçait  sur  les 
hommes  avant  la  passion  du  Christ,  il  y  a  trois  choses  à  con- 
sidérer. L'une  de  la  part  de  l'homme  qui  a  mérité  par  son  péché 
d'être  livré  à  la  puissance  du  démon,  dont  la  tentation  l'avait 
vaincu.  L'autre  de  la  part  de  Dieu  que  l'homme  avait  offensé 
par  son  péché,  et  qui  par  sa  justice  l'avait  abandonné  à  la 
puissance  du  diable.  La  troisième  se  rapporte  au  démon  qui 
par  sa  volonté  perverse  empêchait  l'homme  de  faire  son  salut. 
Sous  le  premier  rapport,  l'homme  a  été  délivré  de  la  puissance 
du  démon  par  la  passion  du  Christ,  selon  qu'elle  est  la  cause 
de  la  rémission  des  péchés.  Sous  le  second,  on  doit  dire  que  la 
passion  du  Christ  nous  a  délivrés  de  la  puissance  du  démon,  en 
tant  qu'elle  nous  a  réconciliés  avec  Dieu.  Sous  le  troisième, 
elle  nous  a  délivrés  du  démon  en  ce  sens  que  dans  la  passion 
du  Christ  il  a  excédé  la  mesure  de  la  puissance  que  Dieu  lui  a 
donnée,  en  travaillant  à  faire  mourir  le  Christ  qui  n'avait  pas 
mérité  la  mort,  puisqu'il  était  sans  péché.  D'où  Saint  Augustin 
dit  (De  Trinit.,  L.  xni,  c.  14):  Le  diable  a  été  vaincu  par  la 
justice  du  Christ,  parce  que,  quoiqu'il  n'ait  rien  trouvé  en  lui 
qui  fût  digne  de  mort,  il  l'a  néanmoins  fait  périr.  Aussi  est-il 
juste  qu'il  quitte  ceux  qui  étaient  ses  débiteurs  et  qui  croient 
en  Celui  qu'il  a  fait  périr  sans  qu'il  lui  ait  rien  dû.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  49,  a.  2. 


334       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

l'humanité  a  senti  la  miséricorde  couler  à  flots 
dans  ses  veines. 

Purifiée  et  renouvelée,  elle  a  retrouvé  son 
innocence  première  et  elle  s'en  est  parée  ;  éclai- 
rée et  guidée,  elle  a  repris  le  chemin  du  ciel 
qu'elle  avait  abandonné  ;  baignée  dans  le  sang 
de  l'Agneau,  elle  s'est  présentée  à  son  Créateur 
pour  le  bénir  et  l'adorer;  appuyée  sur  les  mérites 
et  l'infinie  charité  de  son  Sauveur,  elle  a  recom- 
mencé à  aimer  et  elle  a  mis  son  bonheur  à  servir 
Celui  qui  l'avait  rachetée  K 

Le  ciel  n'attendait  que  ce  moment  pour  s'apai- 
ser et  se  réjouir.  Comme  las  de  maudire,  il  aspi- 

1  «  Dieu  qui  est  riche  en  miséricorde,  à  cause  de  l'amour  ex- 
trême dont  il  nous  a  aimés,  lorsque  nous  étions  morts  par  nos 
péchés,  nous  a  rendu  la  vie  dans  le  Christ,  (par  la  grâce  du- 
quel vous  avez  été  sauvés'),  et  avec  lui  il  nous  a  ressuscites  et 
nous  a  fait  asseoir  dans  les  cieux,  en  Jésus-Christ,  afin  de  mon- 
trer dans  les  siècles  à  venir  les  richesses  abondantes  de  sa  grâce, 
par  sa  bonté  envers  nous,  en  Jésus-Christ.  »  Ephés.,  n,  4-7. 

«  La  passion  du  Christ,  dit  Saint  Thomas,  est  la  cause  de 
notre  réconciliation  avec  Dieu  de  deux  manières.  1°  En  ce  qu'elle 
a  éloigné  le  péché  qui  rend  les  hommes  ennemis  de  Dieu, 
d'après  ces  paroles  (Sac,  xiv,  9)  :  «  Dieu  hait  également  l'impie 
et  son  impiété  »  ;  et  (Ps.  v,  7)  :  «  Vous  haïssez  tous  ceux  qui  opè- 
rent l'iniquité  ».  2°  En  ce  qu'elle  est  un  sacrifice  très  agréable 
à  Dieu.  Car  l'effet  propre  du  sacrifice,  c'est  d'apaiser  Dieu.  La 
passion  volontaire  du  Christ  a  été  un  si  grand  bien,  qu'à  cause 
de  ce  bien  qu'il  a  trouvé  dans  la  nature  humaine  Dieu  a 
été  apaisé  à  l'égard  de  toutes  les  offenses  du  genre  humain.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  49,  a.  4. 


FIN    DE    LA    MISSION    DE    JÉSUS  335 

rait  à  bénir  ;  obligé  de  sévir,  il  était  désireux 
de  pardonner  ;  détenteur  de  la  Justice,  il  faisait 
appel  à  la  iMiséricorde.  Mais  auparavant  il  fallait 
une  réparation  qui  s'opérât  au  sein  même  de 
l'humanité.  La  gloire  que  Dieu  avait  prétendu 
prendre  dans  ses  créatures  avait  été  frustrée  ; 
il  était  nécessaire  qu'elle  lui  fût  rendue.  Sachant 
que  l'humanité  était  impuissante  par  elle-même 
à  réparer  sa  faute,  il  avait  envoyé  son  Fils  pour 
accomplir  cette  œuvre  d'infinie  sagesse.  Pendant 
toute  sa  vie  il  Le  tint  dans  un  état  d'esclavage  et 
il  fit  peser  sur  Lui  les  exigences  divines  de  sa 
Justice.  Jésus  avait  en  quelque  sorte  concentré 
en  Lui  l'humanité  tout  entière,  et  c'est  de  son 
sein  que  Dieu  devait  tirer  le  paiement  complet 
de  la  dette  contractée  par  le  péché. 

Chaque  humiliation  qu'il  subit,  chaque  souf- 
france qu'il  endure,  chaque  goutte  de  sang  qu'il 
verse,  est  un  hommage  rendu  à  la  Divinité  ;  mais 
cela  ne  suffit  pas.  Le  péché  a  introduit  la  mort 
dans  la  vie,  comme  une  punition  ;  il  faut  mainte- 
nant une  mort  réparatrice  pour  rendre  l'huma- 
nité à  la  vie.  La  Justice  divine  s'est  attachée  à 
l'humanité,  comme  une  conséquence  nécessaire 
de  l'offense  ;  pour  s'en  détacher,  il  faut  que  l'of- 
fense soit  effacée,  et  elle  ne  peut  l'être  que  par 
l'immolation  totale  de  la  divine  Victime.  La  Mi- 
séricorde ne  peut  prendre  la  place  de  la  Justice 


336  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

que  si  la  satisfaction  est  assez  parfaite  pour  éga- 
ler la  gloire  qu'elle  réclame  ;  et  cette  gloire  doit 
coûter  tout  le  sang  de  l'Honime-Dieu. 

En  mourant,  Jésus  fait  monter  de  la  terre  vers 
le  ciel  tout  ce  que  l'humanité  avait  ravi  à  Dieu  au 
moment  de  la  chute.  La  somme  de  gloire  que  le 
dernier  soupir  du  divin  Crucifié  rend  à  la  Divi- 
nité égale  et  dépasse  infiniment  celle  que  la  fidé- 
lité de  la  créature  était  appelée  à  lui  procurer  K 
Dieu  n'a  plus  de  raison  de  châtier  l'humanité  ^  ; 
au  contraire,  en  la  contemplant  purifiée  par  le 
sang  rédempteur,  il  l'embrasse  avec  amour  ^  et  il 

*  «  Là  où  le  péché  a   abondé,  la  grâce  a  surabondé.  »  Rom., 

V,    20. 

«  Il  satisfait  proprement  pour  une  offense  celui  qui  rend  à 
l'offensé  quelque  chose  qu'il  aime  autant  ou  plus  qu'il  ne  hait 
l'offense  elle-même.  Or,  le  Christ,  en  souffrant  par  charité  et 
par  obéissance,  a  rendu  à  Dieu  plus  qu'il  ne  fallait  pour  faire 
compensation  à  toutes  les  offenses  du  genre  humain  :  1"  à  cause 
de  la  (jrandeur  de  la  charité  qui  le  faisait  souffrir  ;  20  à  cause 
de  la  dignité  de  la  vie  qu'il  a  donnée  pour  satisfaire,  car  c'est 
la  vie  d'un  homme-Dieu  ;  3"  à  cause  de  la  généralité  de  la  pas- 
sion et  de  la  grandeur  de  la  douleur  dont  il  s'est  chargé.  C'est 
pourquoi  la  passion  du  Christ  n'a  pas  été  seulement  une  satis- 
faction suffisante,  mais  encore  surabondante,  pour  les  péchés 
du  genre  humain,  d'après  ces  paroles  de  l'Ecriture  (I  Jean,  n,  2)  : 
«  Il  s'est  fait  victime  de  propitiation  non  seulement  pour  nos 
péchés,  mais  encore  pour  ceux  du  monde  entier.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  48,  a.  2. 

2  «  Jésus  nous  a  délivrés  de  la  colère  à  venir.  »  I  Thess.,  i,  10. 

3  «  On  ne  dit  pas  que  la  passion  du  Christ  nous  a  réconciliés 
avec  Dieu,  comme  s'il  eût  commencé  à  nous  aimer  alors,  puis- 
qu'il  est   écrit  (Jér.,  xxxi,  3)  :    «  Je  vous  ai  aimé  d'un  amour 


FIN    DE    LA    MISSION    DE   JÉSUS  337 

abandonne  à  son  Fils  bien-aimé,  comme  prix  de 
sa  victoire,  la  Miséricorde  dont  II  usera  désor- 
mais à  l'égard  des  pécheurs  K 

C'est  ainsi  que  Jésus-Victime  devient  par  son 
Sacrifice  le  centre  de  toutes  les  relations  du  ciel 
et  de  la  terre.  Il  avait  été  envoyé  au  monde, 
c'était  le  don  du  ciel  ;  il  meurt  pour  l'humanité, 
c'est  la  rançon  du  monde.  La  Justice  divine  Le 
fait  mourir  ;  la  Miséricorde  divine  fera  vivre 
ceux  pour  qui  II  meurt.  Le  Dieu  vengeur  s'en  est 
fait  une  Victime  ;  la  Victime  s'est  faite  un  Dieu 
Sauveur.  Pour  s'exercer  de  nouveau,  la  Justice 
devra  faire  appel  à  la  Miséricorde,  afin  d'agir 
de  concert  avec  elle  ;  et,  pour  pardonner  aux 
hommes,  la  Miséricorde  devra  passer  par  le  Cal- 
vaire et  puiser  dans  le  sang  de  la  divine  Victime 
les  mérites  du  salut  éternel. 

perpétuel  »  ;  mais  on  le  dit  parce  que  par  la  passion  du  Christ 
/a  cause  de  la  haine  a  été  détruite,  soit  parce  que  le  péché  a 
été  effacé,  soit  parce  qu'elle  a  offert  en  retour  un  bien  plus 
agréable  à  Dieu.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  49,  a.  4,  ad  2. 

^  «  Dieu  ne  nous  a  pas  destinés  à  la  colère,  mais  à  acquérir 
le  salut  par  notre  Seigneur  Jésus-Christ,  qui  est  mort  pour 
nous.  »  I  Thess.,  V,  9,  10. 

«  Lorsque  la  bonté  de  Dieu,  notre  Sauveur,  et  son  amour 
pour  les  hommes  ont  paru,  /'/  nous  a  sauvés,  en  vertu  de  sa 
miséricorde,  par  le  bain  de  la  régénération  et  du  renouvellement 
de  l'Esprit-Saint,  qu'il  a  répandu  sur  nous  abondamment  par 
Jésus-Christ  notre  Sauveur,  »  Tit.,  m,  4-6. 


338  DE   JÉSUS   DANS    SON   ÉTAT   DE   VICTIME 

De  même  que  le  Verbe  incarné  a  été  dans  l'hu- 
manité la  manifestation  vivante  de  la  Divinité, 
ainsi  IHomme-Dieu  immolé  demeure  l'expres- 
sion permanente  des  droits  sacrés  de  l'humanité 
à  la  commisération  et  à  la  miséricorde  '.  Tout 
pécheur,  pour  être  exaucé,  devra  emprunter  la 
voix  suppliante  de  l'auguste  Victime  ;  tout  pé- 
ché, pour  être  pardonné,  devra  être  baigné  dans 
son  sang  rédempteur  -. 

Infinie  comme  la  Justice,  la  Miséricorde  couvre 
le  monde,  et  toutes  les  âmes  peuvent  venir  s'y 
abreuver.  La  source  des  mérites  et  des  grâces 
est  intarissable  ;  tous  sont  invités  à  venir  y  pui- 
ser, mais  aucun  n'est  violenté.  Chaque  pécheur, 
et  malgré  la  multitude  de  ses  péchés,  peut  regar- 
der du  côté  du  Calvaire  et  implorer  du  secours  ^. 

1  «  Qui  accusera  les  élus  de  Dieu  ?  C'est  Dieu  qui  justifie.  Qui 
les  condamnera  ?  C'est  le  Christ  Jésus  gui  est  mort  pour  eux  ; 
bien  plus,  qui  est  ressuscité,  qui  est  à  la  droite  de  Dieu,  et  qui 
intercède  pour  nous,  »  Rom.,  viii,  ZZ,  34. 

«  Nous  avons  Vassurance  d'entrer  dans  le  sanctuaire  par  le 
sang  du  Christ.  »  Hébr.,  x,  19. 

2  «  C'est  en  lui  que  nous  avons  la  rédemption,  /a  rémission 
des  péchés,  par  son  sang.  »  Ephés.,  i,  7. 

«  Le  sang  de  Jésus-Christ  nous  purifie  de  tout  péché.  » 
I  Jean,  i,  7. 

3  «  Le  Christ,  par  sa  passion,  nous  a  délivrés  de  nos  péchés, 
en  établissant  la  cause  de  notre  délivrance,  de  manière  que 
par  elle  tous  les  péchés,  quels  qu'ils  soient,  passés,  présents  et 
futurs,  pussent  être  remis  ;  comme  si  un  médecin  préparait  une 
médecine  qui  pût  guérir  toutes  les  maladies,  même  celles  qui 
seraient  à  venir.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  49,  a.  1,  ad  3. 


FIN    DE   LA    MISSION    DE   JÉSUS  SSg 

Il  a  même  le  droit  de  s'emparer  de  l'adorable 
Victime  qui  s'y  est  immolée  et  de  s'en  servir 
comme  d'un  talisman  contre  la  Justice  qui  vou- 
drait le  frapper;  mais  encore  faut-il  qu'il  veuille 
librement  venir  se  jeter  dans  les  bras  du  divin 
Crucifié  et  se  laisser  presser  sur  son  sein  ^ 

Pour  tous  les  pécheurs  du  monde  Jésus  ne 
cessera  de  crier  miséricorde  '-.  Sa  croix  reste 
dressée  entre  le  ciel  et  la  terre,  comme  le  di- 
vin paratonnerre  de  l'humanité  qui  attire  les 
foudres  de  la  Justice  afin  d'en  préserver  les  pé- 
cheurs 3.  Allons  nous   abriter  à  son  ombre  ^  et 

■*  «  Mes  petits  enfants,  je  vous  écris  afin  que  vous  ne  péchiez 
point  ;  mais  quand  même  quelqu'un  aurait  péché,  nous  avons 
un  avocat  auprès  du  Père,  Jésus-Christ  le  Juste.  C'est  lui  qui 
est  une  propitiation  pour  nos  péchés  ;  et,  non  seulement  pour 
les  nôtres,  mais  pour  ceux  du  monde  entier.  »  I  Jean,  n,  i,  2. 

2  «  Parce  qu'il  possède  un  sacerdoce  éternel,  il  peut  sauver 
pour  toujours  ceux  qui  s'approchent  de  Dieu  par  lui,  étant  tou- 
jours vivant  pour  intercéder  en  notre  faveur.  »  Hébr.,  vu,  24,  25. 

3  «  Il  a  plu  à  Dieu  de  réconcilier  par  lui  toutes  choses  avec 
lui-même,  en  établissant  la  paix  par  le  sang  de  sa  croix.  » 
Col.,  I,  19,  20. 

■^  «  Pour  moi,  à  Dieu  ne  plaise  que  je  me  glorifie,  si  ce  n'est 
dans  la  croix  de  notre  Seigneur  Jésus-Christ.  »  Gal.,  vi,  14. 

L'Eglise  chante  :  «  Je  vous  salue,  ô  croix  ;  mon  unique  espé- 
rance, dans  ce  temps  de  la  passion,  augmentez  la  justice  de 
ceux  qui  sont  déjà  justes,  et  accordez  le  pardon  aux  coupables.  » 
Hymne   Vexilla  régis. 

Relativement  au  culte  que  nous  rendons  à  la  croix.  Saint 
Thomas  s'exprime  ainsi  :  «  La  croix  du  Christ  sur  laquelle  le 
Christ  a  été  crucifié,  doit  être  adorée  de  Yadoration  de  latrie, 
soit  parce  qu'elle  représente  la  figure  du  Christ  qui  y  est  mort, 


340  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

supplier  Celui  qui  nous  a  tant  aimés  de  ne  pas 
rendre  inutiles  pour  nous  les  souffrances  qu'il  a 
endurées  et  le  sang  qu'il  a  versé. 

III.  —  Le  Sacrifice  de  la  Loi  nouvelle 

Jésus  est  un  sommet  dans  l'humanité  ;  Il  oc- 
cupe la  cime  de  l'histoire  du  monde.  Avant  Lui 
l'humanité  gravit  la  voie  ascendante  qui  la  dirige 
vers  son  Sauveur;  après  Lui  elle  s'avance  dans 
la  voie  descendante  qui  la  conduit  à  ses  éter- 
nelles destinées. 

Quatre  mille  ans  d'aspirations,  de  supplica- 
tions et  d'espérance  ont  précédé  sa  venue  ;  des 
siècles  de  grâces,  de  miséricorde  et  de  recon- 
naissance l'ont  suivie.  Son  Incarnation,  sa  vie 
et  sa  mort  contiennent  en  abrégé  l'histoire  du 
passé  et  celle  de  l'avenir  ^  Jésus,  le  premier-né 
d'entre  les  créatures,  reste  le  prototype  de  toute 

soit  parce  que  les  membres  du  Christ  l'ont  touchée,  et  qu'elle 
a  été  couverte  de  son  sang.  C'est  pour  cela  que  nous  nous 
adressons  à  la  croix  et  que  nous  lui  parlons  comme  au  crucifié.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  25,  a.  4. 

1  «  Dans  ces  derniers  temps  Dieu  nous  a  parlé  par  le  Fils 
qu'il  a  établi  héritier  de  toutes  choses,  par  lequel  aussi  il  a  fait 
les  mondes,  et  qui,  étant  la  splendeur  de  sa  gloire  et  l'empreinte 
de  sa  substance,  et  soutenant  toutes  choses  par  la  parole  de 
sa  puissance,  après  avoir  opéré  la  purification  des  péchés, 
s'est  assis  à  la  droite  de  la  majesté  au  plus  haut  des  deux.  » 
Hébr.,  I,  2,  3. 


FIN    DE    LA    MISSION    DE    JESUS  04I 

perfection  et  de  toute  sainteté.  Il  est  à  Lui  seul 
la  religion  de  l'humanité  qui  trouve  en  Lui  son 
terme  et  sa  vivante  expression  '. 

Tous  les  hommages  rendus  à  la  Divinité,  de- 
puis le  Paradis  terrestre,  empruntaient  leur  va- 
leur à  ceux  que  Jésus  devait  rendre  un  jour 
à  Dieu  son  Père  ^.  Tous  les  sacrifices  anciens 
n'étaient  que  des  sacrifices  figuratifs  du  grand 
et  sublime  Sacrifice  que  Jésus  devait  offrir  sur 
le  Calvaire.  S'ils  ont  été  sanglants,  pour  la  plu- 
part, c'est  que  Jésus  devait  verser  tout  son  sang  ; 
s'ils  ont  exigé  la  destruction  des  victimes,  c'est 

'  «  Rendons  grâces  à  Dieu  le  Père  qui  nous  a  arrachés  à 
la  puissance  des  ténèbres  et  nous  a  assujettis  à  l'empire  de 
son  Fils  bien-aimé,  en  qui  nous  avons  la  rédemption,  par  son 
sang,  et  la  rémisssion  des  péchés.  C'est  lui  qui  est  l'image 
du  Dieu  invisible,  le  premier-né  de  toute  créature.  Tout  a  été 
créé  par  lui  et  pour  lui  ;  il  est  avant  tous  et  toutes  choses 
subsistent  en  lui.  C'est  lui  aussi  qui  est  le  chef  du  corps  de 
l'Eglise  ;  lui  qui  est  les  prémices,  le  premier-né  d'entre  les 
morts,  afin  d'être  en  toutes  choses  le  premier  ;  car  il  a  plu  à 
Dieu  que  toute  plénitude  résidât  en  lui,  et  de  réconcilier  par 
lui  toutes  choses  avec  lui-même,  soit  celles  qui  sont  sur  la  terre, 
soit  celles  qui  sont  dans  le  ciel,  en  établissant  la  paix  par  le 
sang  de  sa  croix.  »  Col.,  i,  12-20. 

2  Comme  le  dit  Saint  Thomas,  «  l'Incarnation  du  Christ  a 
régénéré  toute  la  nature  humaine  ».  C'est  ainsi  que  le  mys- 
tère de  l'Incarnation  est  le  principe  du  mérite  ;  parce  que, 
comme  dit  Saint  Jean  (i,  16),  «  nous  avons  tous  reçu  de  la  plé- 
nitude du  Christ  ».  (S.  Thom.,  III  p.,  q.  2,  a.  11).  —  «  C'est  pour- 
quoi les  anciens  patriarches,  en  observant  les  sacrements  de  la 
loi,  se  portaient  vers  le  Christ  par  la  foi  et  l'amour,  comme 
nous  nous  y  portons  nous-mêmes.  »  (III  p.,  q.  8,  a.  3,  ad  3). 


342  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

que  Jésus  devait  disparaître  et  s'anéantir  jusque 
dans  la  mort. 

Le  sacrifice,  comme  nous  l'avons  vu,  étant 
l'hommage  suprême  de  toute  religion  à  l'égard 
de  la  Divinité,  exprime  d'une  part  le  souverain 
domaine  de  Dieu  sur  toute  créature  et  de  l'autre 
les  devoirs  sacrés  de  l'humanité  vis-à-vis  de  son 
Créateur.  Pour  être  parfait,  le  sacrifice  doit  offrir 
ce  qui  correspond  le  mieux  à  cette  double  fin  ; 
et  comme  rien  n'est  plus  précieux  que  la  vie, 
c'est  dans  la  mort  et  l'effusion  du  sang  que  con- 
siste le  vrai  sacrifice.  La  religion  juive  consistait 
presque  entièrement  dans  ces  sacrifices  mul- 
tiples. Plus  les  fêtes  étaient  solennelles,  et  plus 
nombreuses  étaient  les  victimes  de  tout  genre 
que  l'on  immolait. 

Certains  sacrifices  étaient  destinés  directement 
à  l'expiation  des  péchés,  d'autres  à  l'expression 
de  la  prière  ou  de  l'action  de  grâces  ;  mais  aucun 
naturellement  ne  possédait  par  lui-même  une 
vertu  surnaturelle  quelconque  de  purification, 
toute  leur  valeur  leur  venant  des  mérites  futurs 
du  Sacrifice  du  Calvaire. 

Les  temps  étant  accomplis,  Jésus  apparaît.  Ve- 
nu non  pour  abolir  la  Loi  mais  pour  la  confirmer', 

*  «  Ne  pensez  pas  que  je  sois  venu  abolir  la  loi  et  les  prophètes: 
je  ne  suis  pas  venu  abolir  mais  accomplir,  »  Matth.,  y,  17. 


FIN    DE    LA    MISSION    DE    JÉSUS  345 

II  ne  détruit  pas  le  sacrifice,  mais  II  remplace 
la  figure  par  la  réalité  K  Réunissant  en  Lui  tous 
les  devoirs  de  l'humanité  exprimés  dans  les  sacri- 
fices de  la  loi  écrite,  Il  est  constitué  la  Victime 
universelle  qui  s'offre  elle-même  et  qui  restera 
offerte  et  immolée  jusqu'à  la  fin  des  temps  ^. 

Soit  pour  expier  le  péché,  soit  pour  remercier 
le  ciel  et  en  obtenir  des  grâces,  soit  pour  pro- 
tester de  sa  dépendance  absolue  à  l'égard  de 
Dieu  et  chercher  à  s'unir  à  lui  dans  une  plus 
grande  intimité,  il  n'y  a  plus  qu'un  sacrifice 
qui  soit  l'expression  de  ces  divers  sentiments, 
et  c'est  celui  de  notre  adorable  Victime.  Ce  Sa- 
crifice unique  a  absorbé  tous  les  autres  et  de- 
meurera éternellement  le  Sacrifice  du  salut  ^. 

'  «  C'est  pourquoi  le  Christ  entrant  dans  le  monde,  après  avoir 
dit  d'abord  :  Vous  n'avez  pas  voulu  de  sacrifices  et  d'offrandes, 
non  plus  que  les  holocaustes  et  les  sacrifices  pour  le  péché,  et 
vous  n'avez  pas  agréé  ces  choses  qu'on  offre  selon  la  loi  ;  il 
ajoute  :  Voici,  je  viens,  ô  Dieu,  pour  faire  votre  volonté.  li  abo- 
lit ainsi  la  /jremière  chose  pour  établir  la  seconde  »  (c'est-à- 
dire  il  annule  les  sacrifices  légaux  et  il  leur  substitue  son  propre 
sacrifice).  Hébr.,  x,  5,  8,  9. 

-  «  C'est  en  A'ertu  de  cette  volonté  que  nous  avons  été  sanc- 
tifiés par  l'oblation  du  corps  de  Jésus-Christ,  une  fois  pour 
toutes.  »  Hébr.,  x,  10. 

3  «  Parmi  tous  les  dons  que  Dieu  a  accordés  au  genre  humain 
depuis  qu'il  est  tombé  dans  le  péché,  le  premier  de  tous  est  le 
don  qu'il  lui  a  fait  de  son  Fils,  selon  cette  parole  de  Saint  Jean 
(m,  16)  :  «  Dieu  a  tellement  aimé  le  monde  qu'il  lui  a  donné  son 
Fils  unique,  afin  que  celui  qui  croit  en  lui  ne  périsse  pas  mais 
qu'il  ait  la  vie  étemelle.  »  C'est  pourquoi  le  plus  grand  de  tous 


344  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

On  voit  par  là  l'importance  capitale  qu'il  a 
dans  la  vie  du  Sauveur,  puisqu'il  est  le  terme 
nécessaire  et  indispensable  de  l'Incarnation.  Si 
Jésus  n'avait  pas  donné  sa  vie,  il  y  aurait  eu 
oblation  mais  non  immolation,  et,  dès  lors,  il  n'y 
aurait  pas  eu  sacrifice  proprement  dit. 

De  même  que  la  Loi  nouvelle  sans  sacrifice 
n'eût  point  été  la  réalisation  et  le  couronnement 
de  l'ancienne  ;  ainsi  la  religion  du  Testament 
nouveau,  dépourvue  de  sacrifice,  eût  été  incom- 
plète et  imparfaite.  C'est  donc  le  Sacrifice  de 
l'Homme-Dieu  qui  donne  tout  le  mérite  à  la  mis- 
sion qu'il  est  venu  accomplir  sur  cette  terre  ;  et 
c'est  bien  en  toute  vérité  autour  de  la  croix  du 
Calvaire  que  gravite  le  monde. 

Une  fois  répandu,  le  sang  du  Sauveur  ne  peut 
plus  couler.  Son  immolation  sanglante  ne  sera 

les  sacrifices,  c'est  celui  par  lequel  «  le  Christ  s'est  offert  lui- 
même  à  Dieu  en  odeur  de  suavité  »,  selon  l'expression  de  Saint 
Paul  (Ephés.,  V,  2). 

«  C'est  pour  ce  motif  que  tous  les  autres  sacrifices  étaient 
offerts  dans  l'ancienne  loi  pour  figurer  ce  sacrifice  unique  et 
tout  particulier,  comme  on  représente  ce  qui  est  parfait  par  des 
choses  imparfaites.  C'est  ce  qui  fait  dire  à  l'Apôtre  (Hébr..,  x, 
11,  12)  :  «  que  les  prêtres  de  l'ancienne  loi  offraient  plusieurs  fois 
les  mêmes  hosties  qui  ne  pouvaient  jamais  effacer  les  péchés, 
mais  que  le  Christ  n'en  a  offert  qu'une  seule  pour  tous  les  pé- 
chés ».  Et  comme  la  raison  de  la  figure  se  prend  de  l'objet 
qu'elle  représente,  il  s'ensuit  que  les  raisons  des  sacrifices  figu- 
ratifs de  l'ancienne  loi  doivent  se  prendre  du  véritable  sacrifice 
du  Christ.  »  S.  Tiiom.,  I  II,  q.  102,  a.  3. 


FIN    DE    LA    MISSION    DE    JESUS  040 

jamais  renouvelée  '  ;  mais  le  même  et  unique 
Sacrifice  sera  offert  d'une  manière  mystique  sur 
tous  les  autels  de  l'univers.  Les  Prêtres  de  Jésus 
auront  le  pouvoir  d'ériger  partout  de  nouveaux 
Calvaires  et  d'offrir  au  Seigneur  la  Victime  qui 
efface  les  péchés  du  monde  ='. 

IV.  —  Jésus,  l'unique  Victime 

Si  le  Sacrifice  de  la  Loi  nouvelle  est  désormais 
l'unique  Sacrifice  de  la  religion  de  l'humanité, 
c'est  parce  qu'il  n'y  a  pas  et  ne  peut  y  avoir 
d'autre  Victime  que  Jésus. 

'  «  Le  Christ  ne  meurt  plus,  la  mort  n'a  plus  d'empire  sur  lui. 
Car  en  tant  qu'il  est  mort  pour  le  péché,  //  est  mort  une  fois 
pour  toutes.  »   Rom.,  vi,  9,  10. 

2  «  Faites  ceci  en  mémoire  de  moi.  Car  toutes  les  fois  que 
vous  mangerez  ce  pain  et  que  vous  boirez  ce  calice,  vous  an- 
noncerez la  mort  du  Seigneur.  »  I  Cor.,  xi,  25,  26. 

«  Le  Christ,  dit  Saint  Thomas,  est  la  source  de  tout  Sacer- 
doce ;  car  le  prêtre  de  l'ancienne  loi  était  sa  figure,  et  le  prêtre 
de  la  nouvelle  opère  en  son  nom.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  22,  a.  4. 

«  Ce  sacrement  est  si  noble,  qu'il  n'est  confectionné  que  dans 
la  personne  du  Christ.  Or,  quiconque  fait  une  chose  au  nom 
d'un  autre,  doit  nécessairement  le  faire  par  la  puissance  qu'il 
en  a  reçue.  Or,  comme  le  Christ  accorde  à  celui  qui  est  baptisé 
la  puissance  de  recevoir  l'Eucharistie,  de  même  //  accorde  au 
Prêtre,  dans  son  ordination,  le  pouvoir  de  la  consacrer  en  son 
nom.  »  III  p.,  q.  82,  a.  1. 

«  Comme  la  célébration  de  l'Eucharistie  est  une  image  qui 
représente  la  passion  du  Christ,  de  même  l'autel  est  la  repré- 
sentation de  la  croix  sur  laquelle  le  Christ  a  été  immolé  dans 
son  espèce  propre.  »  III  p.,  q.  83,  a.  1,  ad  3. 


346  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Jusqu'à  l'immolation  de  Jésus  sur  le  Calvaire, 
les  formes  diverses  de  sacrifice  dans  la  reli- 
gion du  peuple  de  Dieu  n'étaient  qu'une  expres- 
sion très  imparfaite  de  la  reconnaissance  des 
droits  de  Dieu  et  des  devoirs  de  l'humanité  à 
son  égard  ;  aussi  ne  pouvaient-ils  durer  qu'un 
temps  '.  Dieu  réclamait  davantage  de  sa  créature, 
mais  l'homme  était  impuissant  à  le  lui  donner. 
Pour  offrir  un  sacrifice  qui  satisfît  pleinement 
la  Divinité  et  rendît  parfaite  la  religion  de  l'hu- 
manité, il  fallait  une  autre  Victime,  une  Victime 
qui  fût  puissante  et  sainte  comme  Dieu,  une 
Victime  qui  personnifiât  l'humanité  et  dont  le 
inérite  d'immolation  rétablît  complètement  les 
rapports  primitifs  du  Créateur  avec  sa  créature  ^. 

Une  fois  ce  Sacrifice  offert,  il  n'y  a  plus  lieu 
de  continuer  les  sacrifices  figuratifs  qui  n'au- 
raient désormais  aucun  sens  ^.  Il  n'y  a  pas  da- 
vantage à  attendre  un  perfectionneinent  quel- 
conque au  Sacrifice  nouveau,  rien  ne  pouvant 

'  «  Il  y  ainsi  abolition  de  la  première  ordonnance,  à  cause  de 
son  impuissance  et  de  son  inutilité  ;  car  la  loi  n'a  rien  amené 
à  la  perfecrion.  »  Hébr.,  vu,  18,  19. 

2  «  Le  Christ  est  mort  pour  nos  péchés,  le  Juste  pour  les  in- 
justes, afin  de  nous  offrir  à  Dieu.  »  I  Pierre,  m,  18. 

3  «  Voici,  je  viens  pour  faire,  ô  Dieu,  votre  volonté.  //  abolit 
ainsi  la  première  chose,  pour  établir  la  seconde...  Là  où  il  y 
a  rémission  des  péchés,  /'/  n'est  plus  besoin  d'oblation  pour  le 
péché.  »  Hébr.,  x,  9,  18. 


FIN    DE    LA    MISSION    DE    JÉSUS  347 

être  ajouté  ni  à  la  perfection  essentielle  de  la 
Victime  ni  au  mérite  infini  de  son  Sacrifice. 
Tout  ce  que  le  ciel  pouvait  donner  à  la  terre  et 
tout  ce  qu'il  pouvait  en  recevoir  est  renfermé 
en  Jésus  '. 

Victime  éternelle,  elle  a  pris  naissance  dans  le 
sein  de  Dieu.  Victime  sacro-sainte,  elle  possède 
toutes  les  perfections  de  l'essence  divine.  Victime 
humano-divine,  elle  associe  en  elle-même  toutes 
les  grandeurs  de  Dieu  et  toutes  les  infirmités  de 
l'homme.  Victime  d'holocauste,  elle  rend  à  Dieu 
toute  la  gloire  qu'il  est  susceptible  de  recevoir  de 
la  part  de  ses  créatures.  Victime  pour  le  péché, 
elle  expie  dans  son  sang.  Victime  pacifique,  elle 
obtient  par  sa  propre  vertu  le  pardon  et  le  salut. 

Jésus  ne  peut  rien  faire  de  plus  ;  le  ciel  n'a 
plus  rien  à  exiger,  ni  l'humanité  rien  à  offrir. 
Eternellement  Jésus  restera  Victime.  Certaines 
formes  extérieures  de  son  Sacrifice  seront  chan- 
gées, mais  l'essence  demeurera  :  la  gloire  de  Dieu 
et  le  bien  des  âmes.  Jamais  Dieu  ne  sera  davan- 
tage glorifié,  jamais  les  âmes  n'auront  besoin 
d'être  de  nouveau  sauvées  K 

1  «  Après  avoir  offert  une  seule  victime  pour  les  péchés,  il 
s'est  assis  Ijour  toujours  à  la  droite  de  Dieu.  Qar,  par  une  seule 
ablation,  il  a  amené  à  la  perfection  pour  toujours  ceux  qui  sont 
sanctifiés.  »  Hébr.,  x,  12,  14. 

2  «  Il  est  entré  une  fois  pour  toutes  dans  le  sanctuaire,  avec 


348       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

Tous  les  sacrifices  qui  seront  offerts  jusqu'à  la 
fin  des  temps  seront  identiques  à  celui  de  l'au- 
guste Victime  du  Calvaire.  Non  seulement  ils  lui 
emprunteront  leur  valeur,  mais  ils  en  seront  une 
exacte  reproduction  ou,  pour  mieux  dire,  un  vé- 
ritable prolongement.  Ce  sera  toujours  la  même 
Victime  qui  sera  offerte,  comme  ce  sera  le  même 
Prêtre  qui  l'offrira  K  L'immolation  ne  sera  plus 
sanglante  mais  mystique  :  et  c'est  préciséinent 
parce  qu'il  n'y  a  qu'une  Victime  unique  et  que 
cette  Victime  ne  peut  mourir  deux  fois,  que  le 
Sacrifice    de    nos    autels    est   essentiellement  le 


son  propre  sang,  ayant  obtenu  une  rédemption  éternelle.  Ce 
n'est  pas  dans  un  sanctuaire  fait  de  main  d'homme  que  Jésus 
est  entré,  mais  dans  le  ciel  même,  afin  de  se  présenter  pour 
nous  devant  la  face  de  Dieu.  Et  ce  n'est  pas  pour  s'offrir  soi- 
même  plusieurs  fois  qu'il  y  est  entré,  comme  le  grand-prêtre 
entre  chaque  année  dans  le  sanctuaire  avec  du  sang  étranger  ; 
autrement  il  aurait  fallu  qu'il  souffrît  plusieurs  fois  depuis  la 
création  du  monde,  tandis  qu'il  n'a  paru  (\v!une  seule  fois  à  la 
fin  des  siècles,  jiour  abolir  le  péché  par  son  sacrifice.  »  Hébr., 
IX,  12,  24-26. 

'  «  Jésus  est  le  Prêtre  qui  s'offre  et  il  est  l'oblation.  »  Conc. 
de  Trente,  Sess.  22,  c.  1. 

«  Il  est  évident  que  le  Christ  consacre  lui-même  tous  les  sa- 
crements de  l'Eglise  ;  car  c'est  lui-même  qui  baptise,  c'est  lui- 
même  qui  remet  les  péchés,  il  est  lui-même  le  vrai  Prêtre  qui 
s'est  offert  sur  la  croix  et  par  la  puissance  duquel  son  Corps 
est  consacré  tous  les  jours  sur  l'autel.  Et  cependant,  comme 
il  ne  devait  pas  rester  corporellement  présent  avec  tous  les 
fidèles,  il  a  choisi  des  ministres  pour  dispenser  ces  sacrements 
aux  fidèles.  »  S.  Thom.,  Contr.  Gent.,  L.  4,  c.  76. 


FIN    DE    LA   MISSION    DE   JÉSUS  349 

même,  moins  l'efifusion  du  sang  qui,  au  lieu 
d'être  matérielle,  n'est  que  mystique  K 

Si  le  Sacrifice  de  l'autel  était  inférieur  soit  en 
dignité  soit  en  efficacité  à  celui  du  Calvaire,  une 
atteinte  serait  portée  à  la  perfection  de  la  divine 
Victime.  Or,  elle  ne  peut  être  diminuée  pas  plus 
que  perfectionnée.  Elle  est  ce  qu'elle  est,  et  elle 
l'est  parfaitement,  divinement,  éternellement. 
Ses  mérites  demeurent  comme  son  essence  ;  ils 
ne  seront  jamais  amoindris  ni  augmentés  ;  leur 
perfection  est  infinie  et  comprend  tous  les  mé- 
rites possibles. 

De  même  qu'il  n'y  a   qu'une   Victime,   il  n'y 

1  «  On  appelle,  dit  Saint  Thomas,  la  célébratfon  de  l'Eucha- 
ristie V immolation  du  Christ  pour  deux  raisons,  i"  Parce  que, 
comme  le  dit  Saint  Augustin,  les  images  ont  coutume  d'être 
appelées  du  nom  des  choses  qu'elles  représentent,  comme  lors- 
qu'en  considérant  un  tableau  ou  une  fresque,  nous  disons  : 
c'est  Cicéron,  c'est  Salluste.  Or,  la  célébration  de  l'Eucharistie 
est  une  image  représentative  de  la  passion  du  Christ,  qui 
est  sa  véritable  immolation.  2"  Quant  à  l'effet  de  la  passion  du 
Christ.  Car  ce  sacrement  nous  fait  participer  aux  fruits  de 
la  passion  du  Seigneur.  C'est  pour  cela  qu'il  est  dit  dans  une 
oraison  :  que  toutes  les  fois  qu'on  célèbre  la  mémoire  de  cette 
victime,  on  exerce  l'œuvre  de  notre  rédemption.  »  S.  Thom., 
III  p.,  q.  83,  a.  i. 

Répondant  ensuite  au  premier  argument,  et  citant  Saint  Am- 
broise,  il  ajoute  plus  expressément  :  «  Il  n'y  a  qu'une  hostie 
celle  que  le  Christ  a  offerte  et  que  nous  offrons  ;  il  n'y  en  a 
pas  plusieurs,  parce  que  le  Christ  n'a  été  offert  qu'une  fois.  Ce 
sacrifice  est  le  modèle  de  celui-ci.  Car,  comme  ce  qui  est  offert 
partout  n'est  qu'un  seul  corps  et  n'en  forme  pas  plusieurs  ;  de 
même  il  n'y  a  qu'un  seul  sacrifice,  »  Ibid.,  ad  1. 


350  DE  JÉSUS   DANS   SON   ÉTAT   DE   VICTIME 

a  que  les  mérites  de  cette  Victime  qui  aient 
quelque  valeur  devant  Dieu  et  quelque  efficacité 
pour  les  hommes.  Tous  les  pécheurs  sont  puri- 
fiés dans  son  sang  ;  tous  les  justes  sont  sanctifiés 
par  sa  vertu  ;  toutes  les  âmes  n'acquièrent  un 
droit  à  la  récompense  que  par  sa  grâce  \ 

C'est  donc  adorablement  vrai  que  Jésus  est 
tout,  qu'il  est  essentiellement  et  nécessairement 
Victime,  que  sa  mission  ici-bas  repose  tout  en- 
tière sur  son  immolation,  que  son  Sacrifice  est 
perpétuel,  qu'il  reste  l'unique  Victime  de  Dieu 
et  des  hommes,  et  qu'il  est  pour  tous  ses  rache- 
tés l'unique  et  surabondante  source  de  salut. 

Le  ciel  s'est  ouvert  pour  laisser  descendre 
le  Fils  de  Dieu  -,  la  terre  L'a  possédé  sous  une 
forme  humaine  ^,  la  mort  nous  L'a  ravi  pour 
nous  donner  le  salut  ^  et  le  Paradis  est  à  jamais 

1  «  Ainsi  donc,  mes  frères,  puisque  nous  avons  /'assurance 
d'entrer  dans  le  sanctuaire  par  le  sang  du  Christ,  approchons- 
nous  avec  un  cœur  sincère,  dans  la  plénitude  de  la  foi,  le  cœur 
purifié  des  souillures  d'une  mauvaise  conscience.  »  Hébr.,  x, 
19,  22. 

-  «  Je  suis  descendu  du  ciel.  »  Jean,  vi,  38. 

«  C'est  de  Dieu  que  je  suis  sorti  et  que  je  suis  venu.  »  Jean, 
vin,  42. 

•'*  «  Le  Verbe  s'est  fait  chair  et  il  a  habité  parmi  nous.  » 
Jean,  i,  14. 

"*  «  Le  Christ  est  mort  une  fois  pour  nos  péchés.  »  I  Pierre, 
m.  18. 


FIN    DE    LA    MISSION    DE   JÉSUS  35 1 

le  lieu  de  son  éternelle  demeure  '.  Mais  c'est  une 
Victime  que  le  Père  nous  a  offerte  2,  c'est  une 
Victime  qui  a  vécu  parmi  nous  ^,  c'est  une  Vic- 
time qui  s'est  livrée  à  la  mort  S  c'est  une  Victime 
qui,  après  avoir  offert  son  Sacrifice,  est  retour- 
née dans  le  sein  de  son  Père  -^  pour  y  introduire 
à  sa  suite  toutes  les  âmes  teintes  de  son  sang**. 
Et,    mystère  non   moins   adorable,   ce   Jésus, 

1  «  Celui  qui  est  descendu  est  le  même  que  celui  qui  est  monté 
au-dessus  de  tous  les  deux.  »  Ephés.,  iv,  lO. 

^  «  C'est  lui  que  Dieu  avait  destiné  à  être  une  victime  de 
propitiation.  »  Rom.,  m,  25. 

3  «  Il  s'est  anéanti  \ui-mème,  en  prenant  la  forme  d'esclave. 
Il  s'est  humilié  lui-même,  se  faisant  obéissant  jusqu'à  la  mort, 
et  la  mort  de  la  croix.  »  Phil.,  ii,  7,  8. 

A  cause  du  péché  qu'il  était  venu  expier,  tout  saint  qu'il  fût, 
il  devait  forcément  être  livré  à  la  souffrance.  «  Puisque,  dit 
Saint  Thomas,  il  y  a  pour  les  hommes  trois  états,  celui  de 
Yinnocence,  celui  du  péché  et  celui  de  la  gloire,  comme  le 
Christ  a  pris  de  l'état  de  la  gloire  la  vision  et  de  l'état  d'inno- 
cence Yexemption  de  tout  péché  ;  de  même  il  a  pris  de  l'état  du 
péché  la  nécessité  de  se  soumettre  aux  peines  de  cette  vie.  » 
S.  Thom.,  III  p.,  q.  i3,  a.  3,  ad  2. 

*  «  Je  donne  ma  vie.  Personne  ne  me  la  ravit,  mais  je  la 
donne  de  moi-même.  »  Jean,  x,  17,  18. 

s  «  Je  suis  sorti  du  Père  et  je  suis  venu  dans  le  monde;  main- 
tenant je  quitte  le  monde  et/e  vais  au  Père.  »  Jean,  xvi,  28. 

^  «  Dans  la  maison  de  mon  Père  il  y  a  beaucoup  de  demeures. 
Je  vais  vous  préparer  une  place.  »  Jean,  xiv,  2. 

«  Père,  je  veux  que  là  où  je  suis,  ceux  que  vous  m'avez  don- 
nés soient  aussi  avec  moi.  »  Jean,  xvii,  24. 

«  Dieu  nous  a  rendu  la  vie  dans  le  Christ,  et  avec  lui  il  nous 
a  ressuscites,  et  nous  a  fait  asseoir  dans  les  deux,  en  Jésus- 
Christ,  »  Ephés.,  ii,  5,  6. 


352  DE   JÉSUS    DANS   SON    ÉTAT   DE   VICTIME 

Prêtre  de  son  propre  Sacrifice  et  Victime  de 
son  éternel  Sacerdoce,  continue  au  Sacrement 
de  l'Eucharistie  de  vivre  au  milieu  de  nous,  de 
se  faire  notre  perpétuelle  Hostie  de  louange  et 
de  supplication,  notre  incessante  Victime  de  ré- 
paration et  de  salut  K 

Aimons-Le,  car  II  nous  aime  !  Sacrifions-nous 
pour  Lui,  car  II  s'est  immolé  pour  nous  !  Deve- 
nons les  Victimes  de  son  amour,  car  II  s'est  fait, 
pour  nous  sauver,  la  Victime  de  son  éternelle 
charité  ! 

*  «  On  n'a  jamais  pu  être  sauvé,  dit  Saint  Thomas,  sans  avoir 
foi  dans  la  passion  du  Christ.  C'est  pourquoi  il  a  fallu  qu'en 
tout  temps  il  y  eût  parmi  les  hommes  quelque  chose  qui  repré- 
sentât la  passion  du  Sauveur.  Dans  l'Ancien  Testament  son 
principal  sacrement  était  l'agneau  pascal  ;  d'où  l'Apôtre  dit 
(I  Cor.,  V,  7)  :  «  Le  Christ  notre  pâque  a  été  immolé  ».  Dans 
le  Nouveau  Testament  il  a  été  remplacé  par  le  Sacrement  de 
l'Eucharistie,  qui  rappelle  la  passion  passée,  comme  l'agneau 
pascal  a  figuré  à  l'avance  la  passion  future.  »  S.  Thom.,  III  p., 
q.  73,  a.  5. 

L'Eucharistie  est  le  sacrement  parfait  de  la  passion  du  Sei- 
gneur, en  ce  sens  qu'/7  renferme  le  Christ  qui  a  souffert.  Ce 
sacrement  a  été  institué  dans  la  Cène  pour  être  à  l'avenir  le 
mémorial  de  la  passion  du  Seigneur,  après  qu'elle  a  été  con- 
sommée. »  Ibid.,  ad  2  et  3. 


A  Jésus,  Victime  de  Justice 
et  de  Miséricorde 


O  Jésus,  divine  et  adorable  Victime, 

que  l'amour  a  conduit  au  Calvaire, 

que  la  Justice  a  frappé  a  cause  de  nos  péchés, 

et  que  la  Miséricorde 

a  fait  le  Sauveur  de  l'humanité  : 

je  m'abîme  devant  Vous  pour  Vous  adorer, 

je  m'agenouille  au  pied  de  votre  croix 

pour  Vous  bénir  et  Vous  remercier, 

je  bois  avec  délice  votre  sang  purificateur 

et  je  me  blottis  dans  votre  cœur 

pour  Vous  aimer  et  y  demeurer  à  jamais. 

Que  la  terre  Vous  loue 

et  que  les  anges  Vous  chantent 

leurs  éternels  hosannas, 

ô  Vous,  qui  avez  voulu  mourir 

pour  glorifier  votre  Père 

et   m'arracher   à   la   mort  ! 

O  Vous,  qui  demeurez  sur  nos  autels 

pour  rester  notre  Victime 

et  nous  sauver  encore  ! 

O  Vous,  qui  serez  éternellement 

Prêtre  et  Victime 

dans  les  siècles  des  siècles  ! 


CHAPITRE    SEPTIÈME 

De  l'ainour  dû  à  Jésus 
en   sa   qualité  de  Victime 


CHAPITRE    SEPTIEME 

De  l'amour  dû  à  Jésus 
en   sa   qualité   de   Victime 


e  Soyez  donc  les  imitateurs  de 
Dieu,  comme  des  enfants  bien-aimés, 
et  marchez  dans  l'amour,  comme  le 
Christ  qui  nous  a  aimés  et  qui  s'est 
livré  lui-même  pour  nous  à  Dieu.  » 
Ephés..  V,  1,  2. 

Le  simple  énoncé  de  ce  chapitre  est  un  cou- 
ronnement nécessaire  du  sujet  tout  divin  que 
nous  avons  traité  dans  ce  volume.  Comment,  en 
effet,  avoir  étudié  le  Verbe  divin  incarné,  sans 
comprendre  qu'à  cette  charité  infinie  qui  L'a  fait 
descendre  dans  l'humanité  ne  peut  correspondre 
qu'un  amour  universel  ?  Comment  avoir  vécu 
avec  Jésus  et  L'avoir  accompagné  dans  toutes 
les  phases  de  sa  vie,  sans  avoir  saisi  au  son  de 
sa  voix,  à  la  tendresse  de  son  regard  et  aux 
battements  de  son  cœur,  qu'il  était  venu  cher- 
cher de  l'amour  parmi  les  hommes,  en  retour  du 
salut  qu'il  leur  procurait  ? 


358  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Comment  avoir  vu  le  Fils  de  Dieu  se  condam- 
ner à  tant  d'abaissements  et  d'humiliations  afin 
de  se  mettre  à  notre  niveau  et  porter  le  poids 
écrasant  de  nos  péchés,  sans  éprouver  le  besoin 
de  Le  remercier  et  de  L'aimer  ?  Comment  avoir 
considéré  notre  Sauveur  dévoré  du  zèle  et  de  la 
gloire  de  Dieu,  se  nourrissant  de  souffrance  au- 
tant que  d'amour,  soupirant  depuis  son  Incar- 
nation après  l'immolation  suprême  qui  devait 
Lui  coûter  tout  son  sang,  sans  être  touchés  jus- 
qu'au fond  de  l'âme  d'un  tel  mystère  de  charité 
divine  ? 

Comment  avoir  été  témoins  des  terribles  souf- 
frances endurées  par  notre  divine  Victime  et 
avoir  assisté  à  son  cruel  supplice,  sans  être  at- 
tendris et  sans  vouloir,  à  notre  tour,  souffrir 
pour  Lui  prouver  notre  amour? 

Il  ne  peut  nous  suffire  de  connaître  Jésus  Vic- 
time, nous  devons  L'aimer.  Une  connaissance 
froidement  raisonnée  de  ce  caractère  essentiel 
en  Jésus  serait  un  outrage  à  son  amour. 

Il  s'est  fait  Victime,  parce  qu'il  aimait  son 
Père  ;  et  son  Père  L'en  aime  infiniment.  Il  s'est 
livré  et  immolé  parce  qu'il  nous  aimait  ;  et  nous 
devons  Le  payer  de  retour.  Il  ne  pouvait  faire 
davantage  pour  se  révéler  en  tant  que  Victime, 
Il  ne  pouvait  se  vouer  à  plus  d'humiliations  et 
de  douleurs  pour  vivre  en  Victime,  Il  ne  pouvait 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VICTIME  ^09 

pousser  pîus  loin  son  immolation  pour  mourir 
en  Victime. 

De  telles  sublimités  ne  se  contemplent  pas 
avec  indifférence.  Une  semblable  charité  est 
faite  pour  attendrir  et  émouvoir.  Si,  à  la  vue  de 
Jésus  souffrant  et  de  Jésus  mourant,  nos  yeux 
ne  se  mouillent  pas  de  larmes  et  notre  cœur  ne 
bat  pas  plus  fort,  c'est  que  nous  n'avons  pas 
compris  ce  qui  Le  faisait  souffrir  et  pourquoi  II 
a  voulu  mourir. 

Jésus  est  trop  aimé  de  son  Père  en  tant  que 
Victime,  pour  que  nous,  créatures,  nous  n'éprou- 
vions pas  tout  naturellement  le  besoin  d'aimer 
Celui  que  Dieu  nous  a  donné.  Jésus  s'aime  trop 
Lui-même  dans  son  état  de  Victime,  pour  que 
nous,  pécheurs,  nous  ne  partagions  pas  les  sen- 
timents de  Celui  qui  pour  nous  s'est  immolé. 
Jésus  nous  prouve  trop  d'amour  en  s'immolant 
comme  Victime,  pour  que  nous,  ses  rachetés, 
nous  ne  nous  attachions  pas  irrévocablement  à 
Celui  qui  nous  a  sauvés. 

Il  n'y  a  que  l'amour  qui  puisse  éclairer  et  fé- 
conder notre  science  de  Jésus.  Il  n'y  a  que 
l'amour  qui  puisse  nous  faire  saisir  un  peu  la 
sublimité  divine  des  desseins  éternels  décrétant 
la  Rédemption.  Il  n'y  a  que  l'amour  qui  puisse 


360^  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

nous  faire  pénétrer  dans  le  cœur  de  l'Homme- 
Dieu.  Il  n'y  a  que  l'amour  qui  puisse  incruster 
dans  notre  propre  cœur  le  souvenir  immortel  de 
la  divine  Victime.  Il  n'y  a  que  l'amour  qui  puisse 
nous  attacher  à  ses  pas  et  nous  la  faire  accom- 
pagner jusqu'au  Calvaire,  pour  partager  ses  dou- 
leurs et  son  supplice.  Il  n'y  a  que  l'amour  qui 
puisse  nous  garder  dans  la  générosité  et  l'hé- 
roïsme, nous,  les  fidèles  disciples  de  cet  ineffable 
Maître  qui  nous  appelle  à  souffrir  et  à  mourir 
avec  Lui. 

Aimons  Jésus  !  Jésus,  c'est  l'amour  ;  et  le  vrai 
nom  de  l'amour,  c'est  Jésus  ! 

I.  —  L'amour  de  Dieu  le  Père 
pour  son  Jrils  Victime 

C  est  par  un  mouvement  d'éternel  amour  que 
Dieu  le  Père  nous  a  donné  son  Fils  bien-aimé  '. 
Mais  en  nous  Le  donnant  pour  nous  racheter  -, 
il  nous  L'a   livré   comme   Victime  ^.    Sa  charité 

'  Dieu  a  tant  aimé  le  monde  qu'/V  a  donné  son  Fils  unique.  » 
Jean,  m,  16. 

2  «  Nous,  nous  avons  vu  et  nous  attestons  que  le  Père  a  en- 
voyé son  Fils  comme  Sauveur  du  monde.  »  I  Jean,  iv,  14. 

3  «  Dieu  ne  nous  a  pas  destinés  à  la  colère,  mais  à  acquérir 
le  salut  par  notre  Seigneur  Jésus-Christ,  qui  est  mort  pour 
nous.  »  I  Thess.,  V,  9,  10. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VICTIME  36l 

nous  L'a  abandonné,  afin  que  nous  ayons  sur  Lui 
tous  les  droits  et  que  nous  puissions  Le  charger 
de  tous  nos  péchés  comme  s'il  en  était  l'unique 
et  universel  responsable  '.  Il  n'y  a  pas  d'autre 
motif  à  l'Incarnation  ;  il  n'y  a  pas  d'autre  fin  à 
la  Rédemption. 

Tout  le  temps  que  le  Verbe  incarné  demeurera 
dans  l'humanité,  Il  y  sera  pour  accomplir  cette 
unique  et  divine  mission.  Dieu  le  Père  ne  pourra 
Le  considérer  autrement  que  comme  Victime. 
Continuant  de  voir  en  Lui  le  Fils  de  ses  éter- 
nelles complaisances,  il  Le  contemplera  néan- 
moins sous  les  dehors  humiliés  dont  il  L'a  lui- 
même  couvert  pour  en  faire  notre  Sauveur  ;  et 
l'amour  infini  qu'il  Lui  porte  de  toute  éternité 
sera  un  amour  qui  pénétrera  jusqu'aux  derniers 
abaissements  et  aux  suprêmes  immolations  de 
son  état  de  Victime. 

Par  cela  même  que  son  Verbe  s'est  fait  chair 
et  s'est  constitué  vis-à-vis  de  lui  dans  un  état 
d'infériorité  et  de  dépendance.  Il  lui  est  devenu 
en  quelque  sorte  plus  cher,  et  il  trouve  dans  ses 
humiliations  mêmes  un  motif  à  de  nouvelles 
tendresses  ^ 

'  «  Le  Christ  a  souffert  pour  nous.  C'est  fut  qui  a  porté  lui- 
même  nos  péchés  dans  son  corps  sur  le  bois.»  I  Pierre,  ii,  21,  24. 

-  Jésus  lui-même  nous  fait  connaître  que  c'est  l'amour  qui 
porte  son  Père  à  l'assister  sans  cesse  dans  la  mission  rédemp- 


362       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

Il  se  plaît  à  voir  en  Lui  le  restaurateur  de  sa 
gloire  et  le  Sauveur  de  l'humanité.  Irrité  contre 
l'humanité  pécheresse,  Dieu  le  Père  prévoit  que 
bientôt  la  vengeance  tombera  de  ses  mains  ;  et 
il  bénit  le  Sauveur  qui  aura  fait  à  sa  Miséri- 
corde un  appel  capable  de  désarmer  sa  Justice. 
Trompé  dans  ses  espérances,  dès  l'origine,  il 
sait  qu'il  va  reconquérir  la  gloire  que  la  déso- 
béissance du  premier  homme  lui  avait  un  ins- 
tant ravie  ;  et  il  contemple  avec  amour  son 
Verbe  dont  les  ardeurs  infinies  ne  seront  satis- 
faites qu'il  n'ait  obtenu  sa  glorification  parfaite. 
Poussé  par  un  sentiment  de  mystérieux  amour 
pour  les  hommes,  il  a  résolu  de  les  sauver  ;  et 
il  aime  avec  des  tendresses  ineffables  ce  Fils 
unique  qui  s'est  fait  Victime  pour  payer  par  des 
humiliations  et  des  souffrances  inouïes  la  dette 
complète  de  l'humanité  *. 

trice  qu'il  en  a  reçue.  «  Le  Père  aime  le  Fils  et  lui  montre  tout 
ce  qu'il  fait.  »  Jean,  v,  20. 

«  L'Apôtre,  dit  Saint  Thomas,  nomme  le  Christ  le  Fils  de  la 
dilection  de  Dieu  (Col.,  i,  i3),  pour  exprimer  la  surabondance 
infime  de  l'amour  que  Dieu  a  pour  lui.  »  I  p.,  q.  41,  a.  2,  ad  2. 

*  «  Dieu  aime  le  Christ,  non  seulement  plus  que  tout  le  genre 
humain,  mais  encore  plus  que  toutes  les  créatures  qui  sont  sor- 
ties de  ses  mains.  Il  ne  lui  a  rien  fait  perdre  de  son  excellence 
en  le  livrant  à  la  mort  pour  le  salut  du  genre  humain,  et  il  lui 
a  donné  un  nom  au-dessus  de  tout  nom.  »  (S.  Thom.,  I  p.,  q.  20, 
a.  4,  ad  1).  —  Saint  Paul  nous  en  donne  la  raison  :  «  Il  s'est 
humilié  lui-même,  se  faisant  obéissant  jusqu'à  la  mort,  et  la 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VICTIME  363 

Si  un  jour  le  Père  est  glorifié  sur  la  terre 
comme  au  ciel,  il  le  devra  au  Verbe  incarné  •  ; 
si  l'humanité  reconquiert  ses  droits  primitifs  à 
la  béatitude  éternelle,  ces  droits  lui  seront  ren- 
dus par  les  mérites  du  Rédempteur  -.  Mais  pour 
glorifier  comme  pour  sauver,  pour  exalter  son 
divin  Père  comme  pour  obtenir  le  pardon  de 
l'humanité,  Jésus  n'aura  qu'un  moyen,  celui  de 
se  sacrifier  et  de  s'immoler.  Il  est  Victime,  et 
c'est  par  ses  immolations  successives,  couron- 
nées par  le  sacrifice  suprême  de  sa  vie,  qu'il  ac- 
complira l'œuvre  sublime  de  la  pacification  du 
ciel  et  de  la  réhabilitation  de  l'humanité. 

Cet  état  de  Victime  en  Jésus  contient  pour 
Dieu  le  Père  toute  la  charité  infinie  dont  il  aime 
son  Verbe  "  et  tout  l'amour  qu'il  porte  à  l'huma- 
nité *.  L'union  hypostatique  a  fait  du  Verbe  in- 
carné un  Dieu-Homme  capable  de  souffrir  et  de 
mourir,  un  Dieu  Victime  que  le  Père  aime  infini- 
ment à  l'égal  de  l'amour  qu'il  se  porte  à  lui-même. 

mort  de  la  croix.  C'est  pourquoi  Dieu  l'a  exalté  et  lui  a  donné 
un  nom  au-dessus  de  tout  nom.  »  (Phil.,  ii,  8,  9). 
'  «  Je  vous  ai  glorifié  sur  la  terre.  »  Jean,  xvii,  4. 

2  «  Nous  avons  l'assurance  d'entrer  dans  le  sanctuaire  par 
le  sang  du  Christ.  »  Hébr.,  x,  19. 

3  «  Voilà  pourquoi  le  Père  m'aime,  parce  que  je  donne  ma 
vie.  »  Jean,  x,  17. 

■5  «  Je  suis  en  eux  et  vous  en  moi...  Vous  les  avez  aimés 
comme  vous  m'avez  aimé.  »  Jean,  xvii,  23. 


364  ^^   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Comprenons  par  là  combien  est  sublime  et 
divin  ce  caractère  de  Victime  en  Jésus,  puisque 
Dieu  le  Père  ne  peut  plus  L'aimer  qu'en  Le  con- 
templant et  en  L'aimant  comme  Victime.  Ado- 
rons et  aimons  à  notre  tour. 

I!.  —  L'amour  de  Jésus  pour  son  état 
de  Victime 

En  tant  que  Verbe  incréé  Jésus  s'aime  infini- 
ment, parce  qu'il  aime  en  Lui  le  Père  dont  II  est 
la  substance.  En  tant  que  Verbe  incarné  îl  s'aime 
non  moins  infiniment,  puisqu'il  ne  cesse  d'être 
vis-à-vis  du  Père  ce  qu'il  est  de  toute  éternité  ; 
Il  aime  néanmoins  quelque  chose  de  plus,  c'est- 
à-dire  ce  qui  Le  constitue  Homme-Dieu. 

Il  aime  en  Lui  l'Envoyé  du  Père,  Il  aime  la 
mission  qu'il  en  a  reçue.  Il  aime  les  moyens  mis 
à  sa  disposition  pour  l'accomplir. 

Il  aime  les  décrets  éternels  qui  L'ont  fait  Sau- 
veur, Il  aime  les  volontés  divines  qui  L'ont  voué 
à  la  soufifrance  et  à  l'humiliation,  Il  aime  sa  con- 
sécration de  Victime  qui  Le  condamne  à  la  mort, 
Il  aime  son  état  d'immolation  qui  en  fait  une 
Hostie  toujours  offerte  à  la  gloire  de  son  Père 
pour  le  salut  du  monde  '. 

*  «  C'est  moi  qui  pour  l'amour  de  moi-même  efface  vos  ini- 
quités. »  Is.,  XLIII,  25. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VICTIME  365 

Il  aime  son  corps  destiné  au  sacrifice,  Il  aime 
le  sang  de  ses  veines  qu'il  va  verser  pour  les 
pécheurs,  Il  aime  son  intelligence  créée  qui  Lui 
montre  sans  cesse  le  Calvaire,  Il  aime  son  cœur 
de  chair  qui  palpite  d'amour  à  la  pensée  du  Sa- 
crifice, Il  aime  sa  volonté  humaine  qui  se  nourrit 
du  désir  de  s'immoler. 

Il  aime  son  âme  qui  vivifie  la  Victime  et  la 
conduit  au  supplice.  Il  en  aime  les  tristesses  mor- 
telles qui  l'accablent,  les  amertumes  qui  l'abreu- 
vent, les  anxiétés  qui  la  tourmentent,  les  déso- 
lations qui  l'envahissent,  les  abandons  qui  la 
torturent,  les  angoisses  qui  l'étreignent,  les  ago- 
nies qui  la  crucifient. 

C'est  son  Père  et  les  âmes  que  Jésus  aime  en 
Lui.  Pour  le  glorifier  et  les  sauver,  il  faut  qu'il 
souffre  et  qu'il  meure.  La  souffrance  et  la  mort 
sont  la  condition  essentielle  de  sa  venue,  la 
forme  nécessaire  de  sa  mission,  la  preuve  indis- 
pensable de  son  amour.  Il  ne  peut  être  l'Envoyé 
du  Père  que  s'il  accepte  d'être  sa  Victime  ;  Il 
n'accomplira  l'œuvre  qui  Lui  a  été  confiée  que 
s'il  vit  et  meurt  dans  la  souffrance  ;  Il  n'aimera 
que  dans  la  mesure  où  II  se  sacrifiera  et  s'im- 
molera. 

Vivre  pour  Jésus,  c'est  aimer  ;  et  aimer,  c'est 
souffrir.  Son  amour  et  sa  souffrance  se  con- 
fondent pour  Le  faire  vivre  et  Le  faire  mourir. 


366  DE   JÉSUS   DANS    SON   ÉTAT   DE   VICTIME 

Il  saisira  au  passage  toutes  les  humiliations 
et  toutes  les  souffrances,  parce  qu'elles  con- 
viennent à  son  état  ;  Il  appellera  sur  Lui  toutes 
les  rigueurs  de  la  Justice  divine,  parce  qu'il 
s'est  offert  à  les  subir  ;  Il  portera  dans  la  dou- 
leur l'horrible  fardeau  des  péchés  du  monde, 
parce  qu'il  est  venu  pour  les  expier  ;  Il  ira  au- 
devant  des  opprobres,  parce  que  c'est  l'amère 
nourriture  que  réclame  son  amour  ;  Il  prendra 
la  croix  et  la  tiendra  embrassée  toute  sa  vie, 
parce  qu'il  ne  veut  pour  mourir  que  ce  supplice 
d'ignominie  et  ce  gibet  d'amour  K 

Oh  !  qu'il  est  magnanime  ce  divin  condamné 
qui  n'aspire  qu'après  son  supplice  !  Qu'il  est  ai- 
mant ce  Fils  de  Dieu  qui  ne  trouve  pas  d'abîmes 
assez  profonds  d'abaissement  et  de  souffrance 
où  II  puisse  descendre  pour  exalter  et  glorifier 
son  Père  !  Qu'il  est  tendre  et  miséricordieux  ce 
doux  Sauveur  qui  s'épuise  dans  des  expiations 
dont  chacune  vaut  le  salut  du  monde  !  Qu'il  est 
ineffable  ce  Jésus  Victime  qui  ne  connaît  d'autre 
voie  que  celle  qui  Le  conduit  au  Calvaire,  qui 
ne  veut  d'autre  joie  que  celle  de  souffrir,  qui 
n'ambitionne  d'autre   gloire  que   celle  de   s'im- 

1  «  Jésus  a  souffert  la  croix,  méprisant  l'ignominie.  »  Hébr., 

XII,   2, 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VICTIME  867 

moler,  et  qui  s'en  va  mourir  pour  prouver  au 
ciel  et  à  la  terre  son  éternel  amour  ! 

Nous  sommes  les  rachetés  de  son  amour  et  les 
trophées  de  son  triomphe.  Ah  !  conservons-Lui 
les  fruits  de  sa  victoire,  par  la  générosité  de  nos 
sacrifices  et  la  fidélité  de  notre  amour. 

III.  —  Notre  amour  pour  Jésus  Victime 

Si  Dieu  le  Père  ne  peut  considérer  son  Verbe 
incarné  sans  L'aimer  souverainement  dans  l'état 
de  Victime  qu'il  a  embrassé  ;  si  Dieu  le  Fils  aime 
si  passionnément  son  caractère  et  sa  mission  de 
Victime  qui  Le  font  la  glorification  de  Dieu  et 
le  Libérateur  de  l'humanité  ;  nous  serait-il  pos- 
sible, à  nous  les  misérables  pour  lesquels  Jésus 
a  souffert,  les  pécheurs  qu'il  a  arrachés  à  l'enfer 
et  rendus  au  ciel  S  de  n'être  pas  à  l'unisson  de 
ces  deux  amours  divins,  et  de  ne  pas  éprouver 
pour  l'adorable  Victime  qui  a  sauvé  le  monde 
des  ardeurs  et  des  tendresses  qui  correspondent 
à  celles  qui  remplissent  le  cœur  de  Dieu  pour 
son  Fils  et  le  cœur  du  Fils  pour  son  Père  ? 

1  «  Dieu  qui  est  riche  en  miséricorde,  à  cause  de  l'amour  ex- 
trême dont  il  nous  a  aimés,  lorsque  nous  étions  morts  par  nos 
fléchés,  nous  a  rendu  la  vie  dans  le  Christ  (par  la  grâce  duquel 
vous  avez  été  sauvés).  »  Ephés.,  ii,  4,  5, 


368  DE  JÉSUS   DANS   SON    ÉTAT   DE   VICTIME 

Comment  oserions-nous  mettre  une  limite  à 
cet  amour,  lorsqu'il  n'3'  en  a  pas  dans  le  don  que 
Dieu  nous  a  fait  en  nous  livrant  son  Fils,  ni  dans 
l'extrême  charité  qui  a  poussé  Jésus  à  se  faire 
notre  Victime  ? 

Notre  amour  doit  aller  jusqu'où  est  allé  celui 
de  Jésus.  C'est  avec  son  Cœur  qu'il  nous  faut 
L'aimer  ;  sinon,  il  se  trouverait  en  Lui  des  sen- 
timents auxquels  ne  correspondraient  pas  les 
nôtres,  il  resterait  des  preuves  de  charité  divine 
qui  ne  rencontreraient  aucune  réponse  de  notre 
part,  il  existerait  des  lacunes  dans  nos  rapports 
d'affection  avec  Lui,  il  y  aurait  en  nous  des  in- 
compréhensions qui  s'opposeraient  douloureu- 
sement aux  révélations  que  Jésus  nous  a  faites 
de  son  amour. 

Notre  amour  doit  pénétrer  dans  les  profon- 
deurs du  mystère  des  immolations  de  Jésus,  pour 
atteindre  chacune  de  ses  humiliations  et  de  ses 
souffrances,  et  pour  Lui  offrir,  en  retour,  un 
amour  qui  ne  connaisse  pas  plus  de  bornes  que 
n'en  ont  connues  ses  abaisseinents  et  ses  dou- 
leurs \ 


'  «  Il  n'y  a  rien  de  plus  puissant,  dit  Saint  Thomas,  pour 
provoquer  notre  amour  envers  Dieu  que  son  Verbe,  par  qui 
tout  a  été  fait,  gui  a  pris  notre  nature  pour  la  réparer,  étant 
en  même  temps  Dieu  et  homme.  Parce  que  par  là  il  nous  est 
parfaitement  démontré  combien  l'amour  de  Dieu  pour  l'homme 


AMOUR    DU    A   JÉSUS    VICTIME  SGg 

Si  nous  voulions  considérer  Jésus  autrement 
que  comme  Victime,  nous  ne  connaîtrions  pas 
Jésus  dans  sa  réalité,  le  Jésus  qui  nous  a  été 
donné,  le  Jésus  qui  s'est  livré  et  sacrifié  ;  notre 
amour  porterait  à  faux  et  n'aurait  pas  le  carac- 
tère de  celui  que  Jésus  a  eu  pour  nous. 

Ou  nous  sommes  obligés  de  connaître  et  d'ai- 
mer Jésus  en  tant  que  Victime,  ou  nous  devons 
nous  condamner  à  L'ignorer  et  à  ne  pas  L'ai- 
mer comme  II  veut  être  aimé  K  En  cela  nous  ne 
sommes  pas  libres  ;  les  immolations  de  Jésus 
nous  tracent  une  ligne  de  conduite  dont  nous 
n'avons  pas  la  faculté  de  nous  écarter.  Nous 
sommes  forcés  de  Le  considérer  tel  qu'il  est, 
de  savoir  les  motifs  qui  L'ont  fait  descendre 
du  ciel,  de  Le  suivre  dans  la  voie  qu'il  a  prise, 
de  connaître  les  sentiments  qui  L'ont  animé, 
d'assister  aux  phases  diverses  de  sa  vie,  d'être 
témoin   de   la   manière  dont   II   a  été  traité,   de 

est  grand,  puisque,  pour  le  sauver,  il  s'est  fait  homme  lui- 
même.  »  S.  Thom.,  Op.  3,  c.  5, 

«  Le  Christ  a  pris  la  nature  humaine  pour  réparer  notre  chute. 
Il  a  donc  dû  souffrir  et  faire  toutes  choses  dans  la  nature  hu- 
maine afin  d'apporter  par  ce  moyen  un  remède  au  péché.  C'est 
pour  cela  que  Jésus-Christ  supporte  le  travail,  la  faim,  la  soif 
et  les  douleurs  du  corps  ;  qu'il  endure  la  mort  et  qu'il  choisit 
de  toutes  la  plus  ignominieuse,  savoir,  la  mort  de  la  croix.  » 
Ibid.,  c.  7. 

1  «  Nous  avons  connu  l'amour  de  Dieu  en  ce  qu'il  a  donné 
sa  vie  pour  nous.  »  I  Jean,  m,  16, 


370  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

constater  que  son  existence  humaine  a  été  un 
perpétuel  holocauste,  et  de  comprendre  qu'il 
s'est  volontairement  offert  à  la  mort. 

Une  seule  chose  peut  expliquer  un  semblable 
mystère  et  nous  donner  l'intelligence  d'une  telle 
vie  couronnée  par  un  aussi  cruel  Sacrifice  :  l'a- 
mour *.  L'amour  de  Jésus  est  un  amour  crucifié  ; 
le  nôtre  ne  peut  être  qu'un  amour  crucifiant^. 

Jésus  est  la  personnification  de  l'immolation, 
parce  qu'il  est  la  personnification  de  l'amour. 
II  est  amour  et  II  est  Victime  ;  son  amour  L'a 
fait  Victime,  son  état  de  Victime  est  la  satisfac- 
tion de  son  amour. 

Pour  Le  comprendre,  il  nous  faut  Le  voir  souf- 
frant et  mourant  '  ;  pour  L'aimer,  il  nous  faut 
aimer  ses  souffrances  ^  ;  pour  Le  suivre,  il  nous 
faut  vouloir  souffrir  '  ;  pour  nous  attacher  à  Lui, 

1  «  Il  m'a  aimé  et  s'est  livré  lui-même  pour  moi.  »  Gal.,  11,  20. 

2  «  Ceux  qui  sont  au  Christ  ont  crucifié  leur  chair  avec  ses 
convoitises.  »  Gal.,  v,  24. 

3  «  Quand  vous  aurez  élevé  le  Fils  de  l'homme,  alors  vous 
connaîtrez  ce  que  je  suis.  »  Jean,  viii,  28. 

•*  «  L'amour  consiste  en  ce  que  ce  n'est  pas  nous  qui  avons 
aimé  Dieu,  mais  c'est  lui  qui  nous  a  aimés  le  premier  et  qui  a 
envoyé  son  Fils  comme  une  propitiation  pour  nos  péchés... 
Nous  donc  aimons  Dieu,  puisque  Dieu  nous  a  aimés  le  pre- 
mier. »  I  Jean,  iv,  10,  19. 

^  «  Si  quelqu'un  veut  venir  après  moi,  qu'il  renonce  à  lui- 
même,  qu'il  prenne  sa  croix  et  me  suive.  »  Matth.,  xvi,  24. 


AMOUR    DC    A    JÉSUS    VICTIME  371 

il  nous  faut  nous  laisser  clouer  à  sa  croix  et 
mourir  avec  Lui  '. 

Prétendre  L'aimer  sans  souffrir,  c'est  vouloir 
être  un  disciple  qui  ne  ressemblera  jamais  à  son 
maître  et  qui,  ayant  suivi  une  voie  différente  de 
la  sienne,  ne  pourra  espérer  arriver  au  même 
terme  -.  Comme  elle  serait  triste  la  vie  d'une  âme 
qui  ne  cheminerait  pas  avec  Jésus,  à  qui  Jésus 
ne  pourrait  communiquer  ses  sentiments  de  Vic- 
time et  qu'il  devrait  abandonner  à  ses  aises  et  à 
ses  satisfactions  pendant  que  Lui  souffre  et  s'im- 
mole !  Jésus  resterait  pour  elle  un  Jésus  voilé, 
un  Jésus  ignoré,  un  Jésus  incompris,  pour  ne 
pas  dire  un  Jésus  méprisé. 

Oh  !  aimons  le  Jésus  que  nous  possédons  et 
non  un  Jésus  imaginaire.  Laissons  son  amour 
nous  enflammer  et  ses  souffrances  nous  cruci- 
fier. N'ayons  pas  peur  de  trop  souffrir,  puisque 
ce  serait  craindre  de  trop  aimer.  Cherchons  à 
L'aimer  sans  mesure,  et  l'amour  nous  apprendra 
à  nous  crucifier  ^. 

1  «  Avec  le  Christ /'a/'  été  cloué  à  la  croix.  »  Gal.,  ii,  19, 

2  «  Celui  qui  ne  prend  pas  sa  croix  et  ne  me  suit  pas  n'est  pas 
digne  de  moi.  »  JVIatth.,  x,  38. 

3  «  Il  est  évident,  selon  Saint  Thomas,  que  quand  nous  souf- 
frons des  choses  graves  pour  celui  qui  est  l'objet  de  notre 
amour,  l'amour,  loin  de  diminuer,  augmente.  Il  est  écrit  (Cant., 
VIII,  7)  :  «  Les  grandes  eaux,  c'est-à-dire  les  tribulations  nom- 
breuses,  n'ont    pu  éteindre  la  charité  ».  Les  saints  aussi   sont 


372       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

Que  la  pensée  de  Jésus  Victime  nous  devienne 
habituelle  et  fixe  notre  esprit  dans  la  contem- 
plation fréquente  du  grand  mystère  de  la  misé- 
ricorde divine  ! 

Que  l'amour  de  Jésus  Victime  s'incruste  dans 
notre  cœur  et  nous  fasse  embrasser  avec  joie 
toutes  les  souffrances  qui  nous  cloueront  à  la 
croix  avec  Lui  ! 

Que  l'imitation  de  Jésus  Victime  soit  la  grande 
préoccupation  de  notre  vie  et  nous  aide  à  vivre 
d'amour  et  de  sacrifice  ! 

Que  l'union  à  Jésus  Victime  demeure  notre  su- 
prême consolation  et  nous  enseigne  la  science  de 
souffrir  par  amour  et  d'aimer  par  la  souffrance  ! 

Si  nous  aimons  Jésus  Victime,  nous  L'adore- 
rons dans  l'humilité  de  notre  néant  et  nous  nous 
soumettrons  à  Lui,  comme  Lui-même  se  sou- 
mettait à  toutes  les  volontés  de  son  divin  Père. 

Si  nous  aimons  Jésus  Victime,  nous  aurons 
pour  Lui  des  sentiments  profonds  de  reconnais- 
sance, en  voyant  qu'il  ne  s'est  fait  Victime  que 
pour  nous  sauver. 

Si  nous  aimons  Jésus  Victime,  nous  n'oublie- 

d'autant  plus  affermis  dans  l'amour  de  Dieu,  que  les  adver- 
sités qu'ils  supportent  pour  lui  sont  plus  grandes.  Les  fidèles 
grandissent  donc  dans  l'amour  de  leur  Dieu,  en  raison  de 
l'intensité  des  afflictions  qu'ils  souffrent.  »  S.  Thom.,  Op.  4,  c.  3. 


AMOUR    DU    A    JÉSUS    VICTIME  5"]^ 

rons  pas  qu'il  est  venu  expier  le  péché,  et  nous 
pleurerons  nos  fautes  avec  Lui. 

Si  nous  aimons  Jésus  Victime,  nous  viendrons 
nous  jeter  avec  confiance  dans  ses  bras,  sachant 
que  par  son  Sacrifice  II  nous  a  obtenu  toutes  les 
grâces  de  sainteté  et  de  salut. 

Si  nous  aimons  Jésus  Victime,  nous  voudrons 
Lui  ressembler  et  approcher  tout  près  de  son 
Cœur  pour  y  apprendre  le  secret  de  son  amour 
et  de  ses  immolations. 

Si  nous  aimons  Jésus  Victime,  nous  Le  sui- 
vrons dans  la  voie  du  sacrifice  et  nous  aspire- 
rons à  devenir  hosties  et  holocaustes  avec  Lui. 

Quand  Tamour  nous  aura  attachés  aux  pas  de 
notre  divine  Victime  et  nous  aura  fait  gravir  le 
Calvaire  pour  y  expirer  avec  elle,  alors  nous  se- 
rons les  vrais  heureux  de  la  terre  en  attendant 
d'être  les  bienheureux  du  ciel  *. 

1  Pour  nous  comme  pour  Jésus,  l'amour  et  la  souffrance  nous 
conduiront  à  la  gloire.  Jésus  s'est  proposé  comme  notre  modèle, 
et  il  a  dit  de  lui-même  :  «  Ne  fallait-il  pas  que  le  Christ  souffrit 
toutes  ces  choses  et  entrât  ainsi  dans  sa  gloire  ?  »  (Luc,  xxiv, 
26).  De  même,  «  il  faut  que  nous  entrions  dans  le  royaume  des 
deux  par  une  foule  de  tribulations  »  (Act.,  xiv,  21). 

Le  Docteur  angélique  illumine  cette  consolante  doctrine,  avec 
sa  clarté  et  sa  précision  habituelles.  «  La  satisfaction  du  Christ 
a  eu  son  effet,  en  tant  que  nous  sommes  incorporés  à  lui,  comme 
les  membres  le  sont  à  la  tête.  Or,  les  membres  doivent  être 
conformes  à  la  tête.  C'est  pourquoi,  comme  le  Christ  a  eu  d'a- 
bord la  grâce  dans  son  âme  avec  la  passibilité  du  corps  et  qu'// 


^74  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE   VICTIME 

Jésus  Victime  aura  fait  ici-bas  des  âmes  vic- 
times, qu'il  se  sera  associées  dans  l'amour  et 
la  souffrance,  pour  leur  faire  ensuite  partager 
sa  gloire  et  son  bonheur  dans  les  ivresses  de 
l'amour  éternel. 

est  parvenu  par  sa  passion  à  la  gloire  de  l'immortalité  ;  de 
même,  nous  qui  sommes  ses  membres,  nous  sommes  délivrés 
par  sa  passion  de  toutes  les  peines  que  nous  avons  méritées,  de 
manière  cependant  que  nous  recevons  d'abord  dans  notre  âme 
l'esprit  d'adoption  des  enfants  de  Dieu  par  lequel  nous  avons 
droit  à  l'héritage  de  la  gloire  immortelle,  tout  en  conservant 
notre  corps  passible  et  mortel  ;  puis,  après  que  nous  sommes 
devenus  semblables  à  la  passion  et  à  la  mort  du  Christ,  nous 
arrivons  à  la  gloire  immortelle,  d'après  ces  paroles  de  Saint 
Paul  (RoM.,  vni,  17)  :  «  Si  nous  sommes  enfants,  nous  sommes 
aussi  héritiers,  héritiers  de  Dieu  et  cohéritiers  du  Christ,  pourvu 
toutefois  que  nous  souffrions  avec  lui,  afin  d'être  glorifiés  avec 
lui.  »  S.  Thom.,  III  p.,  q.  49,  a.  3,  ad  3. 

«  Rendons  grâces  à  Dieu  le  Père  qui  nous  a  fait  passer  dans 
le  royaume  du  Fils  de  sa  dilection.  »  Col.  i,  12,  i3. 


A  Jésus,  Victime   d'amour 


O  mon  Jésus,  éclatant  de  beauté, 

admirable  de  sainteté, 

mystérieux  de  sagesse  et  de   bonté, 

infini  en  tendresse  et  en  charité  ; 

comme  Vous  Vous  êtes  étrangement  abaissé  ! 

Comme  Vous  Vous  êtes   cruellement  immolé  î 

Comme  Vous  m'avez  divinement  aimé  ! 

L'amour  Vous  a  fait  Vous  incarner. 

La  miséricorde  Vous  a  fait  Vous  sacrifier. 

Une  charité  grande  comme  la  Divinité 

Vous  a  fait  mourir  et  Vous  immoler. 

A  mon  tour,  je  veux  Vous  suivre  et  Vous  imiter. 

Vous  êtes  Victime,  et  je  veux  Vous  ressembler. 

Vous  êtes  amour,  et  je  veux  Vous  aimer. 

Vous  êtes  Victime  d'amour, 

et  pour  Vous  je  veux  me  consumer. 

Puissé-je,  ô  mon  doux  Agneau, 

Vous  ofrir  tous  les  jours  de  ma  vie 

un  cœur  dont  l'amour  ressemble  au  vôtre, 

et  Vous  servir  de  croix 

pour  Vous  immoler  encore  ! 


VERITE  ET  AMOUR 


VÉRITÉ  ET  AMCDR 


<s  "Nous  avons  vu  et  nous  attes- 
lons  que  le  Père  a  envoyé  son  Fils 
comme  Sauveur  du  monde.  Nous 
donc,  aimons  Dieu,  puisque  Dieu 
nous  a  aimés  le  premier.  <> 

I  Jean,  IV,  14,  19. 


Jésus  V^erbc  incarne  et  Sauveur 

du  monde 

objet  de  la  pensée  éternelle  de  Dieu 

Objet  de  la  pensée  éternelle  de  Dieu,  parce 
qu'en  Dieu  tout  est  présent  —  parce  que  Dieu  est 
la  raison  unique  et  essentielle  de  toutes  choses 
—  parce  que  tout  ce  qui  est  créé  existe  d'abord 
de  toute  éternité  dans  la  pensée  divine  —  parce 
que  tous  les  êtres  tirent  leur  valeur  et  leur  perfec- 
tion de  la  connaissance  éternelle  que  Dieu  en  a. 

Objet  de  la  pensée  éternelle  de  Dieu  prévoyant 
la  chute  de  l'homme  —  voulant  le  réhabiliter  — 
ne  pouvant  trouver  dans  l'humanité  une  répara- 


380  DE    JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

tion  digne  de  lui  —   sacrifiant  la  Personne  du 
Verbe  pour  sauver  le  genre  humain. 

Objet  de  la  pensée  éternelle  de  Dieu,  en  tant 
que  ce  mystère  est  l'œuvre  la  plus  parfaite  de  la 
Très  Sainte  Trinité  —  la  manifestation  la  plus 
grande  de  la  toute-puissance  et  de  la  bonté  di- 
vines —  la  restauration  complète  de  la  création 
—  la  pleine  glorification  de  Dieu  dans  l'humanité. 

Objet  de  la  pensée  éternelle  de  Dieu  voulant 
aimer  l'homme  malgré  sa  faute  —  poussant  l'a- 
mour à  des  excès  divins  —  se  complaisant  dans 
sa  miséricorde  infinie  —  obligeant  l'humanité 
régénérée  à  Le  servir  et  à  L'aimer. 

O  Jésus,  Verbe  divin 

humilié  et  anéanti  dans  votre  humanité, 

faitcs-mei  comprendre  la  sublimité 

des  décrets  éternels  de  la  Très  Sainte  Trinité 

Vous  envoyant  au  monde  pour  le  sauver. 


Jésus,   constitué   Victime, 

est  voué  à  toutes  les  humiliations 

et  à  toutes  les  souffrances 

Victime  par  le  fait  seul  de  l'Incarnation  —  par 
le  sacrifice  extérieur  de  ses  perfections  divines  — 


VÉRITÉ    ET    AMOUR  38l 

par  son  union  avec  une  nature  créée  —  par  les 
abaissements  de  son  état  mortel  —  par  le  fardeau 
des  péchés  dont  II  s'est  chargé. 

Victime  par  les  souffrances  et  les  immolations 
auxquelles  II  est  voué  —  par  l'intensité  et  l'uni- 
versalité de  ses  douleurs  —  par  la  puissance  de 
souffrance  dont  II  est  doué  —  par  le  sacrifice  de 
sa  vie  auquel  II  est  condamné. 

Victime  dans  tout  son  être  —  dans  son  corps 
et  dans  chacun  de  ses  sens  —  dans  son  âme  et 
dans  chacune  de  ses  facultés  —  Victime  trouvant 
en  elle-même  des  abîmes  insondables  de  souf- 
france —  Victime  perpétuelle  plongée  dans  l'hu- 
miliation et  la  souffrance. 

Victime  venue  pour  souffrir  —  désirant,  vou- 
lant et  recherchant  la  souffrance  —  mettant  son 
bonheur  à  souffrir  —  voulant  par  des  excès  de 
souffrance  réparer  les  crimes  de  l'humanité  et 
glorifier  son  Père  —  soupirant  après  l'immola- 
tion suprême  par  l'effusion  de  son  sang. 


O  Jésus,  adorable  Victime, 

daignez  ine  révéler  le  sublime  mystère 

de  vos  humiliations  et  de  vos  souffrances. 


382  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Jésus  est  Victime  parfaite 
dès  son  apparitioi>  dans  l'humanité 

Victime  parfaite  par  le  sacrifice  de  sa  Divinité 
—  qu'il  voile  et  rabaisse  au  niveau  de  l'huma- 
nité —  qu'il  condamne  à  disparaître  sous  des 
dehors  empruntés  —  qu'il  couvre  des  abaisse- 
ments de  sa  condition  de  Victime  immolée. 

Victime  parfaite  par  les  humiliations  et  les  sa- 
crifices imposés  à  son  humanité —  qu'il  dépouille 
de  toute  personnalité  —  qu'il  immole  à  sa  Divi- 
nité —  dont  II  prend  les  infirmités  —  qu'il  voue 
à  toutes  les  expiations  du  péché. 

Victime  parfaite  par  sa  dépendance  totale  et 
absolue  des  volontés  de  son  divin  Père  —  par  sa 
soumission  complète  aux  exigences  de  la  Justice 
divine  —  par  l'acceptation  généreuse  de  tout  ce 
comporte  sa  double  condition  de  créature  et  de 
Victime. 

Victime  parfaite  par  les  ardeurs  divines  avec 
lesquelles  II  embrasse  la  nature  humaine  qu'il 
est  venu  épouser  —  par  toutes  les  perfections 
divines  et  humaines  qu'il  met  à  la  disposition  de 
son  divin  Père  pour  accomplir  sa  mission  —  par 


VÉRITÉ   ET   AMOUR  383 

la  gloire  que  les  abaissements  de  son  Incarnation 
procurent  à  la  Divinité  —  par  les  mérites  infinis 
accumulés  dès  son  entrée  dans  l'humanité. 

O  Jésus  qui,  dès  votre  conception, 

avez  été  une  Victime  parfaite 

et  agréable  à  Dieu, 

pénétre:-nioi  de  la  science  divine 

de  vos  immolations. 


Jésus  vit  ep  Victime 

Il  vit  en  Victime  à  tous  les  instants  de  sa  vie 
—  à  sa  naissance  où  tout  L'abaisse  —  dans  sa 
vie  cachée  où  II  est  pauvre  et  humilié  —  dans  sa 
vie  publique  où  II  est  méprisé  et  persécuté  — 
toujours  et  partout,  se  considérant  comme  le 
grand  coupable  devant  acquitter  toutes  les  dettes 
de  l'humanité. 

Il  vit  en  Victime  par  les  humiliations  et  les 
souflFrances  qui  Lui  viennent  du  dehors  et  qui 
sont  l'effet  de  sa  condition  de  créature  —  des 
événements  terrestres  —  de  l'aveuglement  et  de 
la  malice  des  hommes  —  des  volontés  de  son 
Père  qui  fait  tout  servir  à  ses  desseins  pour  Le 
faire  souffrir  et  L'immoler. 


384       DE  JÉSUS  DANS  SON  ÉTAT  DE  VICTIME 

Il  vit  en  Victime  par  les  pensées  qui  L'obsè- 
dent —  ne  voyant  partout  que  la  souffrance  qui 
convient  à  son  état  de  pécheur  —  se  considérant 
sans  cesse  comme  voué  irrévocablement  à  l'im- 
molation —  ayant  toujours  devant  les  yeux  la 
Passion  qui  L'attend  et  les  horreurs  du  supplice 
qui  Lui  est  réservé. 

Il  vit  en  Victime  par  le  sentiment  profond  qu'il 
a  de  la  nécessité  de  son  Sacrifice  —  par  les  désirs 
d'immolation  qui  remplissent  son  âme  —  par  les 
aspirations  intimes  qui  Le  pressent  de  souffrir 
toujours  davantage  —  par  les  supplications  tou- 
chantes avec  lesquelles  II  appelle  l'heure  de  son 
dernier  Sacrifice. 

O  Jésus,  qui  n'avez  vécu 

que  pour  souffrir  et  Vous  iininolcr, 

ensci^ncz-moi  les  trésors  cachés 

dans  votre  état  de  Victime. 


Jésus  meurt  et)  Victime 

Victime  pour  l'humanité  dont  II  porte  les  pé- 
chés —  dont  II  a  assumé  l'expiation  —  à  la  place 
de  laquelle  II  est  condamné  au  supplice  et  à  la 
mort  —  Victime  de  la  Justice  éternelle  qui  ré- 


VÉRITÉ    ET    AMOUR  385 

clame  une  réparation  divine  et  ne  peut  être  apai- 
sée que  par  l'effusion  de  son  sang. 

Victime  par  les  appréhensions  naturelles  de  la 
mort  —  par  le  genre  de  supplice  auquel  îl  est 
condamné  —  par  l'horreur  des  traitements  qu'on 
Lui  fait  supporter  —  par  les  humiliations  su- 
prêmes qu'il  subit  —  par  la  malice  et  la  cruauté 
de  ses  bourreaux. 

Victime  par  les  souffrances  physiques  qu'il  en- 
dure —  par  les  souffrances  morales  qu'il  éprouve 

—  par  les  angoisses  d'âme  qui  Le  torturent  —  par 
les  tourments  intérieurs  qui  L'assaillent  —  par 
l'intensité  inouïe  de  la  douleur  qui  L'étreint. 

Victime  par  la  vue  de  l'ingratitude  des  hommes 

—  par  l'inutilité  de  ses  souffrances  et  de  sa  mort 
pour  un  grand  nombre  —  par  l'abandon  de  ses 
Apôtres  —  par  les  douleurs  atroces  du  crucifie- 
ment —  par  la  vue  de  sa  Mère  au  pied  de  la  croix 

—  par  ses  heures  d'agonie  dans  le  délaissement 
de  son  divin  Père. 

O  Jésus,  Victime  pour  nos  péchés, 

qui  avez  voulu  mourir  dans  un  abîme 

de  douleur  et  d'ignominie, 

attachez  mon  âme  à  votre  Croix 

et  laissez-moi  souffrir  et  mourir  avec  Vous. 


38G  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 

Jésus,  et)  mourant, 

met  fii>  à  sa  missioi>  divine 

et  demeure  l'unique  Victime 

11  met  fin  à  sa  mission  divine  par  la  glorifica- 
tion de  son  divin  Père  et  le  salut  du  monde  — 
n'ayant  aucune  autre  œuvre  à  accomplir  —  ne 
pouvant  rien  faire  de  plus  —  ne  pouvant  rien 
ajouter  à  la  gloire  de  son  Père —  ayant  pour  tou- 
jours réhabilité  l'humanité  pécheresse. 

11  met  fin  à  sa  mission  divine  qu'il  ne  pouvait 
accomplir  autrement  que  par  l'état  de  Victime 
qu'il  a  embrassé  —  que  par  les  humiliations  et 
les  souffrances  qu'il  a  endurées  —  que  par  le  sa- 
crifice suprême  de  sa  vie  dans  l'effusion  de  son 
sang. 

Victime  unique  d'un  unique  Sacrifice  —  Vic- 
time remplaçant  pour  toujours  toutes  les  autres 
victimes  et  tous  les  sacrifices  figuratifs  —  Vic- 
time, seule  vraiment  méritoire  et  possédant  une 
efficacité  divine  —  Victime,  centre  et  expression 
parfaite  de  la  religion  de  l'humanité. 

Victime  unique  à  laquelle  rien  ne  peut  être 
ajouté  —  qui  ne  pourra  jamais  être  plus  parfaite 


VÉRITÉ    ET   AMOUR  387 

ni  plus  agréable  à  Dieu  —  dont  l'immolation 
satisfait  pleinement  le  ciel  et  la  terre  —  qui  de- 
meurera éternellement  le  salut  des  pécheurs  et 
la  joie  des  bienheureux. 

O  Jésus,  qui  êtes  nelrc  salut, 

laissez-tnei  puiser  dans  votre  divin  Sacrifice 

les  grâces,  l'amour  et  la  vie 

dont  il  est  la  source  cl  la  plcnituclc. 


Jésus,  Victime  d'amour 

Victime  qui  ne  nous  parle  que  d'amour  —  que 
la  charité  divine  nous  a  donnée  —  que  l'amour  a 
immolée  —  dont  le  Sacrifice  demeure  dans  le 
monde  la  source  de  tout  amour  et  le  centre  de 
toute  charité. 

Victime  tendrement  aimée  de  Dieu  le  Père 
qui  l'a  tirée  de  son  sein  —  qui  la  contemple  avec 
amour  dans  son  état  humilié  —  qui  attend  d'elle 
la  gloire  que  lui  doit  l'humanité  —  qui  s'en  sert 
miséricordieusement  pour  pardonner  et  purifier 
—  qui  l'immole  pour  en  faire  le  Sauveur  de  l'hu- 
manité. 

Victime  d'amour  qui  contemple  en  elle-même 


388  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME  . 

l'éternelle  charité  dont  elle  est  le  don  ineffable 

—  qui  embrasse  avec  ardeur  l'état  d'immolation 
qu'elle  a  librement  choisi  —  qui  s'attache  à  tout 
ce  qui  la  crucifie  —  qui  aspire  à  mourir  pour  ob- 
tenir par  son  Sacrifice  le  salut  et  la  réhabilitation 
du  monde. 

Victime  d'amour  qui  réclame  notre  amour  — 
notre  amour   d'adoration   et   de   reconnaissance 

—  notre  amour  de  réparation  et  d'imitation  — 
notre  amour  de  renoncement  et  d'immolation  — 
notre  amour  dans  la  fidélité  à  marcher  à  sa  suite 

—  notre  amour  dans  la  générosité  à  son  service 

—  notre  amour  dans  les  transports  de  nos  ar- 
deurs pour  le  Jésus  qui  nous  a  tant  aimés  et  qui 
est  mort  pour  nous  prouver  son  amour. 

O  Jésus,  mon  adorable  et  tendre  Victime, 

Victime  de  l'amour  de  votre  Père, 

Victime  de  votre  amour  pour  les  pécheurs. 

Victime  de  mon  amour  reconnaissant, 

que  je  sois  à  jamais 

le  trophée   de   votre  miséricorde 

et  la  victime  de  votre  amour  ! 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Dédicace i 

Préface    3 

Préliminaires 9 


CHAPITRE     PREMIER 

Du  décret  éternel  de  rincarnatien 

et  de  la  Rédempticn  27 

I.  —  Pourquoi  les  décrets  en  Dieu  sont  éter- 
nels      29 

II.  —  Eternité  du  décret  de  l'Incarnation  et  de 

la  Rédemption 36 

III.  —  Miséricorde   de  Dieu  dans  le  décret  de 

l'Incarnation  et  de  la  Rédemption    .    .  49 

IV.  —  Epuisement  de  la  Puissance  et  de  la  Bon- 

té de  Dieu  dans  le  Mystère  de  l'Incar- 
nation et  de  la  Rédemption 61 

V.  —  Mystère  d'amour  dans  la  Charité  avec  la- 
quelle Dieu  donne  son  Fils  en  Victime         65 

A  Jésus,  Victime  éternelle    .    .    .    .    , 77 


SgO  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 


CHAPITRE    DEUXIEME 

Du  mode  déterminé  et  de  la  fin  précise 

de  rincarnatien  81 

I.  —  L'humiliation  et  l'immolation,  caractères 

essentiels  de  l'Incarnation 86 

II.  —  Jésus,  Victime  de  gloire  à  l'égard  de  son 

divin  Père 98 

III.  —  Jésus,  Victime  de  réparation  pour  les  pé- 

chés de  l'humanité 106 

IV.  —  Jésus  est  Victime  en  tout  son  être    ...        ll5 
V.  —  Jésus,  Victime  dans  son  corps 122 

VI.  —  Jésus,  Victime  dans  son  âme l3o 

VII.  —  La  perfection  de   l'immolation  en  Jésus 

par  l'effusion  de  son  sang l54 

VIII.  —  L'état  periTianent  de  Victime  en  Jésus   .  i59 

A  Jésus,  Viclime  incarnée l63 


CHAPITRE      TROISIEME 

De  Fétat  de  Victime  ei>  Jésus 

dès  sa  Conception  167 

I.  —  Jésus  Victime  immole  sa  Divinité    .    .    .        170 
II.  —  Jésus  Victime  immole  son  Humanité  .    .        171 

III.  —  Jésus,   Victime    dans    son    appartenance 

totale  à  son  divin  Père 174 

IV.  —  Jésus,  Victime  par  l'offrande  qu'il  fait  de 

tout  Lui-même    ...,..,.,..       176 


TABLE    DES    MATIÈRES  igi 

V.  —  La  perfection  de  l'inimolation  en  Jésus, 

au  premier  instant  de  l'Incarnation  .    .  179 

A  Jésus,  Victime  de  Dieu  le  Père 187 


CHAPITRE     QUATRIÈME 

Des  sentiments  de   Victime   en  Jésus 

pendant  sa  vie  191 

I.  —  Jésus   naît  Victime 193 

II.  —  Jésus,  Victime  dans  son  enfance   ....  197 

III.  —  Jésus,  Victime  à  Nazareth 2o3 

IV.  —  Jésus,  Victime  dans  sa  Vie  publique   .    .  211 
V.  —  Jésus,  Victime  en  pensées  et  en  désirs   .  236 

VI.  —  Jésus,  Victime  en  paroles  et  en  actes  .    .  243 

VII.  —  Jésus,  Victime  d'amour 25-j. 

A  Jésus,  Viciime  de  Thumanilé 265 


CHAPITRE    CINQUIEME 

De  son  Immclatie»  sur  le  Calvaire  269 

I.  —  L'heure  du  grand   Sacrifice 271 

II.  —  La  Victime  de  l'éternelle  Justice  ....  274 

III.  —  Le  Criminel  chargé  des  péchés  du  monde  279 

IV.  —  Les  horreurs  du  supplice 285 

V.  —  Les  dernières  heures  de  la  Victime  .    .    .  298 

VI.  —  L'entrée  dans  la  mort 3li 

A  Jésus,  Victime  immolée 3l9 


392  DE   JÉSUS    DANS    SON    ÉTAT    DE    VICTIME 


CHAPITRE     SIXIEME 

De  la   fin  de  la  Mission  de  Jésus 

par  son  Immolation  323 

I.  —  Les  humiliations  posthumes  de  Jésus  Vic- 
time      325 

II.  —  Les  eflfets   de  l'Immolation  de  la  divine 

Victime 33 1 

III.  —  Le  Sacrifice  de  la  Loi  nouvelle 340 

IV.  —  Jésus,  l'unique  Victime 345 

A  Jésus,  Victime  de  Justice  et  de  lHlisérîcorde  .  333 


CHAPITRE     SEPTIEME 

De  l'amour  dû  à  Jésus 
en  sa    qualité    de    Victime  357 

1.  —  L'amour  de  Dieu  le  Père  pour  son  Fib 

Victime 36o 

11.  —  L'amour  de  Jésus  pour  son  état  de  Vic- 
time           364 

111.  —  Notre  amour  pour  Jésus  Victime  ....       367 

A  Jésus,   Victime   d'amour 375 


VERITE    ET    AMOUR 

Jésus  Verbe  incarné  et  Sauveur  du  monde  objet 

de  la  pensée  éternelle  de  Dieu 376 


TABLE    DES    MATIÈRES  3^S 

Jésus,  constitué  Victime,  est  voué  à  toutes  les  hu- 
miliations et  à  toutes  les  souffrances  .    .    .  38o 
Jésus   est    Victime    parfaite    dès    son    apparition 

dans  l'humanité 382 

Jésus   vit  en  Victime 383 

Jésus  meurt  en  Victime 384 

Jésus,  en  mourant,  met  fin  à  sa  Mission  divine  et 

demeure  l'unique  Victime 386 

Jésus,  Victime  d'amour 387 


PUBLICATIONS 

de  la  Cong:rég:ation  de  la  Fraternité  Sacerdotale 

Pointe-du-Lac.     Près  Trois-Rivières 

Les  ouvrages  marqués  d'un  *  sont  de  M.  E.  de  la  Croix 
de  la  Congr.  de  la  Fraternité  Sacerdotale 

'  Jésus  mieux  connu  et  plus  aimé 
dans  son  Sacerdoce 

Cet  ouvrage  est  une  révélation  de  Jésus  Souverain  Prêtre  : 
d'une  haute  théologie,  d'une  onction  remarquable  et  d'un  in- 
térêt croissant,  sa  lecture  s'impose  aux  Prêtres  et  aux  âmes 
pieuses  désireuses  de  croître  dans  la  connaissance  et  l'amour 
de  Jésus.  —  Le  fait  que  S.  S.  Benoit  XV  daignait  en  faire  le 
sujet  de  ses  méditations  quotidiennes,  en  est  la  plus  précieuse 
recommandation.  —  L'ouvrage  complet  comprendra  six  vo- 
lumes. Les  trois  premiers  volumes  parus  portent  Vimprimatur 
du  Maître  du  Sacré  Palais  Apostolique  ;  le  quatrième,  de  Mgr 
le  Vice-Gérant  du  Vicariat  de  Rome. 

TOME  I 

De  la  Connaissance  de  Jésus  le  Verbe  incarné 

Un  volume  in- 12  de  plus  de  300  payes,  sur  beau  papier 
vergé  à  la  forme.  —  Prix  :  $1.25 

C'est  une  thèse  de  doctrine  spirituelle  que  pose  l'auteur;  il 
l'expose  d'une  manière  lumineuse  et  il  l'appuie  par  de  nom- 
breuses citations  scripturaires  et  théologiques  puisées  dans 
l'Evangile,  les  Epîtres  et  les  écrits  du  Docteur  angélic^ue. 
Aussi,  l'on  comprend  qu'un  Prince  de  l'Eglise  ait  exprime  le 
désir  de  voir  cet  ouvrage  traduit  dans  toutes  les  langues,  et 
que  certains  personnages  et  Supérieurs  Généraux  d'Ordres 
aient  souhaité  de  le  voir  devenir  comme  un  manuel  dans  les 
Séminaires  et  les  Communautés  religieuses. 

TOME  II 

De  la  Condition  de  l'Homme-Dieu 

Un  volume  in-12  de  430  pages,  sur  beau  papier  vergé  à  la 
forme.  —  Prix  :  $1.25 

Ce  deuxième  volume  est  un  développement  harmonieux  du 
traité  de  l'Incarnation.  C'est  Jésus  a  rais  en  scène  »  avec  ses 
perfections  infinies  de  Fils  de  Dieu  et  ses  abaissements  inouïs 


de  Fils  de  l'homme  ;  avec  ses  mystères  adorables  et  ses  ensei- 
gnements divins  ;  avec  ses  vertus  pratiquées  dans  les  divers 
états  de  sa  vie  mortelle  et  ses  caractères  essentiels  corres- 
pondant à  chacune  de  ses  missions  sacrées.  C'est  le  Souverain 
Prêtre  contemplé  dès  le  commencement  de  sa  sublime  Obla- 
tion,  et  amoureusement  étudié  dans  tout  ce  qui  Le  constitue 
comme  Dieu  et  comme  Homme. 

TOME    III 

De  Jésus  dans  son  état  de  Victime 

Un  volume  in-12  de  plus  de  400  pages,  sur  beau  papier 
vergé  à  la  forme.  —  Prix  :  $1.25 

Dans  le  Verbe  incarné,  tout  est  commandé  par  son  Sacrifice, 
tout  y  conduit  ou  tout  en  découle.  C'est  le  fondement  de  toute 
la  Uoligion  et,  une  fois  ce  Mystère  bien  compris,  tous  les  au- 
tres s'illuminent  et  nous  apparaissent  comme  des  satellites 
gravitant  autour  de  leur  foyer  lumineux.  C'est  ce  que  ce  troi- 
sième volume  cherche  à  mettre  en  lumière.  11  ne  le  cède  en 
rien  à  ses  devanciers,  comme  clarté,  doctrine  et  onction.  Jésus 
y  apparaît  dans  toute  la  sublimité  de  son  état  de  Victime,  et, 
a  ai'esure  que  l'on  en  poursuit  la  lecture,  l'âme  s'émeut  et 
s'éprend  de  compassion  et  d'amour  pour  la  divine  Victime 
qu'immole  le  Prêtre  éternel. 

TOME   IV 

Du  Sacerdoce  de  Jésus 

U7i  volume  in-12  de  -330  pages,  sur  beau  papier  vergé  à  la 
forme.  —Prix  :  $1.25 

Ce  quatrième  volume  est  le  plus  important  de  tout  l'ou- 
vrage ;  non  seulement  parce  qu'il  est  comme  le  couronnement 
des  trois  premiers  et  qu'il  devra  .servir  de  base  aux  dévelop- 
pements des  deux  derniers,  mais  encore  et  tout  particulière- 
ment à  cause  du  sujet  capital  qui  y  est  traité.  Il  renferme  une 
étude  approfondie  du  Sacerdoce  de  Jésus,  considéré  dans  son 
origine  éternelle,  dans  les  divers  aspects  de  sa  mission  ré- 
demptrice, dans  la  nature  de  son  Sacrifice  et  de  ses  efficacités 
divines  pour  la  gloire  de  Dieu  et  le  salut  du  monde.  Sujet  pas- 
sionnant, tant  à  cause  de  la  grandeur  du  mystère  sur  lequel 
repose  la  régénération  de  l'humanité,  que  des  sublimités  in- 
sondables qu'une  semblable  étude  fait  découvrir  dans  la  Per- 
sonne de  Jésus  le  Souverain  Prêtre.  Traité  avec  une  remar- 
quable sûreté  de  doctrine,  une  grande  clarté  de  style  et  une 
onction  qui  pénètre  jusqu'au  fond  de  l'âme,  le  lecteur  se  sent 
épris  et  trouve  dans  ces  nombreuses  considérations  un  ali- 
ment précieux  à  sa  piété.  La  connaissance  plus  grande  du 
Sacerdoce  de  Jésus,  qui  s'en  dégage,  est  de  nature  à  combler 


une  lacune  qui  n'existe  que  trop  dans  les  hommages  et  le 
culte  que  nous  sommes  tenus  de  rendre  à  Jésus  en  tant  qiif 
Prêtre.  Que  de  bien  ferait  ce  volume  s'il  était  répandu  dans 
les  Séminaires,  dans  le  Clergé  et  parmi  les  âmes  pieuses  ! 

Les  quatre  volumes  ensemble  :  Prix  :  $  5.00 


Lettre  de  Sa  Sainteté   Pie  XI 

A  l'Auteur,  le  T.  R.  P.  Supérieur  Général 
DE  LA  Fraternité  Sacerdotale 

Secrétairerie  d'Etat  Du  Valican,  -/6  Décembre  1924 

DE  Sa  Sainteté 

Mon  Très  Révérend  Père, 

Le  Souverain  Pontife  a  agréé  avec  une  paternelle  bienveil- 
lance le  filial  hommage  que  vous  Lui  avez  adressé  des  trois 
premiers  volumes  de  la  collection  :  «  Jésus  mieux  connu  et 
plus  aimé  dans  son  Sacerdoce  ». 

Vous  avez  voulu,  dans  une  noble  pensée  de  zèle,  contri- 
buer à  faire  connaître  davantage  à  ses  prêtres  et  à  ses  fidèles 
Jésus  dans  son  Sacerdoce  éternel,  et  c'est  la  raison  d'être  de 
votre  travail. 

Dans  un  premier  volume,  qui  est  comme  l'introduction  à 
l'ouvrage  tout  entier,  vous  montrez  la  nécessité  et  la  grandeur, 
l'importance  et  les  conditions  de  la  connaissance  de  Jésus, 
Verbe  incarné.  Votre  second  livre  étudie  la  personne  adorable 
du  Sauveur,  dans  le  sein  de  son  Père  et  dans  les  phases  de 
sa  vie  terrestre,  dans  son  Sacei'doce  et  son  Sacrifice. 

Puis  c'est  la  Victime  que  vous  considérez  ;  ce  sera  ensuite 
le  Sacrificateur,  et  enfin  vous  terminerez  en  montrant,  dans 
l'Eucharistie,  le  Prêtre  et  la  Victime  dans  l'acte  du  Sacrifice, 
puis  dans  sa  gloire. 

Sa  Sainteté  vous  félicite  des  efforts  que  votre  zèle  ap^osto- 
lique  vous  a  fait  entreprendre  en  vue  de  faire  connaître  et  ai- 
mer davantage  Jésus  dans  son  Sacerdoce  :  n'est-ce  pas  le  centre 
de  tous  les  mystères  de  l'incarnation  et  de  la  Rédemption  '.' 

Le  Saint  Père,  en  vous  remerciant  de  votre  hommage,  fait 
des  vœux  pour  que  votre  travail  porte  les  heureux  fruits  que 
vous  désirez,  et  vous  accorde  bien  volontiers,  comme  gage 
des  faveurs  divines,  la  Bénédiction  Apostolique. 

Veuillez  agréer,  mon  Très  Révérend  Père,  avec  mes  remer- 
ciements personnels,  pour  les  volumes  que  vous  avez  bien 
voulu  me  destiner,  l'assurance  de  mes  sentiments  dévoués 
en  Notre  Seigneur. 

P.  Gard.  Gasparri 


Retraites  Sacerdotales 

JÉSUS    ET    LE   PRÊTRE 

Tome  I.  —  Ce  que  le  Prêtre  est  pour  Jésus  : 

son  élu  et  son  représentant 

Tome  II.  —  Ce  que  le  Prêtre  est  pour  Jésus  : 

son  ami  et  son  confident 

Volumes  in-12  de  116  pages,  édition  soignée  sur  beau  papier  vergé. 
Prix  de  chaque  volume  :  $0.70 

Réflexions  doctrinales  et  pratiques,  empreintes  d'une  grande 
piété,  propres  à  fournir  de  précieuses  lumières  sur  les  rap- 
ports intimes  du  Prêtre  avec  Jésus,  et  pouvant  servir  à  une 
retraite  de  cinq  jours.  —  De  nombreuses  citations  do  l'Ecriture 
Sainte,  des  Pères  et  des  Docteurs,  ajoutent  à  la  valeur  de  cet 
ouvrage.  Le  Directoire  qui  précède  les  méditations  de  chaque 
jour,  et  VExamen  qui  les  suit,  fixent  la  pensée  sur  un  même 
sujet  et  aident  puissamment  à  s'en  pénétrer  et  à  en  tirer  des 
résolutions  efficaces. 

En  préparation  :  Ce  que  Jésus  est  pour  le  Prêtre  : 

sa  science  et  son  amour 


ÉTUDE    D'ÉVA'NGILE 

*  Jésus  enseigné  par  Lui-même 

Volume  de  360  pages.  —  Édition  de  luxe  sur  beau  papier  alfa. 
Prix  :  $1.25 

Peu  d'ouvrages  sont  capables  de  faire  davantage  comprendre 
et  aimer  l'Evangile.  C'est  Jésus  qui  parle  ;  ce  sont  ses  propres 
paroles,  rapportées  par  les  Evangélistes,  qui  nous  donnent 
une  science  admirable  de  Jésus,  de  son  origine  éternelle,  de 
son  essence  divine,  de  ses  relations  ineffables  avec  son  divin 
Père,  de  son  existence  terrestre,  de  sa  mission  rédemptrice, 
des  mystères  de  sa  vie,  de  sa  mort  et  de  sa  gloire,  de  son 
Sacerdoce  perpétué  dans  les  Prêtres,  de  son  existence  sacra- 
mentelle et  de  son  avènement  futur  à  la  fin  des  temps.  —  L'au- 
teur s'est  attaché  avant  tout  à  mettre  dans  un  jour  éclatant  les 
paroles  de  Jésus  ;  l'enchaînement  des  chapitres,  ainsi  que  leurs 
nombreuses  divisions  et  subdivisions  y  aident  puissamment. 
Afin  de  conserver  à  la  parole  divine  son  interprétation  doc- 
trinale et  d'en  faire  mieux  saisir  le  sens,  chaque  texte  est  pré- 
cédé d'une  courte  glose  qui  en  est  un  commentaire. 


*  LA  VOCATION  SACERDOTALE 

Considérations  pratiques  destinées  aux  Prêtres,  aux  élèves 
des  Séminaires,  aux  familles  chrétiennes  et  aux  âmes  pieuses. 
Volume  in-12  de  200  pages  sur  beau  papier  fort. 
Prix  :  $  0.50 

Rien  de  superflu  dans  ce  volume.  Tout  ce  qui  regarde  la  vo- 
cation sacerdotale,  depuis  la  culture  en  bas  âge  et  le  choix  des 
sujets  jusqu'à  la  formation  attentive  et  éclairée  au  Séminaire, 
y  est  étudié  sous  des  aspects-  divers,  en  même  temps  que  le 
rôle  des  parents,  des  pasteurs  et  des  éducateurs  y  est  mis  en 
pleine  lumière.  A  cela  viennent  s'ajouter  des  aperçus  frap- 
pants sur  le  caractère  essentiel  du  Prêtre,  sa  sainteté,  sa 
science,  ses  obligations  et  la  mission  qu'il  est  appelé  à  rem- 
plir dans  l'Eglise. 

C'est  sur  l'invitation  personnelle  de  Sa  Sainteté  Pie  XI  que 
ces  pages  ont  été  écrites.  Lorsque  le  volume  lui  a  été  pré- 
senté, le  Saint-Père  en  a  exprimé  sa  vive  satisfaction,  se  pro- 
mettant de  le  lire  sans  retard,  désireux  qu'il  est  de  le  faire 
traduire  en  italien  afin  de  le  voir  se  répandre  partout. 


*  LA  VOCATION   RELIGIEDSE 

Réflexions  et  Conseils 

Jn-12  de  320  pages  sur  papier  vergé. 
Prix  :$1.25 

Cet  ouvrage  est  comme  le  complément  de  la  «  Vocation 
Sacerdotale  »  récemment  parue.  Il  donne  de  la  vocation  reli- 
gieuse une  idée  exacte  et  complète,  en  même  temps  qu'il 
montre  les  immenses  avantages  spirituels  et  les  nombreux 
motifs  qui  invitent  l'âme  à  embrasser  l'état  de  perfection. 

L'auteur  s'est  appliqué  à  envisager  la  vocation  religieuse 
sous  tous  ses  aspects,  et  il  l'a  fait  avec  une  rare  compétence 
qui  donne  à  son  livre  une  valeur  incontestable.  Ecrites  dans 
un  style  sobre  et  remarquable  de  clarté,  les  pages  en  sont 
émaillées  de  citations  des  saints  et  des  docteurs  les  plus  expé- 
rimentés dans  les  voies  spirituelles. 

Cet  ouvrage  mérite  l'estime  de  tous  les  directeurs  d'âmes  et 
devrait  être  mis  entre  les  mains  de  tous  ceux  qui  ont  besoin 
d'être  éclairés  et  guidés  dans  l'alTaire  capitale  de  la  vocation. 


HISTOIRE    D'UNE   VOCATIQ-N 
Le  Fr.  Georges  Martineau 

Religieux  Scolastique  de  la  Congrégation  de  la  Fraternité  Sacerdotale 

par  le  R.  P.  Jean  du  Cénacle,  de  la   même  Congrégation 

Volume  de  32S  pages,  orné  d'un  portrait  et  de  3  gravures. 

Prix  :  $0.50 

Le  problème  du  recrutement  sacerdotal  est  angoissant.  Con- 
tribuer à  repeupler  le  Sanctuaire  est  l'œuvre  des  œuvres.  Pour 
3ue  Jésus  continue  sur  la  terre  sa  mission  de  Sauveur,  il  faut 
es  Prêtres  !  UHistoire  d'une  Vocation  y  aidera.  Rien  de  plus 
suggestif  pour  les  enfants  et  les  jeunes  gens  que  la  vie  et  les 
exemples  de  Georges  Martineau. 


*  MES  RETRAITES   AVEC  JESUS 

Brochures  de  48  pages,  format  allongé  et  portatif.  —  Edition 
de  luxe,  impression  sur  fond  de  couleur. 

Prix  :  chaque  Retraite,  $0.30 

Considérations  pleines  de  doctrine  et  de  piété  pour  les  jours 
de  récollection  spirituelle.  L'amour  y  est  étudié  en  Dieu,  puis 
en  Jésus  et  enfin  dans  l'âme  qui  travaille  à  sa  sanctification. 
Rien  de  plus  essentiel  et  de  plus  pratique. 

Première  Retraite  :  L'Amour  Divin 

Divisions  :  1°  Vamour  principe  de  tout  en  Jésus.  —  2°  L'a- 
mour personnel  de  Jésus  pour  moi.  —  3°  Ma  réponse  à  l'amour 
de  Jésus  ;  mon  amour  pour  Lui.  —  4"  Le  don  de  moi-même, 
loi  et  mesure  de  l'amour.  —  5°  Les  principales  manifestations 
du  don  de  moi-même,  pour  répondre  à  l'amour  de  Jésus. 

Deuxième  Retraite  :  Jésus  mon  Tout 

Divisions  :  1°  Jésus  Vérité,  tout  pour  mon  esprit.  —  2°  Jésus 
Amour,  tout  pour  mon  cœur.  —  3°  Jésus  Sagesse  et  Grâce, 
tout  pour  ma  volonté.  —  4°  Jésus  Vie,  tout  pour  mon  âme. 

Troisième  Retraite  :  Jésus  seul 

Divisions  :  1°  Jésus  seul  dans  le  passé.  —  2°  Jésus  seul  dans 
le  présent.  —  3°  Jésus  seul  dans  l'avenir.  —  4°  Jésus  seul  dans 
le  temps.  —  5°  Jésus  seul  dans  l'éternité. 

Quatrième  Retraite  :  Vie  d'union  à  Jésus  Prêtre  et  Victime 

Divisions  :  1»  Mon  union  à  Jésus-Prêtre  au  T.  S.  Sacrement. 
—  2°  Mon  union  à  Jésus-Victime  au  T.  S.  Sacrement.  —  3°  Mon 
union  à  Jésus,  Prêtre  dans  ses  Prêtres.  —  4°  Mon  union  à 
Jésus,  Victime  dans  ses  Prêtres. 


*  PRES  DE  JESUS 

Principes  de    Vie  Eucharistique 

Prix  :  $0.50 

Véritable  «  vade  mecitm  »  eucharistique,  propre  à  développer 
dans  les  àraes  la  foi  et  l'amour  envers  Jésus  au  Très  Saint 
Sacrement,  et  éminemment  pratique  pour  leur  apprendre  à 
vivre  dans  son  souvenir  habituel.  C'est  Jésus-Eucharistie  de- 
venant le  compagnon  assidu  et  l'ami  affectionné  de  toute  la 
vie.  C'est  la  communion  du  matin  prolongée  tout  le  jour. 


FLEURS    D'AUTEL 

Les  saints  Prêtres  et  l'Eucharistie 

Prix  de  chaque  brochure  :  $0.15 

Condenser  la  substance  des  gros  volumes,  résumer  les 
grandes  vies,  en  extraire  les  exemples  et  la  doctrine  eucha- 
ristique pour  les  mettre  à  la  portée  de  toutes  les  âmes  :  c'est 
le  but  de  cette  nouvelle  série. 

Brochures  parues  :   Saint   François    de    Sales.  —  Saint 
Jean-Baptiste  de  la  Salle.  —  Saint  Alphonse  de  Liguori. 


Le  Bienheureux   Pierre-Julien   Eymard 

Volume  in- 12  de  200  pages.  —  Prix  :  $0.40 

A  lire  ces  pages  rapides  mais  condensées  on  apprend  à 
mieux  connaître  ce  Fondateur  et  cet  Apôtre  qui  fut  au  siècle 
dernier  le  héraut  du  Sacrement  d'amour.  Sa  doctrine  est  es- 
prit et  vie.  Elle  est  résumée  en  des  pages  substantielles  et 
originales  dans  lesquelles  le  P.  Eymard  démontre  lui-même 
qu'il  mérite  d'être  appelé  le  Docteur  de  la  Piété  Eucharistique. 


HISTOIRE  DE  JESDS 

Dialogue  entre  Jésus  au  Tabernacle  et  l'enfant 

Edition  de  liuve,  ornée  de  lettrines,  de  trois  fiors  texte  et  de 

20  gravures  en  couleurs.  Couverture  artistique  illustrée. 

Prix  :  $0.80 

C'est  Jésus  qui  raconte  son  histoire.  Il  apprend  à  l'enfant 
d'où  II  vient,  où  II  va,  ce  qu'il  est  venu  faire  ici-bas.  Il  parle 
de  son  Tabernacle  pour  lui  enseigner  pratiquement  la  vérité 
de  sa  Présence  Sacramentelle,  l'habituer  à  lire  l'Evangile  en  re- 
gardant le  Tabernacle,  à  recourir  sans  cesse  à  Celui  qui  a  tant 
aimé  les  enfants,  et  à  en  faire  le  doux  compagnon  de  sa  vie. 


*  ÉLÉVATIONS 

sur  la  Vie  d'amour  et  d'intimité  avec  Jésus 

Feuillets  de  8  pages,  encadrement  rouge. 

La  science  de  Jésus  est  la  science  des  sciences  ;  mais  pour 
bien  connaître  Jésus,  il  faut  L'aimer.  L'amour  fait  pénétrer 
dans  les  profondeurs  insondables  de  ses  perfections  infinies 
et  révèle  l'amour  ineffable  de  son  Cœur.  La  contemplation  ici 

C eusse  à  l'action  et  Jésus  ne  ravit  l'àme  par  l'attrait  de  sa 
eauté,  de  sa  bonté  et  de  son  amour,  qui'  pour  l'entraîner 
suavement  à  sa  suite  dans  le  rheniin  du  renoncement,  de  la 
charité  pour  Dieu  et  le  prochain,  de  la  vie  intérieure,  de  la 
délicatesse  de  conscience  et  de  toutes  les  vertus  chrétiennes. 

PREMIÈRE    SÉRIE 

Mes  divins  Rapports  avec  Jésus 

Cette  première  Série  est  faite  pour  donner  l'intelligence  de 
la  Vie  d'amour  et  d'intimité  avec  Jcsus  et  pour  enseigner  à 
s'en  nourrir  et  à  en  vivre. 

Collection  de  36  sujets  parus  en  3  pochettes. 

DEUXIÈME    SÉRIE 

La  Science  et  les  Caractères  de  TAmour  divin 

Cette  Série  est  l'épanouissement  et  le  complément  de  la 
première.  Elle  fait  pénétrer  l'âme  davantage  dans  l'intimité 
du  Cœur  de  Jésus  et  elle  donne  à  toutes  ses  relations  avec 
Lui  leur  véritable  caractère,  celui  de  l'amour. 

Collection  de  48  sujets  parus  en  4  pochettes. 
Prix  de  chaque  pochette  :  $  0.40 

*  Les  Béatitudes  de  l'àme  religieuse 

Considérations  sur  les  motifs  de  consolation  spirituelle  et 
les  avantages  exceptionnels  de  sanctification  qu'offre  l'état  re- 
ligieux. L'âme  privilégiée  qui  est  honorée  et  gratifiée  d'une 
semblable  vocation  ne  saurait  trop  y  réfléchir,  pour  apprécier 
son  bonheur,  rendre  ses  actions  de  grâces  plus  ferventes, 
reconnaître  l'amour  miséricordieux  de  Jésus,  et  s'appliquer 
généreusement  à  faire  de  continuels  progrès  dans  la  voie  de 
perfection.  —  12  sujets  en  une  pochette. 

Feuillets  de  4  pages,  encadrement  «fuchsia  ». 

La  séparation  du  monde.  —  Le  détachement  universel.  —  La 
solitude.  —  L appartenance  totale  et  exclusive  à  Jésus.  —La 
compagnie  de  Jésus-Eucharistie.  —  La  vie  intérieure.  —  La  vie 
de  fa-^nille  spirituelle.  —  Les  moyens  de  perfection.  —  Les  grâces 
spéciales  de  vocation.  —  La  virginité  du  cœur.  —  La  vie  d'amour. 
—  La  pensée  et  le  désir  du  ciel. 

Prix  de  la  pochette  :  $  0.25 


COLLECTIONS  VARIÉES 
de  peuillets  de  luxe  en  Pochettes 


Pochettes  à  $0.12 

PETIT  COURRIER  de  TEnfant-Jésus  (pour  les  en- 
fants). —  Série  de  fi  lettres  du  divin  Enfant  :  à  ses  petits  visi- 
teurs ;  —  à  ses  petits  amis  :  —  à  ses  petits  frères  ;  —  à  ses  petits 
iinitatears  ;  —  aiix  petits  enfants  sages  ;  —  aux  enfants  pieua:. 

COURRIER  de  la  sainte  «  Petite  Thérèse  »  (pour  les 
âmes  pieuses).  —  Célestes  messages  de  Sainte  Thérèse  de 
rEnfant-Jésvs  enseignant  aux  âmes  sa  petite  voie  d'amour, 
de  confiance  et  de  simplicité.  —  6  sujets. 

PETIT  COURRIER  des  premiers  Communiants.  — 

Nouvelle  série  de  si.r  lettres  itiédites,  en  une  pochette-enve- 
loppe.—  Dans  des  messages  pleins  de  douceur  et  de  tendresse, 
le  Jésus  du  Grand  .Jour  se  présente  aux  petits  Communiants 
comme  le  Ji-sus  de  la  pureté  et  de  toutes  les  vertus,  leur  ré- 
vèle son  amour,  leur  donne  le  bonheur  et  leur  promet  le  ciel. 

Pochettes  à  $0.20 

VERTUS  ET  DÉVOTIONS  ENFANTINES.  —  L'en- 
fant a  de  petits  devoirs,  conmie  plus  tard  il  en  aura  de  grands. 
Il  est  important  de  les  lui  faire  connaître  et  de  lui  enseigner 
comment  il  doit  les  remplir.  —  12  feuillets  illustrés. 

CONSEILS  SPIRITUELS.  —  Sous  ce  titre  sont  traités  de 
nombreux  sujets  de  religion  et  de  piété,  capables  d'éclairer  les 
âmes  dans  la  pratique  de  la  vertu,  de  les  encourager  efficace- 
ment à  accomplir  avec  amour  et  fidélité  leurs  devoirs  d'état,  de 
les  animer  à  une  ferveur  et  à  une  perfection  toujours  plus 
grandes.  —  72  sujets  parus  en  6  pochettes. 

SIGNETS  RELIGIEUX.  —  Sujets  variés  et  pleins  de  vé- 
rité lumineuse  et  d'amour  enflammé  sur  Jésus  le  Tout  de 
tout,  qui  rendent  la  méditation  facile  et  fructueuse.  —  90  su- 
jets parus  en  5  pochettes. 

MES  PRIÈRES  A  JÉSUS.  —  Courtes  élévations,  où 
l'âme  entre  en  rapport  confiant  avec  Jésus,  pour  Lui  expo.ser 
ses  besoins  et  obtenir  ses  grâces.  —  12  sujets. 

MES  PRIÈRES  A  MARIE.  —  Ces  prières  sont  comme 
un  petit  traité  de  spiritualité  pratique,  où  la  T.  S.  Vierge  joue 
le  rôle  d'une  Mère  qui  instruit  son  enfant  et  lui  inspire  une 
confiance  illimitée  en  son  assistance  maternelle.  —  12  sujets. 

GERBE  de  LITANIES  et  de  CHEMINS  DE  CROIX. 

—  Collection  de  42  Litanies  et  6  Chemins  de  Croix  variés. 


Pochettes  à  $0.25 

JÉSUS-EUCHARISTIE  mon  «  Prisonnier  d'amour  ».  — 
Ces  pages  crient  partout  aux  âmes  que  iésvs  est  là  et  qu'il 
faut  en  vivre,  qu'il  est  «  Prisonnier  »  et  qu'il  faut  aller  Le 
visiter,  que  c'est  l'amour  qui  L'a  emprisonné  et  qu'il  faut 
L'aimer.  —  24  sujets  parus  en  2  pochettes. 

LOUANGE  D'AMOUR  à  Jésus,  Prêtre  et  Victime  au 
T.  S.  Sacrement.  —  C'est  l'exposé  des  principaux  devoirs  que 
l'âme  doit  rendre  à  cet  adorable  Sauveur  pour  le  bienfait  de 
sa  Présence  permanente  au  millieu  de  nous.  —  12  sujets. 

LOUANGE  MARIALE  à  l'Immaculée  Vierge,  Mère  de 
Dieu  et  Reine  du  Clergé.  —  C'est  un  hommage  filial  rendu  à 
Marie  dans  ses  prérogatives  les  plus  sublimes.  —  12  sujets. 

RÉFLEXIONS    PRATIQUES    sur  la    Communion.    - 

Pensées  doctrinales,  de  nature  à  éclairer  les  fidèles  sur  cet 
acte  le  plus  essentiel  de  la  religion.  —  12  sujets. 

Aux  Jeunes  Gens  :  SUR  LE  SEUIL  DE  L  AVENIR. 

—  Le  vrai  but  de  la  vie,  les  obstacles  à  surmonter,  les  moyens 
de  vaincra  les  ennemis,  de  progresser  dans  les  vertus,  de  con- 
quérir le  vrai  bonheur  :  tout  y  est.  —  12  sujets. 

LE  PRÉCIEUX  SANG.  —  Le  culte  du  Précieux  Sang  de 
Jésus  remonte  au  Calvaire.  II  est  nécessaire  de  s'approcher 
de  la  Croix  pour  y  recueillir  les  flots  du  Sang  purificateur 
qui  coule  des  veines  et  du  Cœur  de  notre  adorable  Sauveur, 
comme  de  la  Sainte  Eucharistie.  —  12  sujets. 

NOTRE  SAINT-PÈRE  LE  PAPE.  —  En  quelques 
pages,  voici  une  théologie  complète  du  Souverain  Pontife. 
Quand  on  les  a  lues,  on  sait  ce  qu'est  le  Souverain  Pontife, 
ses  grandeurs  souveraines,  ses  prérogatives,  sa  sublime  mis- 
sion et,  en  conséquence,  nos  devoirs  envers  Lui.  —  12  sujets. 

ESPÉRANCE  ET  CONSOLATION.  -  Ames  qui  souf- 
frez, mettez-vous  courageusement  à  l'école  de  votre  CruciQx. 
Plantez  votre  croix  près  de  la  Croix  de  Jésus  :  vous  la  verrez  re- 
verdir, donner  des  fleurs  qui  deviendront  pour  vous,  des  fruits 
exquis  de  grâce  et  de  bonheur.  —  12  sujets. 

DU  PURGATOIRE  AU  CIEL.  ~-  Prier  pour  les  âmes 
du  Purgatoire,  c'est  non  seulement  les  soulager  et  les  déli- 
vrer, mais  c'est  aussi  nous  assurer  leur  puissante  protection. 
Doctrine  faite  pour  adoucir  l'amertume  de  nos  regrets  et  sanc- 
tifier nos  deuils.  —  12  sujets. 


PAGES  A  MÉDITER.  —  En  des  formules  courtes  et  in- 
cisives, elles  répondent  à  toutes  les  questions  qui  se  posent 
en  face  de  nos  destinées  présentes  et  futures.  Problèmes  tou- 
jours actuels.  —  12  sujets. 

LA  PETITE  FLEUR  DU  CARMEL.  -  Dans  le  jardin 

délicieux  de  la  grande  Thérèse  de  Jésus,  la  «  petite  Thérèse  » 
s'est  épanouie  comme  un  lys  dont  les  parfums  exhalent  la  pu- 
reté et  l'amour.  Chacun  peut  la  suivre  et  l'imiter.  —  12  sujets. 

NEUVAINE    à    Sainte    Thérèse    de    l'Enfant- Jésus.    — 

Chaque  jour  rappelle  une  époque  de  sa  vie  ou  une  de  ses 
vertus,  suivi  d'applications  pratiques.  —  10  sujets. 


Pochettes  à  $0.30 

ÉTINCELLES  EUCHARISTIQUES.  -  Les  jeter  dans 
beaucoup  d'âmes  pour  y  allumer  le  feu  que  Jésus  a  apporté 
sur  la  terre  et  dont  l'Hostie  sainte  garde  au  Tabernacle  le  vi- 
vant foyer  :  c'est  l'unique  but  de  ces  feuilles.  —  40  sujets. 

FLEURS  DE  DÉVOTION.  —  Feuillets  de  quatre  pages. 
—  40  sujets  variés  en  une  pochette. 


Pochettes  à  $0.40 

GERBE  DE  SOUHAITS.  (2  pochettes).  —  Cartes  fines, 
couleurs  variées.  Texte  plein  de  piété  et  de  poésie,  exprimant 
des  sentiments  d'amitié  chrétienne,  sous  une  forme  attrayante. 
Souhaits  de  Fête  (0  sujets).—  Souhaits  Printaniers  (6  sujets). 

PERLES  DU  DIVIN  AMOUR.  —  Nouvelle  série  de 
cartes  fines,  couleurs  variées,  ornées  de  lettrines,  tranches 
dorées,  format  allongé.  —  12  sujets. 

PERLES  D'AMITIÉ.  —  Même  genre.  —  12  sujets.  — 
Pensées  choisies  sur  l'amitié,  délicatement  exprimées  et  pleines 
de  sentiment  chrétien. 

Parterre  de  la  «  PETITE  FLEUR  DU  CARMEL  ».  - 

Sous  le  gracieux  symbole  des  fleurs,  l'àme  y  cueille  les  vertus 
spéciales  qui  ont  fait  de  Sainte  Thérèse  de  l'Enfant-Jésus  la 
privilégiée  de  Jésus  et  l'aimable  modèle  que  l'Eglise  propose 
à  tous  ses  enfants.  —  12  sujets  sur  cartes  bristol,  ornées 
de  fleurs  et  dorées  sur  tranches. 


Pochettes  à  $0.10 

UNE  GERBE  FLEURIE.  —  Réflexions  de  nouvel  an.  — 
Bouquet  de  pensées  à  la  fois  gracieuses  et  profondes.  —  6  su- 
jets de  6  pages  en  2  pochettes. 


*  PETIT  PARTERRE    SPIRITUEL 

Gracieux  livrets  de  8  pages,  couverture  illiislrèe,  impression 
plusieurs  couleurs,  coins  arrondis,  Iranche  dorée. 

6  sujets  parais  ;  1.  —  Le  Jésus  enchanteur  de  la  nature.  — 
2.  —  Les  abeilles  mystiques.  —  3.  —  Jésus,  le  divin  Jardi- 
nier. —  4.  —  Jésus,  le  divin  Semeur.  —  .o.  —  Jésus,  le  divin 
Moissonneur.  —  6.  —  Jésus,  le  divin  Oiseleur. 
Prix  de  chaque  sujet  :  S  0.12 


[Jne  nouvelle  Jmage 
JÉSUS  PRÊTRE   ET  VICTIME 

Jésus  est  debout,  revêtu  d'une  tunique  blanche  et  d'une 
étole  à  l'anticjue,  signe  extérieur  de  son  caractère  sacerdotal. 
De  la  main  droite  11  tient  élevé  un  calice  surmonté  d'une 
Hostie,  pendant  que,  sous  l'action  visible  de  l'amour  qui  Le 
presse,  Il  appuie  la  main  gauche  sur  le  cœur. 

Grand  format  45x60.  —  Superbe  gravure  en  couleur,  sertie 
d'un  biseau  or,  sur  fond  vert  olive.  —  Prix  :  $1.50 

Format  moyen,  sur  papier  glacé.  —  Prix  :  20  cents. 
Même  gravure  sur  carte  riche.  —  Prix  :  50  cents. 

Petit  format,  pour  livre  de  prières,  souvenir  d'Ordination 
etc.,  bordure  or.  —  Prix  :  l'unilé,  7  cents;  la  douz.,  75  cents. 

LA  SAINTE  FACE  DE  JÉSUS 

d'après  le  Saint-Suaire  de  Jurix 

à  laquelle  S.  S.  Pie  X  a  attaché  des  indulgences  particulières, 
V  désirant  que  cette  image  soit  répandue  en  tous  lieux  et  ex- 
posée à  la  vénération  dans  toutes  les  familles  chrétiennes  ». 

Edition  en  liéliogravure,  25-35.  rehaussée  or  sur  fond  blanc, 
grand  format  50,<65,  avec  la  bénédiction  autographe  de  Pie  X. 

Prix  :  $  1.00 

UN  NOUVEAU  CHEMIN  DE  CROIX  pour  Eglises 
et  Chapelles.  —  Bichromie   d'art  sur  papier  couché  ayX'iO. 
Prix  :  $2.00 

N.-B.  —  Pour  les  envois  par  la  poste,  port  et  emballage 

en  plus.  —  Toutes  les  ventes  sont  faites  au  comptant. 

On  peut  également  se  procurer  ces  mêmes  ouvrages  au 

Dépôt  Central  de  Montréal,  460,  rue  Layaitchetière  Est. 


BT  254  .M37  V.3  SMC 

Marie  Eugène  de  la 

Croix ,  Pare . 
Jésus  mieux  connu  et 

plus  aime  dans  son 
AWM-6159  (mcsk)